L’immigré agricole comme modèle sociétal ?

Une première étude sur les salariés agricoles en agriculture intensive publié en 1980 m’a conduit, en 1982, à soumissionner à un appel d’offre sur le sujet lancé curieusement par le ministère des Affaires sociales. L’intérêt de ce ministère pour cette question m’est apparu au cours de la recherche : pourquoi le ministère de l’Agriculture continuait-il de réclamer l’introduction massive d’ouvriers « saisonniers » étrangers alors que leur régularisation massive en 1981 aurait dû satisfaire largement les besoins de main-d’œuvre des exploitants ?

Bref, il ne s’agissait pas de faire la lumière sur une réalité économique et sociale occultée, mais d’une bataille bureaucratique : le ministère de l’Agriculture, selon son habitude, cogérait les exigences des exploitants/employeurs en ouvriers « saisonniers » avec la Fédération nationale des syndicats agricoles (FNSEA), tandis que le ministère des Affaires sociales et de la Solidarité nationale tentait de maintenir une cohérence minimale dans la politique sociale du gouvernement. La connaissance de la réalité sociale dépend, hélas, souvent de telles contingences.

La discussion des conclusions et propositions du rapport lors d’une réunion avec les inspecteurs et contrôleurs du Travail en agriculture et sa publication partielle dans le rapport annuel de la Mission de lutte contre les trafics de main-d’oeuvre laissaient espérer que les autorités administratives et politiques tenteraient de rétablir une légalité systématiquement bafouée. Ce travail suggérait que les petits exploitants agricoles, c’est-à-dire la grande majorité des agriculteurs, étaient à long terme victimes de cette situation même s’ils bénéficiaient à l’occasion des facilités – charger porte d’Orange à Cavaillon ou devant le MIN de Chateaurenard les ouvriers pour faire face à un « coup de bourre » – qu’offrait ce marché particulier du travail captif organisé par l’État. En effet, ces petits agriculteurs accomplissant des tâches exécutées ailleurs par les ouvriers immigrés dans des conditions désastreuses d’emploi, de précarité, de salaire, etc. Le jeu de la concurrence tend à aligner la rémunération de leur travail et celui de leur famille sur celle des ouvriers « saisonniers » et donc à les éliminer. Ce qu’avait résumé d’une formule un petit producteur : « Un quignon de pain pour l’ouvrier, c’est un quignon de pain pour moi. » Le rapport insistait aussi sur la violence structurelle qu’impliquait ce modèle « californien » d’agriculture qui se mettait en place en France et qui commençait à prendre de l’ampleur dans le sud de l’Europe. Il n’était donc pas exclu que le ministère de l’Agriculture se rende compte qu’il devait s’engager dans une autre voie si toutefois son rôle était, comme je le croyais à l’époque, de défendre « l’intérêt général », et cette majorité d’agriculteurs dont l’intérêt était que les règles de droit s’imposent à tous.

2009-06 095

Le présent dossier sur « les travailleurs étrangers dans l’agriculture » montre que sur le fond rien n’a changé en France depuis vingt-cinq ans. C’est la même asymétrie (pour utiliser un euphémisme) qui régit les rapports entre ouvriers « saisonniers » et employeurs. Les seconds ont en pratique tous les droits puisqu’ils choisissent nominativement leurs ouvriers, et les premiers aucun puisque la menace d’un licenciement « sec » par non-renouvellement du contrat est constante tandis que la collusion entre employeurs assure que ce non-renouvellement sera définitif. L’employeur dispose d’une arme d’autant plus absolue que l’immigré sous contrat s’est endetté pour obtenir son contrat et que l’argent de son travail est vital pour sa famille.

Pire, ce dossier montre que le « modèle californien » s’enracine en Europe, particulièrement en Espagne, en Belgique, en Italie. Les termes changent – contrat ONI ou mieux ANAEM (!) plutôt qu’OMI – mais pas la réalité. En Espagne, les Marocains sont maintenant concurrencés par les Équatoriens, les Ukrainiens, les Bulgares, les Polonais, les Sénégalais, et les conditions de travail empirent. Le développement foudroyant de nouvelles production comme la fraise en Andalousie n’aurait pas été possible sans l’entrée de nouveaux membres dans l’Union européenne et la « libéralisation » correspondante du marché du travail par la Commission. La Pologne et la Roumanie fournissent maintenant les armées d’ouvrières migrantes nécessaires à cette production. Car les femmes « ont les mains plus délicates, sont plus responsables et travailleuses ». Il serait intéressant de repérer les stéréotypes des différentes catégories d’ouvriers que l’État espagnol au service des exploitants importe (ou déporte) légalement grâce au contrat « en origen » très semblable à notre contrat OMI[1]. Ce n’est sans doute qu’une question de temps pour que les préjugés que signalent Emmanuelle Hellio et Dolores Redondo Toronjo [2] deviennent en Europe des doctrines sociales « scientifiques » enseignées dans les écoles.

En résumé, les États comme la Commission européenne avec son contrat de « prestation de service » ou l’ANAEM en France organisent l’importation légale des ouvriers et ouvrières de pays ou des régions européennes les plus pauvres pour créer un marché du travail caractérisé par un rapport de force démesurément inégalitaire entre employeurs et ouvriers et, par conséquent, fonctionnant dans l’illégalité. La légalité de façade des contrats crée l’illégalité de fait sur le terrain. Le tout au nom du « co-développement » et de la « solidarité » des pays de l’Union. Décidément, le fanatisme libéral de l’Union européenne et son impudence n’ont pas de limite.

Les différents aspects de la situation des ouvriers agricoles étrangers dans l’agriculture traités dans ce numéro d’Études rurales sont tous fondés explicitement ou implicitement sur l’existence d’une incertitude – bien réelle – sur les besoins de main-d’œuvre en volume et dans le temps et sur sa conséquence : la nécessaire « flexibilité » de l’emploi. Les termes « flexibilité », « souplesse » reviennent dans la plupart des articles, mais à mon sens ces termes sont profondément connotés. Un quart de siècle d’attaques et de propagandes incessantes contre les règles du droit du travail qui protégeaient les travailleurs ont créé une sorte de réflexe pavlovien : la rigidité, c’est mal, vivent la souplesse et la flexibilité – vive le démantèlement de ces règles. Pourquoi la flexibilité devrait-elle concerner uniquement la main-d’œuvre ? Cette incertitude est-elle propre à l’agriculture ? Est-elle suffisante pour construire en quelque sorte l’idéal-type du marché du travail des étrangers dans l’agriculture ? Ce sont ces questions que je voudrais creuser.

Il y a les aléas journaliers. L’entrepreneur du bâtiment, l’artisan qui dirige une petite entreprise doivent répondre toutes affaires cessantes à la demande d’un client (réparer la centrale de chauffe des immeubles d’une station de ski en pleine saison de sports d’hiver. C’est arrivé à un ami, un samedi bien sûr !). Un jour la clientèle se presse dans un hôtel ou un restaurant mais le déserte le lendemain sans raison. Un vêtement a du succès : il faut réachalander les boutiques du jour au lendemain. L’agriculteur reçoit dans l’après-midi une commande d’une grande surface qu’il doit livrer le lendemain matin, etc. La main-d’œuvre doit être disponible et d’accord pour faire face à ces à-coups.

Il y a les aléas saisonniers : il fait beau, il faut avancer les chantiers de construction en prévision des mauvais jours inévitables ; les touristes se pressent dans les hôtels, restaurants et autres lieux de distraction ; les « saisonniers » agricoles s’affairent dans les champs à mettre aussi rapidement que possible à l’abri de la chambre froide les fruits et légumes qui mûrissent précipitamment. Il pleut, il fait froid, les chantiers s’arrêtent, les touristes désertent les stations et lieux de villégiature, le mûrissement des fruits et légumes s’interrompt
. Les ouvriers et employés doivent être disponibles et d’accord pour absorber ces variations.

Il y a aussi les aléas liés aux fluctuations économiques, l’expansion, la récession, les changements de modes de la consommation. Même les entreprises des secteurs monopolistiques sont confrontées à l’incertitude de leurs débouchés malgré leurs gigantesques dépenses pour les contrôler par la publicité et l’effort de vente. Un modèle automobile se vend bien et il faut accélérer les cadences, un autre « foire » et les chaînes tournent au ralenti. Les producteurs d’électricité doivent satisfaire une demande d’électricité qui varie dans des proportions considérables selon les aléas climatiques et les saisons et parfois réparer en urgence le réseau électrique mis à mal par une tempête ou une inondation. Les périodes d’effondrement des prix suivent les périodes euphoriques d’expansion. Après tout, la première formalisation d’un cycle économique a été celle du porc. Là encore, les ouvriers et employés doivent « s’adapter » à ces cycles.

L’incertitude existe donc dans toutes les activités économiques. La production agricole présente toutefois une opération particulière qu’il faut constamment garder à l’esprit : la récolte. Elle possède une série de caractéristiques que l’on ne trouve pas dans d’autres activités.

Premièrement, du succès de la récolte dépendent la vie et la mort non seulement d’une exploitation sinon d’un exploitant, mais aussi d’une communauté, voire d’une société. Toute menace sur le déroulement de la récolte, en particulier toute menace syndicale, est pour l’exploitant une menace de mort. Ce qui explique la violence des rapports sociaux qui trouvent une justification idéologique dans le racisme. Carey McWilliams consacre un chapitre de son livre à « la montée du fascisme agricole » (farm fascism) en Californie au cours des années 1930 [3]. Appuyés par l’État, les juges, les autorités locales, l’armée, et leurs propres milices, les « growers » utilisent tous les moyens pour briser la résistance des ouvriers agricoles. L’ouvrage de Steinbeck Les Raisins de la colère est plus un reportage qu’un roman. La violence contre les ouvriers agricoles est constitutive de ce « marché du travail ». Ainsi les émeutes d’El Ejido en Espagne en 2008 ont-elles fait 8 morts officiels. Inévitablement, cette violence déborde contre ceux qui sont chargés de faire respecter l’apparence de la loi. Ainsi des exploitants ont-ils pu faire subir un simulacre de pendaison à un contrôleur du Travail agricole dans le Vaucluse – une affaire enterrée par le préfet. Ainsi cette violence a-t-elle aboutit au meurtre en 2004 d’un contrôleur du Travail et d’un contrôleur de la Mutualité sociale agricole dans le Lot. Beaucoup d’auteurs semblent avoir une conception irénique de la réalité. Le langage savant et en apparence neutre de l’économie – flexibilité, souplesse, etc. – tend à euphémiser cette violence et à occulter le fait que la force brute régit les rapports sociaux. Deuxièmement, elle n’est pas différable. « Un jour le fruit est vert, le lendemain il est prêt, le troisième il est pourri. » Ce qui ne contribue pas à l’harmonie sociale. Troisièmement, la récolte est bien souvent l’opération qui exige le plus de travail – les trois quarts du temps de travail annuel de la culture du blé avant la première moissonneuse efficace, celle de McCormick brevetée en 1834 et produite en nombre à partir des années 1850. Quatrièmement, une récolte dans le grenier est à l’abri de la pluie, de la grêle et autres catastrophes naturelles. Cinquièmement, une récolte précoce bénéficie souvent de prix plus élevés qu’une récolte plus tardive.

L’exploitant fera donc tout, individuellement et collectivement, pour raccourcir la durée de la récolte, c’est-à-dire pour disposer d’une main-d’œuvre abondante voire surabondante. Avant qu’elle commence, les « saisonniers » doivent être à sa disposition pour être jetés dans les champs le moment venu. En somme, l’employeur transfère les risques de la récolte sur la main-d’œuvre. Il lui faut déconnecter le coût de la récolte du nombre de personnes employées. Ce qui n’est possible que s’il n’y a aucune « rigidité » à l’emploi. L’idéal est donc de payer l’ouvrier aux pièces.

En réalité, transférer ainsi les risques quels qu’ils soient de la production sur la main-d’œuvre n’a rien de nouveau. C’est même une constante de l’histoire du capitalisme. Les capitalistes s’y sont toujours efforcés et se sont constamment heurtés à la résistance ouvrière. Le compromis « fordiste » de l’après-guerre repose sur un équilibre des forces aujourd’hui remis en cause. Il a obligé les entreprises à rechercher des méthodes et des techniques permettant de réduire leurs risques et de les transférer lorsque c’était possible sur d’autres acteurs économiques, sur leur clientèle ou sur leurs fournisseurs lorsqu’elles sont en position de monopole ou d’oligopole comme c’est très souvent le cas dans une économie moderne très concentrée. Un gestionnaire de remontées mécaniques est confronté aux caprices de l’enneigement et donc à la question du recrutement et de l’emploi de sa main-d’œuvre saisonnière comme l’est un exploitant agricole spécialisé. Mais là s’arrête la similitude. Il peut augmenter les tarifs des remontées pour rattraper les pertes d’une saison raccourcie ou pour compenser le coût d’une augmentation de salaires. Il peut prendre le risque d’une grève et négocier si elle éclate, ce que l’exploitant agricole/employeur ne peut faire.

Pourtant, en dépit de tous ces facteurs, rien n’oblige que dans l’agriculture la seule « variable d’ajustement » contrecarrant ces aléas soit la main-d’œuvre. Après tout, la ferme paysanne diversifiée était une forme d’organisation sociale qui réussissait à les gérer. On peut soutenir une thèse opposée : si le gouvernement français, en créant l’OMI, n’avait pas été importer les ouvriers marocains pour l’agriculture au début des années 1960, l’évolution des exploitations aurait suivi un autre cours – moins grandes, plus diversifiées, plus nombreuses et sans doute même plus écologiques. Le maintien d’une main-d’œuvre permanente aurait permis la poursuite de travaux éminemment utiles d’entretien des canaux et des haies faits autrefois au moment de l’hiver et non directement rentables. On parle même maintenant de payer les exploitants pour « entretenir les paysages » sans poser la question : comment entretenir des paysages sans paysans?

Par facilité, j’ai utilisé le mot « agriculture ». Ce terme fausse, déforme, ampute notre intelligence de la réalité. Il y a deux générations, le paysan élevait ses chevaux de trait, les nourrissait avec son avoine, fertilisait ses champs avec leur fumier, semait le grain qu’il récoltait, produisait ce qu’il mangeait, cachait ses économies sous son matelas et nourrissait ses compatriotes. Il le faisait dans un cadre familial et villageois. Avec sa ligne de crédit au Crédit agricole, l’exploitant – terme significatif – achète ses chevaux à John Deere, son avoine à Total, ses engrais à AZF, ses semences et biocides à Monsanto, l’essentiel de sa nourriture à Casino ; mais, sachant à quoi s’en tenir, préfère pour son usage personnel les légumes de son potager « bio ». Devenu un rouage d’un système technique global maintenant mondialisé, ce technoserf, que l’État a habilement transformé en receleur des subventions publiques destinées en réalité aux industriels, a pour tâche d’en enrichir les actionnaires – ce que montre son enthousiasme pour les « agro-ca
rburants » qui ont aggravé encore la famine endémique dans le monde. Bref, si le paysan produisait du blé, le système agro-industriel transforme les pesticides en pain Jacquet.

Bien sûr, tout le monde sait que le producteur de fruits et légumes est coincé entre le monopole de ses fournisseurs d’intrants et celui des acheteurs de sa production. Certains articles le notent au passage alors qu’il me semble c’est ce tout qui donne son sens aux parties. C’est à partir de ce tout agro-industriel dont l’objectif est de nourrir ses actionnaires et non les humains que la situation des ouvriers agricoles étrangers doit être abordée. Ce système agro-industriel ne laisse pas d’autre alternative à l’exploitant employeur spécialisé que de se rattrapper sur la main-d’œuvre.

Il le fait d’autant plus facilement que l’ouvrier immigré est là pour « faire des heures ». En immigrant, il est devenu une force de travail pure libérée de toute dimension sociale. Il veut gagner un maximum d’argent pendant son temps d’immigration. Le droit et la législation du travail sur la durée légale du travail et sur les heures supplémentaires sont pour lui sans pertinence, sauf conflit avec son employeur. 300 heures voire 400 et même 450 heures travaillées en un mois à un tarif inférieur au SMIC sont une aubaine, 169 heures au SMIC une punition.

Ce qu’il souhaite, c’est « travailler plus pour gagner plus ». Quel qu’en soit le coût. Quelles qu’en soit les conséquences.


Jean-Pierre Berlan

Ancien directeur de recherche à l’INRA
Texte initialement publié dans la revue Études rurales, n° 182, « Travailleurs saisonniers dans l’agriculture élargie », 2009, Éditions de l’EHESS et sur le blog d’Agone
——
Jean-Pierre Berlan a publié aux éditions Agone : La Guerre au vivant. OGM & mystifications scientifiques (2001)

Notes

[1] ONI : Office national de l’immigration ; ANAEM : Agence nationale de l’accueil étrangers et des migrations ; OMI : Office des migrations internationales. [nde]

[2] Emmanuelle Hellio, « Importer des femmes pour exporter des fraises (Huelva) », Études rurales, n° 182, 2009 ; Dolores Redondo Toronjo, « Les “contrats en origine” dans la production intensive des fraises à Huelva », ibid.

[3] Carey McWilliams, Factories in the Field: The Story of Migratory Farm Labor in California Boston: Little, Brown and Co, Boston, 1939. nde

   

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