Comment « foutre les boules » aux opposants d’un TGV ? 1/2

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Enquête sur les « recettes » des lobbys privés et publics pour Imposer des projets d’aménagement urbain

Le projet d’implantation d’un aéroport à Notre-Dame-des-Landes, près de Nantes, confié au groupe Vinci par les autorités publiques locales a montré que les pouvoirs publics et les grandes entreprises étaient capables de recourir à des campagnes mensongères pour imposer ce type de projet très lucratif. Les grands projets d’aménagement du territoire (lignes de train à grande vitesse, installation de grandes surfaces commerciales, projets immobiliers, etc.) sont des enjeux financiers et politiques majeurs. Pour les imposer aux populations locales, une véritable armée de professionnels (consultants en communication, experts, lobbyistes) est mobilisée.

C’est ce qu’illustre le cas de deux projets britanniques : une campagne pour imposer le passage d’un train à grande vitesse au nord de Londres et des conflits d’intérêts dans le district de l’East Devon, au Sud-Ouest de l’Angleterre.

Episode 1/2

Lancé en 2009 par le gouvernement travailliste de Gordon Brown, le projet High Speed 2 (HS2) qui doit relier Londres au Nord de l’Angleterre a été repris par le gouvernement de coalition de David Cameron. Le gouvernement britannique voit dans ce projet un moyen de déplacer le centre de gravité économique hors du Sud-Est. Le budget du projet HS2 a déjà dépassé les 42 milliards de livres. Malgré un rejet massif à l’occasion d’un référendum organisé par le gouvernement en 2011 (plus de 90 % de « non »), le projet n’a pas été abandonné. Au contraire, le ministère des Transports a embauché l’agence de lobbying Westbourne Communications pour faire prendre conscience à l’« opinion publique » de l’importance nationale du projet.

Le Train à Grande Vitesse c’est bon pour les ouvriers

« Il faut leur foutre les boules » : c’est en ces termes que les lobbyistes qui travaillent sur la campagne de promotion du train à grande vitesse HS2 ont décrit leur tactique pour contrer les opposants au projet. Lors d’une conférence en 2012, l’un des lobbyistes présente à un auditoire de personnalités éminentes plusieurs stratégies mises en place pour faire aboutir le projet HS2 : par exemple monter des histoires de toutes pièces pour influencer le débat. Ce que veulent les lobbyistes : créer un débat qui opposerait les riches du Sud-Est, soucieux de protéger leurs droits de chasse[1], aux classes populaires du Nord.

La stratégie consiste à montrer que « les gens friqués empêchent les ouvriers de trouver un emploi », a déclaré le lobbyiste. Celui-ci a ensuite expliqué comment lui et ses collègues réussissent à obtenir du soutien pour le projet HS2 : en sillonnant les grandes villes du Nord en bus, en travaillant avec des célébrités, des radios locales et des politiciens distingués afin de pousser les habitants du coin à s’extasier sur les bienfaits du train à grande vitesse. Pour neutraliser les opposants locaux au projet, particulièrement actifs, la tactique est simple : « leur foutre les boules ». Dans l’auditoire se trouve aussi une universitaire qui témoigne : elle est scandalisée par « l’approche cynique et militariste » des lobbyistes et le recours à l’intimidation et aux menaces. « C’est un débat délicat et compliqué. Mais là, il n’y avait aucune place pour le débat. Tout était très cyniquement ciblé, les images étaient présentées de manière très calculée. C’est comme ça que les Relations Publiques fonctionnent, certes, mais ça allait trop loin. En sortant de là, j’ai pensé que de telles pratiques, et notamment l’idée de « flanquer la frousse aux gens », avaient des conséquences réelles sur le débat démocratique au Royaume-Uni ».

 « Démocratie de synthèse » où comment donner l’impression d’un soutien populaire

L’agence de lobbying en charge de la campagne HS2 s’appelle Westbourne Communications. Sur la liste des participants à la conférence, les employés de Westbourne James Bethell et Lucy James étaient décrits comme les représentants de la Campagne pour le Train à Grande Vitesse. Sur le site internet de la campagne, on peut lire que la campagne représente des employeurs venus des quatre coins du pays. Dans la section « Qui est derrière la campagne ? », on trouve une longue liste de personnalités du monde des affaires. Aucune mention n’est faite de Westbourne Communications. Lorsqu’on l’interroge sur la tactique de Westbourne qui consiste à « foutre les boules » aux opposants locaux, le lobbyiste Bethell  réplique : « Je ne vois vraiment pas de quoi vous parlez ». Il ajoute : « Tout dépend du contexte. Le sens de ces trois mots dépend complètement du contexte ».

Bien que la Campagne pour le Train à Grande Vitesse soit menée par des lobbyistes avec le soutien d’une entreprise créée par le gouvernement, High Speed Two Ltd, elle a été lancée pour donner l’impression d’être une campagne d’opinion « de base », regroupant des employeurs inquiets, des entreprises locales et des habitants de la région. Il s’agit d’un exemple de ce qu’on appelle « la démocratie de synthèse » (le recours à des associations fantoches), une technique de lobbying qui a reçu ses lettres de noblesse dans les années 1990, lorsque des lobbyistes américains défendant les fabricants de tabac ont monté des groupes bidon de défense des fumeurs.

Aux Etats-Unis, le mouvement républicain du Tea Party a utilisé des techniques comparables. Des milliardaires américains proches du mouvement, les frères Koch, ont financé une pseudo organisation locale, Americans for Prosperity, contre le projet de réforme du système de santé d’Obama. L’association joué un rôle moteur dans l’organisation de manifestations du Tea Party.

En matière de « démocratie de synthèse », Westbourne Communications n’en est pas à son premier coup d’essai. Selon un ancien employé, c’est l’un des premiers cabinets de communication à avoir eu recours à des campagnes de « pression populaire ». Son fondateur est également derrière le lancement de l’association « Doctors for Reform » qui revendiquait  1 000 médecins généralistes membres et militait pour une réforme libérale du service de santé. Il s’est avéré que la campagne était soutenue par le think tank libéral Reform, lui-même financé par des prestataires de santé privés.

Westbourne est une agence de lobbying acharnée, qui n’a aucun scrupule à afficher son agressivité. Dans une émission radio, un de ses membres reprend des métaphores militaires, décrivant les militants contre le projet HS2 comme des « insurgés ». Il déclare également à un journaliste politique connu: « Il faut les combattre à chaque coin de rue… Il faut gagner du terrain et ne pas reculer. On ne peut pas rester sagement derrière nos lignes de défense et regarder les opposants faire ce qu’ils veulent. Il faut aller les chercher dans le maquis, utiliser leurs propres tactiques et ne pas les lâcher d’une semelle ».

Un tel discours peut sembler extrême, mais l’utilisation de la « démocratie de synthèse », d’associations fantoches et le mépris quotidien du système démocratique sont monnaie courante dans les municipalités britanniques. Ces activités douteuses sont aujourd’hui si banales qu’elles font partie intégrante du système.

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Recruter des acteurs et des faux journalistes pour les faire jouer dans les réunions publiques

Récemment, au cours d’un débat à la Chambre des Communes sur la transparence du lobbying, le député travailliste Thomas Docherty, ancien lobbyiste lui-même, a dévoilé certaines des techniques de ses anciens collègues. Il explique que les lobbyistes peuvent se faire passer pour des journalistes et appeler des responsables politiques pour savoir ce qu’ils pensent de l’éventuelle construction d’une grande surface dans leur circonscription, soit pendant, soit avant le dépôt d’une demande de permis de construire. Il raconte également que des lobbyistes sont envoyés dans des réunions publiques pour interrompre ceux qui s’opposent aux projets de leurs clients ou pour attiser l’opposition à d’autres projets, souvent grâce à des arguments spécieux. Les lobbyistes, poursuit Docherty, ont aussi « l’intéressante habitude de présenter des candidats aux élections du conseil municipal […]. Une équipe de quatre ou cinq personnes est mise à leur service pour les faire élire président du conseil, secrétaire, et secrétaire à l’urbanisme, l’objectif étant de s’assurer que les clients des lobbyistes aient leurs entrées à la mairie ».

Pourtant, il reste difficile d’enquêter sur ces tactiques, car, si elles sont omniprésentes, leur fonctionnement, et les relations de pouvoir qui les sous-tendent, sont volontairement dissimulés. La comparaison avec l’évasion fiscale est éclairante : comme elle – et d’ailleurs comme le détournement de fonds publics –, la plupart des activités des conseils municipaux, des promoteurs immobiliers et des lobbyistes ne sont pas, à strictement parler, illégales – même si la présence de comédiens professionnels dans des réunions d’information sur les projets d’urbanisme ou encore les campagnes de fausses lettres envoyées par les défenseurs bidon de projets polémiques sont incontestablement immorales.

Sans enfreindre la lettre de la loi, il est néanmoins certain que ce genre de comportements n’en respecte pas vraiment l’esprit et reste contraire à l’intérêt général qui censé être à la base de tous les plans d’urbanisme.

Article originellement publié sur Spinwatch

[1]     En Angleterre, les droits de chasse ont pendant longtemps été un privilège de l’aristocratie. Aujourd’hui encore, la chasse demeure une pratique socialement très située.

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