Le Populus et la Plebs

S’il fallait encore une preuve de l’archaïsme des régimes féodaux qui sévissent sur la planète, spécialement au Moyen-Orient, on la trouverait dans la barbarie avec laquelle les clans qui y ont confisqué pouvoir et richesse répriment les aspirations de leurs propres populations à un peu plus de liberté et de justice, comme on peut le voir par exemple en Syrie. Barbarie qui va, comme toujours, de pair avec la bêtise.

Faut-il que ces dirigeants soient arriérés, que leur entendement soit obnubilé par leurs intérêts de classe les plus immédiats, pour ne pas avoir encore compris ce que les pays occidentaux, leurs tuteurs et modèles à tant d’égards, leur enseignent depuis si longtemps : que rien n’égale un bon régime démocratique pour transformer un peuple indocile en un troupeau obéissant !

Michelet rapporte qu’on demanda un jour à Mirabeau, qui se gargarisait volontiers avec le mot « peuple », quelle acception il donnait à ce terme, celle de plebs (le peuple de la rue) ou celle de populus (le peuple souverain) ? Peu importe en l’occurrence la réponse de Mirabeau pour se sortir de l’équivoque. Ce qui est intéressant, c’est qu’aujourd’hui encore les gouvernements occidentaux dits démocratiques continuent de jouer sur cette équivoque constitutive, laquelle faisait déjà dire à Rivarol, hostile mais lucide, qu’en démocratie « il y a deux vérités qu’il ne faut jamais séparer : 1. que la souveraineté réside dans le peuple ; 2. que le peuple ne doit jamais l’exercer ».

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« Comprenez bien, répètent nos princes aux potentats arabes, la meilleure méthode de gestion des ressources humaines est encore la méthode démocratique, infiniment moins coûteuse en vies humaines (même à France-Télécom) et en argent, et infiniment plus gratifiante en avantages politiques, que la répression féroce. Il ne faut recourir à celle-ci qu’en dernière extrémité, avec des sanglots dans la voix, quand tous les simulacres de négociation ont été épuisés. Alors, et alors seulement, vous pourrez sans risque, au nom de la souveraineté inviolable et sacrée du peuple-populus (incarné dans la bourgeoisie dirigeante et possédante) entreprendre de massacrer le peuple-plebs (vos classes populaires récalcitrantes et vos classes moyennes impatientes).

Mais vous verrez, vous apprendrez très vite qu’avec un peu de savoir-faire et beaucoup de démagogie, vous n’aurez plus besoin de recourir à la répression armée que de façon tout à fait exceptionnelle, en la baptisant « anti-terrorisme » ; et vous gagnerez ainsi l’estime des nations civilisées en même temps que la gratitude de vos sujets. Nous, Français, pour ce qui est d’organiser le massacre des petites gens, nous avons fait nos preuves dans l’histoire. Donc suivez notre conseil :

Au lieu d’envoyer vos escadrons de police anti-émeutes fusiller les manifestants, plantez des isoloirs sous les préaux des écoles, instaurez le hit-parade généralisé, consultez vos concitoyens sur tout et sur rien, mais jamais sur l’essentiel, soyez modernes, invoquez en permanence les droits de l’Homme, jamais ceux des travailleurs ; créez des commissions d’étude parlementaires, ouvrez des enquêtes, faites des promesses, oubliez-les, babélisez le débat, atomisez les oppositions ; une valetaille petite-bourgeoise innombrable vous aidera avec ardeur à amuser la galerie et à crétiniser le peuple, en noyant toute réflexion sérieuse dans une guignolade médiatique ininterrompue.

2011-08 342

Vous n’avez rien à craindre de la démocratie, surtout si vous faites élire d’avance les « bons » candidats par agences de pub et instituts de sondage interposés. Regardez-nous et soyez rassurés : la démocratie aujourd’hui n’est plus qu’un hochet creux, que nous avons vidé de sa substance. Sinon, comment croyez-vous que des pays comme la France, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Italie et l’Espagne se laisseraient depuis si longtemps régenter par la maffia des riches ? La grande différence avec ce qui se passe chez vous, c’est que chez nous le populus reconnaît encore à la plebs le droit de gueuler quand on l’écorche vive. Comme tout le monde sait, crier quand on a mal, ça soulage. Si quelques jeunes gens veulent s’indigner, laissez-les donc s’indigner tout leur soûl. À eux ça fera du bien et à vous aucun mal. Au contraire, quoi de plus beau sous le soleil qu’un monde où maîtres et esclaves crient ensemble « Vive la démocratie ! » ?

Alain Accardo

Chronique initialement parue dans le journal La Décroissance, du mois de juillet 2011.
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Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien (2006), Le Petit Bourgeois Gentilhomme (2009), Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010) (2011).

   

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