De l’instit’ au coach

Dans son numéro de mars 2012, le journal Fakir propose entre autres papiers à ses lecteurs un article sur les « voleurs de débat ». Comme il l’explique dans sa présentation, « les journalistes, les économistes, les instituts de sondage, les élus, nous volent le débat politique tout au long de l’année. Mais c’est particulièrement flagrant en ces temps de surexposition médiatique. Fakir a opéré un décryptage salutaire de cet enfumage permanent. »

Je ne relaie pas cette information parce que j’aurais soudainement décidé de faire de la publicité pour ce journal, encore qu’il n’y aurait rien de déshonorant à mes yeux à exprimer publiquement ma considération pour le travail de cette valeureuse équipe. Mais en l’occurrence, si j’évoque l’article de Fakir, c’est parce qu’en choisissant ce sujet il m’a tout bonnement coupé l’herbe sous le pied.

D’abord je me suis dit que je n’avais plus qu’à traiter d’autre chose. Et puis je me suis ravisé. Pourquoi faudrait-il s’abstenir d’aborder un sujet dès lors qu’on n’est pas le premier à en parler ? Sommes-nous là pour faire « la compète », à la façon de TF1 et France 2 ou pour concourir à montrer la vérité des choses ? Il y a tant à dire sur la question soulevée par cet article qu’il y a largement place pour Fakir, pour moi et pour quelques autres. Nous ne serons jamais trop nombreux pour nous attaquer aux écuries d’Augias.

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Pour ma part j’aimerais insister sur le point suivant : ce n’est pas seulement le débat politique qui nous est volé tout au long de l’année par les officines de faussaires à qui nous avons eu l’aveuglement d’en laisser l’animation. Ce ne serait que le débat politique, ce serait déjà un préjudice extrême infligé à la démocratie. Mais le dommage est bien plus grave encore : ce qui nous a été volé, jour après jour, année après année, une génération après l’autre, avec notre consentement, c’est la capacité même de tirer les conséquences du divorce grandissant entre la sublimité de nos idéaux humanistes abstraits et la rédhibitoire médiocrité de nos arrangements petits-bourgeois. Aujourd’hui, grâce aux bons soins de tous ceux à qui nous avons abandonné la gestion du système, nous avons enfin atteint l’état d’anomie. Non pas que nous manquions de règles pour trier le « bon » du « mauvais ». C’est de l’aptitude personnelle à en discuter que nous nous sommes laissé déposséder. Nous avons besoin que nos mentors d’élite appointés nous disent à chaque instant : « Voici le bon moment, la bonne personne, la bonne façon de procéder, voici le bon livre, le bon loisir, le bon remède, la bonne politique… » – et nous acquiesçons, sans comprendre que c’est tout au long de ces actes incessants de soumission aux modes dominantes que se forge solidement la chaîne de notre aliénation.

Par l’intermédiaire des publicitaires, des journalistes, des sondeurs et autres faiseurs d’opinion, nous sommes enfin débarrassés de l’épuisante responsabilité de nous former un point de vue et de l’assumer par des choix cohérents. Nous ne sommes pas seulement délivrés du débat politique mais aussi de tout débat intellectuel et moral en dehors de ceux arbitrairement orchestrés par les médias. Toute interrogation, éthique, politique, esthétique, nous excède. Pour vivre heureux, décompressons ! Sur toutes choses nos doxosophes de service nous délivrent en prêt-à-penser la vérité dictée par le seul nomos, le seul principe d’ordonnancement du monde social dont nous soyons sûrs qu’il est universel : le Marché. C’est vers lui que nous nous tournons dès l’instant où nous voulons savoir ce que valent les choses et les êtres.

À vrai dire, nous ne sommes même pas en état d’anomie mais bel et bien en situation d’hétéronomie radicale, d’autant plus accomplie que nous en avons moins conscience. Du moins aimerait-on le penser. Mais quand on voit avec quelle complaisance la plupart des individus s’efforcent de se conformer chez nous au modèle d’Homo œconomicus agréé, celui dont le système a besoin pour durer, on se prend à douter. (Bien sûr il y a des exceptions, mais il faudrait y regarder de plus près).

Nous croyons encore être des citoyens, alors que les chiens du capitalisme mondialisé ont fait de nous un troupeau de clients à perpétuité. La République nous avait donné des instituteurs qui faisaient appel à notre réflexion. Nous avons maintenant des coaches qui nous mènent par le bout de nos pulsions. Tant que cette aliénation durera, nos velléités de résistance resteront de vaines gesticulations.

Alain Accardo

Chronique initialement parue dans le journal La Décroissance, du mois d’avril 2012.
——
Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien (2006), Le Petit Bourgeois Gentilhomme (2009), Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010) (2011).

   

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