Feuille de vigne

Quand, dans les années 1960, la sociologie de l’éducation et de la culture a commencé à mettre en évidence le fait, jusque-là méconnu, que le système scolaire et universitaire apportait une contribution décisive à la reproduction des rapports sociaux de domination, la plupart des enseignants poussèrent les hauts cris en refusant d’admettre que la sélection qu’ils croyaient opérer en toute neutralité et égalité républicaines était étroitement surdéterminée par l’origine sociale des candidats et de leurs juges. On alla même jusqu’à soupçonner les sociologues critiques de vouloir gauchistement mettre le feu à la Sorbonne et dynamiter les grandes écoles.

Cinquante ans plus tard, c’est le mythe de la libération par l’École qui a fait long feu. Personne d’informé ne peut plus croire à l’égalité des chances de tous les enfants en matière scolaire. Les statistiques, enquête après enquête, sont impitoyables : la réussite sourit massivement aux héritiers culturels et ces derniers ne sont généralement pas des petits pauvres. Au point que la République, pour ne pas paraître bafouer délibérément ses propres principes, a autorisé certains établissements prestigieux à ouvrir, à côté des filières traditionnelles, très sélectives (concours malthusien, mention « Très bien » au Bac, etc.), des voies, d’un accès nettement plus facile, réservées à quelques élèves méritants venus de lycées de zones défavorisées.

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Science Po-Paris est un de ces établissements huppés qui ont accepté de passer des CEP (Convention d’éducation prioritaire) avec les déshérités de banlieue. Le directeur de cet institut a présenté en septembre dernier le bilan de son traitement de faveur durant la décennie 2001-2011 : 860 étudiant(e)s en tout ont été hissé(e)s à bord de l’Arche salvatrice et, une fois diplômé(e)s, ont été recruté(e)s à des postes de haut niveau, de préférence dans de grandes entreprises privées (L’Oréal, HSBC, GDF-Suez, Barclays Capital, etc.), beaucoup plus que dans la fonction publique aux emplois de laquelle Science-Po est pourtant censée préparer traditionnellement.

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Aux yeux des dirigeants de Science-Po Paris, loin d’apparaître comme la feuille de vigne soulignant plus qu’elle ne la masque l’indécence de notre système de sélection des « élites », l’existence d’une poignée de miraculés scolaires, qu’elle a mis dix ans à sauver du naufrage, serait un indice éclatant de la bonne santé de notre société. Avec l’intrépidité intellectuelle des grands esprits concluant hardiment de quelques-uns à tous, le directeur en question a déclaré : « La France va bien, ses jeunes vont bien, dès lors qu’on leur fait confiance. » Voilà qui va enthousiasmer les milliers de jeunes, diplômé(e)s ou non, qui pointent au chômage ou qui galèrent de petits boulots en emplois précaires, ou qui poursuivent au fond d’une ZEP obscure une morne scolarité sans avenir. Encore que, s’agissant des heureux élus distingués par Science-Po, on soit en droit de se demander si c’est vraiment un si beau cadeau qu’on leur a fait de les vouer à une vie de larbins du patronat capitaliste, à un travail de mercenaires préposés à la gestion et la communication de grandes entreprises féroces avec leurs concurrentes, implacables avec leurs propres personnels et tendres à leurs seuls gros actionnaires. Bien sûr, les happy few qui ont bénéficié du dispositif de repêchage doivent penser qu’ils ont eu bien de la chance. Mais si leur passage par Science-Po n’a pas définitivement éteint leur intelligence, ils finiront par se poser la question de savoir pourquoi un système social qui sacrifie une grande partie de sa jeunesse aux exigences de la « guerre économique », mériterait d’être servi et défendu ; ils se demanderont si les bataillons de jeunes qui végètent dans leurs établissements de banlieue ne doivent compter que sur la compassion mesurée des écoles comme Science-Po Paris, et pourquoi ces écoles, au lieu de former des élites dévouées au bien public, se préoccupent davantage de former des petits-bourgeois carriéristes, serviteurs inconditionnels du libéralisme économique et politique.

Alors peut-être les meilleurs d’entre eux se mettront-ils à rêver de mettre le feu à Science-Po et autres asiles d’aliénation sociale…

Alain Accardo

Chronique initialement parue dans le journal La Décroissance, du mois de novembre 2011.
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Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien (2006), Le Petit Bourgeois Gentilhomme (2009), Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010) (2011).

   

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