Bas les masques !

La ruée de quelques-uns des cracks du PS au paddock élyséen et leur enrôlement dans le haras gouvernemental sarkozyste a soulevé une émotion intense, avec l’aide des médias, bien sûr, jamais en retard quand il s’agit d’accoucher d’une montagne à propos de souriceaux.

Et les bonimenteurs de la presse à reluire de crier au génie présidentiel et de s’émerveiller devant le stratège machiavélien qui, à la différence d’Ulysse faisant entrer par ruse le cheval de Troie chez l’adversaire, a ouvert lui-même les portes de sa citadelle aux vieux chevaux de retour du parti adverse, alléchés par l’odeur du picotin. Et les éditorialistes bien en cour de s’apitoyer, avec des trémolos hypocrites, sur le calamiteux destin d’une « gauche » décapitée, en voie d’implosion, dont le char, désormais privé de ses meilleurs attelages, est manifestement condamné à verser bientôt aux fossés de l’Histoire.

800px-Frédéric_Mitterrand_à_la_fête_de_l'Humanité_2009

Du calme, du calme, la journaille ! Essayons, si vous le pouvez, de redonner aux choses leurs justes proportions.

D’abord ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on assiste aux palinodies et reniements de politiciens carriéristes-opportunistes toujours prêts à se rallier au plus offrant. Avec un peu d’aplomb et moins encore de scrupules, on peut faire longue carrière en politique. Fouché et Talleyrand ont eu beaucoup d’émules. Quand les idées se brouillent, que les convictions s’attiédissent, que le sens de l’honneur vacille, l’intérêt personnel reste une boussole sûre et « un bon tiens vaut mieux que deux tu l’auras ».

Ensuite, s’agissant des politiciens professionnels du PS, on est en droit de se demander où est vraiment la trahison : chez ceux qui partent ou chez ceux qui restent ? Car enfin nous sommes quelques-uns à gauche à nous sentir abominablement trahis, et depuis longtemps, par un PS qui a opté définitivement pour une « gestion loyale » du système et abandonné officiellement le combat anticapitaliste. L’impérieuse nécessité de ce combat était encore réaffirmée avec force (au moins dans les mots) par les socialistes d’après la Libération, qui aimaient à rappeler, par la voix de Léon Blum (Discours de 1946), la formule clairvoyante du grand Jaurès : « Au fond du capitalisme, il y a la négation de l’homme ».

Depuis maintenant plus de 25 ans, le PS a tourné le dos à toute perspective de rupture avec le capitalisme. Bien plus, ses distingués hiérarques n’ont cessé de prêcher au monde du travail – et du chômage – l’évangile de la pensée unique, le dogme néo-libéral de la soumission aux lois du réel tel qu’il est, et la morale de la réussite individuelle à tout prix. Bref les socialistes sont devenus des sociaux-libéraux, c’est-à-dire l’avatar petit-bourgeois de la droite bourgeoise. Dans ces conditions, la prétention des socialistes à constituer la force principale sinon exclusive de la gauche n’est-elle pas devenue une imposture, un mensonge éhonté, une trahison pure et simple de l’idéal originel et un abus de la confiance des travailleurs ? Toutes les contorsions rhétoriques n’y changeront rien.

Sans doute est-il déshonorant de quitter le navire quand il prend l’eau. Du moins doit-on reconnaître aux transfuges qui ont préféré monter à bord de la nef amirale, qu’ils font preuve d’une certaine cohérence : tant qu’à faire la politique de la droite, autant que ce soit sous son pavillon. Leur départ pour la Sarkozie équivaut à dire à leurs camarades : « Pour une fois soyons honnêtes, c’est-à-dire logiques ; nous ne passons pas à l’ennemi, nous rejoignons notre tribu, nous rentrons à la maison. Nous ne trahissons pas la gauche (c’est de l’histoire ancienne), nous manifestons ouvertement notre appartenance à la droite. Ce n’est pas un vil reniement, au contraire c’est un méritoire coming out ».

Alain Accardo

Chronique (7) paru dans le journal La Décroissance, du mois de septembre 2007.

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Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien (2006), et à paraître en avril 2009, Le Petit Bourgeois Gentilhomme.

   

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