Hippocrate et les hypocrites

Au début du mois d’août, une association girondine, « Le droit à la santé pour tous », a publié un manifeste signé par 111 médecins (professeurs, praticiens hospitaliers, généralistes libéraux et autres) dénonçant le dépassement abusif d’honoraires de plus en plus pratiqué par les médecins du secteur 2, au grand dam d’un nombre croissant de malades qui, faute de pouvoir se payer des soins dont le coût excède largement le tarif remboursé par la Sécu, renoncent à se soigner.

On comprend l’indignation et l’écœurement des médecins signataires qui appellent leur corporation à ne pas imiter « les moins scrupuleux de [leurs] confrères » et à refuser le dépassement d’honoraires. Ces médecins soucieux de ne pas transformer leurs malades en un troupeau de vaches laitières sont des « justes » qui méritent d’être salués : ils n’ont pas oublié, quant à eux, qu’ils ont juré, en prononçant leur serment d’Hippocrate, de ne pas se « laisser influencer par la soif du gain ». Dans le monde effrayant que nous a fabriqué le mercantilisme libéral, il est réconfortant d’entendre des appels comme celui-là, surtout de la part d’une profession où l’on n’est guère enclin habituellement à contester l’ordre établi.

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La chose est d’autant plus remarquable que, non contents de dénoncer les dépassements « abusifs » de leurs collègues en proie à l’esprit de lucre, ces médecins protestataires, par la voix du docteur Bernard Coadou, le président de leur association, se sont permis d’administrer une leçon au gouvernement socialiste, auquel ils ont reproché expressément sa « frilosité »  : « Le gouvernement dit “On va s’attaquer aux dépassements d’honoraires abusifs”. Nous, on a tendance à dire que tout dépassement d’honoraires est abusif. »

Docteur Coadou, vous et vos collègues signataires avez droit à un coup de chapeau de tous les honnêtes gens, en particulier des plus pauvres, pour vos qualités humaines et votre civisme. Je vous donne le mien très volontiers ici, avec mes vœux pour la prospérité de votre association.

Mais permettez-moi d’ajouter une remarque : vous avez relevé à juste raison que le gouvernement se propose non pas d’interdire les dépassements, qui restent parfaitement légaux, mais uniquement d’empêcher les abus. Dans ces conditions, qui donc pourra juger du caractère abusif ou non d’un dépassement sinon les praticiens eux-mêmes ? Autant dire que rien n’empêchera les « moins scrupuleux » – et ils sont de plus en plus nombreux – de tomber dans l’excès. Il faudra donc continuer à accorder une confiance aveugle à des gens dont beaucoup n’en sont pas dignes.

Du coup, vous taxez le gouvernement de « frilosité ». J’emploierais plus volontiers le terme de « tartuferie », en précisant que les socialistes, orfèvres en la matière, n’ont toutefois pas l’exclusivité de cette affectation de vertu. En fait, l’hypocrisie qui consiste à prendre, apparemment dans l’intérêt de tous, des mesures dont on sait d’avance que, faute de pouvoir être vraiment appliquées, elles ne nuiront pas aux intérêts des lobbies (évadés fiscaux, patrons voyous, commerçants poujadistes, etc.) qu’on veut ménager ou favoriser, est un procédé bien rodé utilisé par tous les gouvernements sans exception dans notre République.

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Disons les choses franchement : c’est grâce à des impostures de ce genre que le système capitaliste a pu s’assurer tant de complicités. Ce système ne peut fonctionner qu’en spéculant sur l’incurable bêtise qui affecte la plupart des citoyens à qui on a réussi à faire croire que le Marché, c’est le lieu de rencontre de chaque liberté individuelle avec toutes les autres, et que l’État n’est là que pour empêcher les excès et corriger les pratiques frauduleuses d’une minorité de tricheurs. On se garde évidemment bien d’insister sur le fait que toute confrontation sur le marché (celui de la santé, de l’éducation, de l’emploi, du logement ou tout autre) s’effectue inévitablement sur la base des rapports de forces préexistants, avec leurs inégalités et leurs privilèges. Et que c’est précisément en abandonnant le système à sa logique propre, en intervenant le moins possible ou seulement à la marge, qu’on peut le mieux assurer la reproduction des rapports de domination. C’est ça la liberté telle que la conçoivent les adeptes du libéralisme.

On espère que l’association « Le droit à la santé pour tous » saura poursuivre sa réflexion critique sur le système de santé en particulier et social en général, et qu’elle ne manquera pas d’adresser un jour prochain, pas seulement aux « moins scrupuleux » des médecins mais à toute la corporation, un appel à cesser d’apporter massivement leur soutien aux tartufes patentés de l’UMP et du PS.

Alain Accardo

Chronique parue dans le journal La Décroissance, du mois de septembre 2012.
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Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien (2006), Le Petit Bourgeois Gentilhomme (2009), Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010) (2011).

   

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