« On mettra dix Roumains ici, ça ira vite ! » :

l’importation de main d’œuvre dans le secteur forestier

 L’industrie forestière sollicite traditionnellement et massivement une main-d’œuvre étrangère, particulièrement dans le bûcheronnage, métier pénible et dangereux. Cette main-d’œuvre provient de différentes migrations (Portugais, Espagnols, Marocains, Yougoslaves, Turcs, etc.)  mais aussi désormais de la mobilisation de travailleurs temporaires détachés dans le cadre de prestations transfrontalières de service encadrées par l’Union Européenne. Ces deux populations de travailleurs coexistent aujourd’hui sur le marché du travail, elles permettent l’ascension sociale des ouvriers forestiers nationaux qui échappent ainsi aux tâches les plus dures et cherchent à se mettre à leur compte.

 Aziz, 45 ans, dirige une petite entreprise de bûcheronnage du Sud de la France, dont l’activité consiste à abattre des arbres pour le compte de tiers, propriétaires de forêts ou industriels du bois. La dizaine de bûcherons qu’il emploie sont tous étrangers, Turcs pour la plupart et installés dans la région.

Cet homme, lui-même né en Turquie dans les années 1960, est arrivé en France au cours des années 1980. A cette période, le bûcheronnage recrute de nombreux travailleurs originaires de ce pays. Ces migrants viennent soutenir l’activité économique d’un secteur, spécifique aux mondes ruraux, qui sollicite une importante main-d’œuvre ouvrière de moins en moins approvisionnée par les flux d’immigration provenant de l’Espagne ou du Portugal. Surtout, ces migrants viennent occuper des places délaissées par les travailleurs locaux parce que trop dominées.

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 Parallèlement, dans cette même décennie, on assiste au développement massif de l’externalisation du bûcheronnage. De plus en plus, ces travaux sont confiés à des prestataires de service, principalement des entreprises individuelles – des bûcherons installés à leur compte. Les places à pourvoir dans le marché du travail salarié se raréfient. Les bûcherons locaux prétendant à des travaux moins durs et mieux rémunérés saisissent cette opportunité pour revaloriser leur statut, même si cette perspective est souvent contrariée. Ceux dont les ressources sont moindres restent salariés et, lorsqu’ils essaient de monter leur affaire tant bien que mal, ils échouent pour la plupart.

 C’est ce type d’entreprise que tente de créer Aziz au début des années 1990. Pour pallier la grande difficulté qu’il y a à survivre sur ce marché lorsqu’on est étranger récemment installé, il prend le parti d’augmenter la taille de son entreprise en embauchant des salariés et de développer un profil de sociétés rare dans ce milieu principalement composé d’entreprises individuelles. Il offre ainsi la possibilité aux clients de voir leurs chantiers réalisés très rapidement. En outre, comme tous les travailleurs venus d’ailleurs, le plus souvent sans qualifications certifiées et sans réseau local, il se spécialise dans l’activité la plus dominée du secteur, la coupe de bois d’industrie. L’abattage de ce bois, destiné à être broyé pour fabriquer du papier ou des plaquettes de chauffage, demande peu de soin, par distinction de la coupe des grumes qui approvisionnent des filières nobles comme la menuiserie.

 Des salaires bas pour un travail difficile

Cependant, dans ce secteur à faible valeur ajoutée du produit fini sur le produit brut, le bénéfice de l’entreprise provient uniquement du travail des salariés. La concurrence et la fragilité de sa position contraignent Aziz à comprimer les salaires. S’il a d’abord recruté ses salariés parmi ses proches et apparentés, à la recherche de travail à leur arrivée en France, ceux-ci sont de moins en moins intéressés. En effet, les stratégies familiales d’ascension sociale écartent de ces emplois peu gratifiants et sans perspectives d’évolution ceux qui le peuvent, et notamment les enfants de ces premiers migrants. Ce moment correspond à un tassement des vagues d’immigration dans le bûcheronnage à la fin des années 1990. Si bien qu’aujourd’hui, selon Aziz, « on trouve plus de bûcherons ».

Les entreprises qui mobilisent des bûcherons sont donc contraintes d’aller trouver ailleurs cette main-d’œuvre. Pour certaines d’entre elles, les pays de l’Est de l’Europe, nouvellement intégrés dans l’Union européenne, fournissent désormais ces travailleurs. Le bûcheronnage fait en effet partie des métiers dérogatoires pour lesquels les conditions d’importation de la main-d’œuvre sont assouplies, facilitant le recrutement de salariés immigrés : pour les métiers de cette liste, l’embauche d’un ressortissant d’un Etat de l’Union européenne soumis à des dispositions transitoires (Roumanie et Bulgarie) n’est pas opposable à la situation de l’emploi en France. L’employeur n’a donc pas à chercher un candidat sur le territoire français (Arrêté du 18 janvier 2008). En outre, la législation européenne autorise le détachement de salariés d’entreprises au sein de l’Union européenne dans le cadre de contrats de prestations transfrontalières de services. Cela permet à une entreprise française de sous-traiter ses chantiers à une entreprise roumaine qui fournira ses propres salariés. Les chantiers sont alors réalisés par des ouvriers roumains, salariés d’une entreprise installée en Roumaine, et qui restent en France pour la durée du chantier, le plus souvent deux à trois semaines.

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Ces bûcherons arrivent en voiture, se relayant au volant pour parcourir les 3000 kilomètres qui séparent leur résidence de leur lieu de travail. Ils peuvent être une dizaine. Après deux jours de route ininterrompue, ils sont conduits sur le chantier. Au moins l’un d’entre eux se débrouille assez en français pour dialoguer avec le chef de chantier de l’entreprise d’accueil. C’est le minimum : ce dernier doit lui indiquer les limites du chantier, préciser le système de marquage des arbres à abattre et la manière de les entasser. Ces formalités accomplies, les bûcherons sont libres de s’organiser comme ils le souhaitent. A la fin du chantier, ils repartent. Le chef de chantier de l’entreprise française, qui, tout au plus, leur aura rendu visite une fois pendant leur séjour pour estimer le déroulement du travail, vient quantifier le bois abattu. L’entreprise roumaine sera payée en conséquence, et il lui revient de rémunérer ses salariés comme elle l’entend – théoriquement au minimum salarial français, mais on sait que ces conditions sont peu contrôlables.

« Nous, petite entreprise, on n’a pas les moyens de faire tout ça ».

Pour Aziz, ce type de contrat est trop coûteux. Peut-être serait-il aussi davantage l’objet de suspicion pour les contrôleurs du droit du travail en France. Il continue donc à rechercher des salariés, de plus en plus temporaires, suffisamment dans le besoin pour être prêts à tenter de venir de Bulgarie ou de Roumaine pour un contrat de travail de bûcheron de courte durée. En revanche, d’autres entreprises, un peu moins fragiles que celle d’Aziz, peuvent profiter à plein du détachement temporaire de salariés d’entreprises de l’Europe de l’Est. Cette démarche est désormais bien insérée dans les rouages de ces entreprises. Elle permet de réaliser rapidement des chantiers difficiles et à un coût bien moindre que celui que demanderait un entrepreneur du coin pour les mêmes délais. « Avec les Roumains, on fait de la quantité. La qualité, si c’est pour une usine de pâte à papier, ils s’en foutent », affirme une responsable d’exploitation d’une entreprise forestière d’une quarantaine de salariés.

 « Les Roumains », comme ils les appellent parfois, peuvent représenter les trois quarts de leur force de travail. S’il est interdit de rémunérer cette prestation à un prix trop nettement inférieur à celui d’une prestation française, le détachement présente des avantages nombreux. D’abord, il offre une réserve relativement inépuisable de main-d’œuvre, contournant ainsi la désertion des travailleurs locaux. Il n’est souvent même pas nécessaire de rechercher des prestataires, puisqu’ils viennent eux-mêmes démarcher les entreprises françaises : « Quand ils ont la rage au ventre, ils en trouvent du boulot », explique la même responsable. En outre, cette main-d’œuvre est docile et peu revendicative. Sa flexibilité et sa réactivité sont également appréciées : quelques jours suffisent pour commander une équipe et la voir achever le chantier. « On mettra dix Roumains ici, ça ira vite », dit-on dans l’entreprise.

 Enfin, comme toute sous-traitance, le détachement de travailleurs permet de réaliser une importante économie de travail administratif pour l’entreprise française, et de se développer sans pour autant passer la barre des cinquante salariés et répondre aux obligations (syndicales notamment) qui y seraient associées.

Une « délocalisation sur place »

 Cette mise au travail de populations étrangères particulièrement dominées dans des conditions très dures s’inscrit dans des stratégies de développement à faible coût des petites entreprises dans un secteur très compétitif où les contraintes budgétaires sont extrêmes et où le droit du travail est assoupli pour pallier le déficit de candidats aux emplois ouvriers. Ces stratégies rencontrent aussi des logiques de promotion sociale d’individus à l’espace des possibles assez réduits comme les nouveaux migrants, comme Aziz, qui espèrent trouver dans les emplois de bûcherons, salariés ou indépendants, un moyen de soutenir leur installation en France. Aziz a fait partie de ceux-là, et a dû, pour perdurer sur ce marché parmi les prestataires nationaux bien insérés dans les réseaux locaux, recruter une main-d’œuvre efficace et nombreuse.

Cet investissement du bûcheronnage par des populations défavorisées soutient enfin les aspirations ascendantes des travailleurs nationaux de moins en moins contraints d’occuper les emplois les plus dominés de leur secteur d’activité ou de leur région. Tout ceci s’opère sous une forme de délocalisation sur place entièrement légale, dans son principe, et particulièrement peu visible, où la mobilisation d’une main-d’œuvre étrangère n’implique plus l’installation, même à court terme, de travailleurs immigrés dans les régions concernées.

Leïla Petitpierre

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Pour en savoir plus, le lecteur pourra se rapporter au numéro 51 de la revue Agone, intitulé « Campagnes populaires, campagnes bourgeoises », et notamment à l’article de Julien Gros et Omar Tourougui, « De l’exploitation des forêts à l’esclavage des hommes ».

   

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