Démocratiser les médias et le journalisme Pour la reconnaissance d’un droit fondamental à l’information

Une fois encore, en ce début d’année 2012, le pays se retrouve en campagne électorale. Plutôt que le pays, d’ailleurs, ce sont les médias institutionnels de toute nature (y compris les instituts de sondage) qui, depuis des mois, se sont mobilisés et tournent maintenant à plein régime pour effectuer la mise en scène « démocratique » de la comédie à grand spectacle que sera dans quelques jours l’élection présidentielle.

Les cuisines rédactionnelles surexcitées s’activent quotidiennement pour nous mijoter, à grand renfort d’articles et d’émissions, la ratatouille de ce qu’elles appellent « information ». Puisque ce sont les journalistes et leurs employeurs qui ont la haute main sur l’élaboration des menus, on peut leur faire confiance pour ne jamais y faire figurer un véritable débat national sur l’état scandaleux de l’information de presse dans notre pays et sur les voies pour y remédier. Gageons qu’aucun candidat « sérieux » ne se hasardera à aborder de lui-même la question, tant est forte la crainte de s’aliéner la presse. Pourtant, entre autres maux majeurs ruinant notre santé démocratique, il y a l’état dans lequel se trouve l’information telle qu’elle est confisquée aujourd’hui par les grands médias de presse et leurs journalistes.

Il convient donc, au lieu de nous pourlécher du plat qu’ils nous servent, de mettre au contraire les pieds dedans.

La situation actuelle de la grande presse d’information (écrite et audio-visuelle) est caractérisée par la perte de toute autonomie réelle par rapport au pouvoir politique et aux puissances d’argent. L’hétéronomie des médias d’information a deux ensembles de causes : d’une part la privatisation des moyens de production de l’information (avec la financiarisation, la concentration et la dépendance par rapport à la publicité) ; d’autre part les structures de la personnalité journalistique (ethos professionnel, mentalités et dispositions profondes socialement incorporées).

Le premier ensemble de causes est généralement le mieux et parfois le seul aperçu par la plupart de ceux qui réfléchissent aux remèdes à apporter à la situation présente [1]. Certains proposent par exemple de réactualiser, en leur apportant les adaptations et les prolongements nécessaires, la philosophie et les décisions adoptées à la Libération par le législateur, dont le projet initial de démocratisation de la presse devait malheureusement être vite enterré.

Il va de soi qu’une telle démarche non seulement continue à s’imposer mais encore qu’elle ne doit pas s’arrêter à des demi-mesures. Si à la Libération déjà les réformateurs issus de la Résistance se préoccupaient légitimement de combattre la concentration des titres entre les mains de groupes privés, a fortiori faut-il aujourd’hui abattre la puissance tentaculaire des véritables « empires » qui se sont constitués. Il importe donc de détruire ceux-ci par l’expropriation et une législation anti-monopole favorisant le développement d’une presse indépendante et non lucrative.

Mais il importe aussi de s’attaquer plus fondamentalement à la privatisation des moyens de production (y compris de celle des biens symboliques comme la culture et l’information), qui est à la racine de la soumission des médias au pouvoir de l’argent. C’est là une condition indispensable à l’instauration, en principe et en fait, du droit à l’information, dans tous les domaines, comme un droit fondamental du citoyen, sur le même plan et au même titre que le droit à l’instruction, à la santé, etc. Un État réellement démocratique doit se porter garant de l’égal accès à l’information pour tous les citoyens sans discrimination, tant comme utilisateurs (être informés) que comme producteurs (informer les autres).

C’est dire qu’il incombe à la collectivité de se doter d’un véritable service public de l’information et de financer la satisfaction de ce besoin fondamental de la vie en démocratie, comme elle finance l’instruction, la santé ou la sécurité publiques. On ne peut pas se réclamer de l’idéal démocratique et laisser la production et la diffusion de ce bien symbolique vital qu’est l’information à la merci des appétits et des manœuvres mercantiles.

Mais il ne servirait strictement à rien de financer à grands frais un service public de l’information si on laissait la responsabilité de son fonctionnement et de sa gestion au même genre de personnel journalistique qui occupe aujourd’hui les postes du prétendu « service public » ou qui peuple les rédactions des grands médias. Il n’y a malheureusement pas grand-chose à retenir de l’actuel système de recrutement, de formation et de gestion du personnel journalistique des différents secteurs institutionnels. Le résultat le plus constant des mécanismes actuels est de confier les rênes des appareils médiatiques à une caste largement cooptée et acquise à l’ordre capitaliste, celle-là même qu’on a pu décrire comme les « nouveaux chiens de garde ». Cette minorité privilégiée, d’origine majoritairement bourgeoise, truste les postes de direction et de responsabilité ; elle encadre et exploite, pour le compte des actionnaires, une armée docile d’exécutants que ni sa sociologie, ni sa formation, ni sa philosophie, ni son statut de plus en plus précaire ne prédisposent (à l’exception, çà ou là, de courageux groupes de réfractaires et d’îlots valeureux de résistance) à combattre l’aliénation des médias par l’argent et la connivence politique avec tous les courants de droite et de gauche du néolibéralisme.

Une véritable information de service public exige un type nouveau de journalisme, en rupture avec le modèle cher aux écoles de journalisme actuelles (de statut public ou privé). Celles-ci ne sont que des officines de placement pilotées par le marché de l’emploi, c’est-à-dire par le stéréotype professionnel correspondant aux besoins des entreprises de presse. Dûment formatés dans cette perspective, les journalistes sont poussés, pour la plupart, à des fins publicitaires de massification et de manipulation de leur cible (lectorat, audience), à produire et diffuser l’information caricaturale et putassière que nous connaissons aujourd’hui et dont la critique n’est plus à faire.

Un journalisme de service public digne de ce nom implique la mise en place de filières de formation qui, contrairement à celles d’aujourd’hui, recrutent davantage d’élèves issus des classes populaires et dispensent, par l’intermédiaire d’enseignants qualifiés, un enseignement à la fois universitaire et technologique de haut niveau. Celui-ci devrait avoir pour finalité de faire acquérir aux étudiant(e)s non seulement la maîtrise des technologies de l’information mais en même temps et surtout le niveau élevé de culture générale et aussi de conscience civique et de souci du bien public sans lesquels l’exercice du métier ne peut plus obéir qu’à des ambitions carriéristes médiocres et dégénérer finalement en contribution, délibérée ou non, au maintien technocratique de l’ordre idéologique.

L’obtention d’une telle compétence, inséparablement intellectuelle et éthique, devrait déboucher sur des emplois stables et décemment rémunérés, avec une gestion des carrières analogue à celle de la fonction publique, sur la base des seules aptitudes et des seuls mérites avérés, seul moyen de soustraire, dans le principe, les parcours professionnels à l’arbitraire des copinages, du clientélisme et du népotisme qui règne présentement. Cela supposerait, en outre, l’instauration d’une autorité de tutelle et d’instances de contrôle élues dans lesquelles seraient démocratiquement représentées toutes les composantes de la profession (y compris, bien sûr, les syndicats), qui auraient pour tâche principale de faire établir des contrats de travail non abusifs et de faire respecter par tous des règles de déontologie aujourd’hui bafouées par le journalisme de marché.

Quant à ceux qui s’inquiètent de ce que deviendrait dans un tel cadre la liberté de conscience des « fonctionnaires
» de l’information, on peut répondre qu’on ne voit pas en quoi cette liberté de conscience serait plus menacée que celle des agents en service dans les administrations publiques existantes, par exemple celle d’un professeur de philosophie ou d’histoire dans l’exercice normal de sa fonction dans l’Éducation nationale.

L’emprise de l’État sur l’information n’est néfaste que lorsque l’État est lui-même sous la coupe du Capital et qu’il cautionne l’idéologie bourgeoise dominante. Et il est piquant de voir que, sous prétexte de ne pas attenter à la prétendue liberté du journalisme, on s’accommode de ce qu’un journalisme acoquiné avec le pouvoir politique, asservi à la finance et imprégné de libéralisme étend son emprise sur le monde intellectuel, alors qu’au contraire ce qui peut subsister de journalisme critique est condamné à la marginalité et au dépérissement.

Sans une double réforme conjointe des structures objectives et des structures de subjectivité, il est vain d’espérer démocratiser des médias qui sont devenus, dans leur substance même, des piliers essentiels de la ploutocratie régnante.

On aimerait savoir ce qu’en pensent nos candidats défenseurs de la démocratie.

Alain Accardo

——
Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien (2006), Le Petit Bourgeois Gentilhomme (2009), Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010) (2011).

Notes

[1] Pour une analyse plus documentée de la situation actuelle, se reporter aux travaux du groupe Action-Critique-Médias, dont les propositions nombreuses et argumentées constituent une contribution essentielle au débat sur la démocratisation des médias.

   

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