« Mon patron, enfin mon client »

Entretien avec un jeune auto-entrepreneur, salarié déguisé, payé à la pièce

Rêvant d’une France d’« entrepreneurs », le gouvernement Sarkozy a mis en place, en 2009, un statut d’auto-entrepreneur, destiné à des entreprises réalisant un très faible chiffre d’affaires. Ce régime libéral dispense de certaines démarches administratives, du versement de la TVA et diminue le poids des cotisations sociales et fiscales. Présenté comme un dispositif d’aide aux chômeurs pour créer leur propre emploi, il organise en réalité le cumul des revenus pour tous, encourageant salariés, retraités et étudiants à « faire fructifier leur talent », en plus de leur activité ou de leur statut social principal. Mais les situations de nombre d’entre eux sont particulièrement fragiles : des chiffres d’affaires faibles et surtout des situations fréquentes de salariat déguisé. Les auto-entrepreneurs sont aujourd’hui environ 900 000 en France.

L’entretien réalisé par la sociologue Lucie Vita présente la situation de l’un d’entre eux.

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Avril 2011, Blaise a 26 ans, il est diplômé de podologie. Au cours de mon enquête sur les auto-entrepreneurs, je le rencontre dans le nord de Paris, dans le cabinet de podologie dans lequel il travaille depuis juillet 2010. Il n’y est toutefois pas podologue, mais fabrique des semelles pour le propriétaire du cabinet, sous le régime de l’auto-entrepreneur. Il n’a qu’un seul client, dans les locaux et avec les outils duquel il travaille. Il est ainsi en situation de salariat déguisé, payé à la pièce. Son patron-client l’utilise pour économiser les cotisations patronales et disposer d’une main-d’œuvre particulièrement flexible.

Du salariat déguisé mais relativement accepté

 

« Moi je suis artisan, je réalise un service, je fais des semelles, et le problème que j’ai, c’est que j’ai un seul client, donc je dépends beaucoup de lui, donc c’est dans ce sens que ça me dérange. Mais après, la simplicité du système, c’est parfait. »

L : Après les études, vous avez trouvé tout de suite… ?

B  Ben, c’était mon prof en fait. En sortant de l’école, il m’a proposé de faire une formation de plus ou moins un mois, pour m’expliquer comment lui il travaillait. C’était en juillet 2010. Et depuis, ben, maintenant, je lui fais toutes les semelles.

L : Et après la formation, ça s’est passé comment ?

B : Au mois d’août, j’étais en vacances. Enfin, c’est pas complètement vrai parce que j’ai bossé aussi un peu. Et à partir du mois de septembre, je me suis mis en auto-entrepreneur.

L : C’est lui qui vous a proposé ?

B : Non, c’est moi qui en ai parlé, parce que je connaissais le statut par ma copine. Après, j’ai dû faire des recherches pour voir si c’était possible de faire de la fabrication de semelles en tant qu’auto-entrepreneur. Est-ce que je pouvais me déclarer podologue en tant qu’auto-entrepreneur, et en fait non, je peux pas. Mais par contre, je peux faire de la fabrication de semelles.

L : Mais du coup, vous saviez si vous auriez des clients ?

B : Je savais que j’allais bosser avec lui.

L : Et il pouvait vous proposer un contrat de salarié ?

B : Il aurait pu, ça se fait, enfin ça peut se faire, mais en fin de compte, pour lui, c’est pas rentable. C’est pas viable pour un petit cabinet comme ça, c’est pas possible.

L : Mais ça a pas été discuté ?

B : Non.

L : Parce que vous saviez que c’était pas possible ?

B : Ouais, voilà.

« J’ai aucun pouvoir sur ce qui m’arrive »

 

L : Et ça se passe comment l’activité ici ?

B : Ben, je viens quand je veux, à l’heure que je veux.

L : Parce que vous vous engagez sur quoi en fait ?

B : Sur la réalisation des semelles. Donc là par exemple, j’ai pour objectif de réaliser une dizaine de semelles d’ici à la semaine prochaine, mais… si j’ai de l’avance sur mon travail, je peux prendre un jour de repos. Pour revenir à ce que vous disiez sur la vie privée, c’est ça qui est un peu problématique, c’est qu’en fin de compte, comme je travaille le week-end en tant qu’agent de sécurité, et que la semaine, je suis là, si j’ai pris un peu d’avance, je vais me prendre un jour de repos au hasard dans la semaine. Mais je suis un peu bloqué, du fait que mon jour, il tombe au hasard.

L : En gros, ça vous prend 4 jours par semaine ?

B : Là cette semaine par exemple, je vais faire les 5 jours, et j’ai travaillé le week-end dernier et je travaille samedi. Mais en général, je travaille 6 jours sur les 7.

L : Et vous faites des grosses journées ?

B : Ça dépend.

L : Enfin, ça dépend ce qu’on appelle une grosse journée, mais…

B : Lundi par exemple, j’ai commencé à 9h, j’ai fini à 21h.

L : Et en termes de rémunération, ça marche comment ?

B : Je facture à la semelle, et je fais une facture à la fin du mois. Tout le mois, je compte ce que je réalise.

L : Vous tenez des sortes de comptes ?

B : On a décomposé les étapes de fabrication. Au départ, il avait peur mon patron, comme il a eu des frais en septembre, il a eu peur de pas pouvoir assumer le fait que je fasse toutes ses semelles, ça lui aurait coûté trop cher. De ce fait-là, on a divisé la réalisation de la semelle, en se disant lui il fait une partie, et lui une autre. Ce qui me permet d’aller plus vite, et lui de faire des économies.

Lui, il me fournit une empreinte du pied, je dessine les éléments sur l’empreinte, ça ça va lui coûter 6 euros, après, je fais une découpe des éléments dans les matériaux demandés en fonction de la pathologie, donc je coupe les éléments de la semelle, je les ponce, la découpe c’est 7 euros, le ponçage, c’est 5 euros, après je les encolle, c’est 7 euros, après je les assemble. Et si un patient vient avec une vieille paire de semelles qu’on peut reprendre en partie, je facture 5 euros.

L : Comment vous avez fixé ces prix ?

B : On est parti sur une base de 35 euros la paire de semelles.

L : Qui sort d’où ce prix ? C’est le prix qu’il vend ou qu’il vous paie ?

B : Non, c’est le prix qu’il me paie. Lui, il vend beaucoup plus cher. En gros, avant même que je vienne travailler avec lui, on avait discuté et il m’avait dit ‘moi j’envisage de payer 35 à 40 euros la paire de semelles’.

L : Vous savez combien il les revend ?

B : Oui. 150. 90 la 2ème paire si on en prend 2. Donc il m’a annoncé 35 à 40 euros la paire de semelles, on est parti sur ça, j’ai dit pourquoi pas, on verra avec l’évolution ce qui est normal, la qualité du service rendu ça évolue avec le temps.

L : Mais vous aviez une idée de ce que ça vous ferait comme revenus ?

B : Lui, il m’avait dit qu’il faisait une trentaine de semelles par mois. Partant de là, j’ai fait mon calcul. Je me suis dit que faire une paire de semelles, ça prenait pas tant de temps que ça, que je pourrai y passer trois jours par semaine pour faire une dizaine de paires, et après, démarcher d’autres personnes pour avoir plus de clients. En fin de compte, c’est plus long que prévu, ce qui fait que c’est moins rentable pour moi, mais ça reste à peu près viable. Faut que je gagne en efficacité en fait. J’ai démarché au départ avec des podologues, là, je démarche avec des pharmaciens. Là, j’ai pas mal de boulot ici. En fait, je voudrais faire un atelier chez moi. Parce que je suis déclaré chez moi alors que je bosse ici. Et pour pouvoir démarcher d’autres clients. Avec les pharmaciens, je pourrai vendre plus cher la paire de semelles, parce que eux, ils savent pas ce que c’est le métier de podologue. […]

L : Quand vous vous êtes rendu compte que ça vous prenait plus de temps que prévu, vous avez pas pu négocier ?

B : Non.

L : Vous avez pas tenté non plus ?

B : Je l’ai pas tenté non [rires]. Pour le moment, y a pas de tension parce que j’encaisse, mais y a des moments où c’est dur. Le truc, c’est que j’ai aucun pouvoir sur ce qui m’arrive. S’il veut baisser le prix de la semelle, je serai tenté de dire non, mais j’aimerais bien gagner ma vie quand même, donc j’aurai envie de garder ce qu’il me donne pour le moment.

« J’ai des congés payés, j’ai la sécurité sociale, tout un tas de trucs que j’aurais pas si j’étais pas salarié » en plus

B : Pendant mes études, j’étais agent de sécurité, et je le suis encore en fait.

L : Ça marche comment de ce côté, niveau contrat de travail ? C’est pas à temps plein je suppose ?

B : Non. Au début, j’ai eu un contrat de 63h, ensuite je suis passé à 42h et maintenant, je suis à 48h par mois.

L : Et c’est le soir ?

B : Non, Le week-end. Quand j’étais à 63 heures, c’était 3 week-ends sur quatre. Là, c’est Un week-end sur deux maintenant.

L : Et c’est payé combien ?

B : Je crois que je dois être à 9.06 euros de l’heure plus des primes habillage, déshabillage qui est calculé en fonction du temps travaillé dans la journée, enfin bref, qui est tout à fait ridicule. Après, j’ai une prime client parce que je travaille sur un site particulier. En gros, j’arrive à peu près à 10 euros de l’heure. Mais bon, ça va, comme j’habite chez mes parents aussi, ça reste gérable. Et puis voilà, on est bien chez papa maman.

Après, y a un moment où il faudra partir. Ce qu’on va faire avec mon frère, c’est une demande de logement social à la mairie de Versailles. Parce que bon, avec le revenu que j’ai, je crois que j’y ai droit

L : Parce qu’au final, vous gagnez à peu près combien par mois ?

B : Ce mois-ci, j’ai réussi à faire 1300 Euros en tout, avec agent de sécurité. J’ai dû faire 890 en semelles, et 400 chez [X, société de sécurité]

L : Sachant que sur les 890, vous dépensez de l’argent ? C’est lui qui vous fournit les matériaux ?

B : Oui

L : Et je sais pas, les frais de transport ?

B : Je me déplace en vélo en fait.

L : Donc ça vous coûte rien de plus de travailler ? Enfin, je veux dire, à part la fatigue et tout ça [rires].

B : Ben, tout est relatif. Déjà, je viens de Versailles à vélo,  je mets 50 minutes pour venir, et une heure et quart pour le retour, parce que c’est en montée. Parfois, je rentre en train, et disons que je fraude pas mal. […]

L : Et du coup, le boulot le week-end, ça s’organise comment, avec la vie plus perso… ?

B : Ben oui, c’est sûr que c’est dur. Là par exemple, ce week-end, je devais pas travailler normalement, mais en fait, ils m’ont appelé, donc je travaille 12 heures samedi. Donc j’ai plus vraiment de week-end en ce moment en fait.

L : Et quand ils vous appellent, vous pouvez pas refuser ?

B : Ah si, si si, mais comme moi j’espère obtenir quelque chose de la part de ma société, je suis prêt à faire des concessions, mais bon, à un moment donné, je pense que je vais finir par lâcher le morceau, et dire on arrête tout, et me barrer

L : Et faire ?

B : Ben, j’espère gagner ma vie dans la podologie, je pense que c’est mieux rémunéré. […]

 L : Mais comme vous me dites que vous n’avez pas beaucoup de dépenses, vous n’êtes pas tenté d’arrêter le boulot d’agent de sécu ?

B : Euh, non… non, parce que j’ai des congés payés, j’ai la sécurité sociale, tout un tas de trucs que j’aurais pas si j’étais pas salarié.

Je me suis pas trop posé de question du fait que je suis salarié. J’ai déjà la sécurité sociale et une mutuelle. Après, les trucs de retraite, je vous avouerai que je me suis pas trop penché sur la question. Après, faut que je m’occupe de la responsabilité civile et professionnelle, l’assurance. Vu que j’ai qu’un seul client, pour le moment, ça pose pas trop problème. Mais à un moment donné, faudra que je m’en occupe.

« Si ça se trouve je suis le prochain Bill Gates »

 

Pour le moment, j’aimerais bien garder le statut d’auto-entrepreneur un petit moment. L’idéal, ce serait de le garder le plus longtemps possible. Après, je crée mon atelier, je démarche d’autres clients, je vais avoir des dépenses de matériaux, de matériel, et toutes ces dépenses-là, avec le régime de l’auto-entrepreneur, elles sont pas déductibles. Donc peut-être de passer à autre chose, mais ça dépend si ça prend ou pas mon idée.

[…] Mon prof, il essaie de me rappeler que c’est lui le patron, alors qu’il est pas patron, il est juste client. S’il est pas content de mon service, il me paie plus mais il me demande plus de venir non plus. Voilà, ça s’arrête là. C’est pour ça aussi qu’il me faut d’autres clients.

Je propose un service qui n’existe pas en fait. Si ça se trouve, je suis le prochain Bill Gates [rires], sur un malentendu, ça fonctionne très bien, j’embauche et je fais plus que du commercial et y a des petits mecs qui feront comme moi actuellement et qui me feront mes semelles !

Lucie Vita et Blaise P.

   

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