Ça se passe comme ça, chez Mc Donald’s

Aux Etats-Unis, depuis 2012, des employés de fast-foods, de la grande distribution et des entrepôts ont montré qu’ils avaient non pas le courage de démissionner, mais d’entrer en lutte. De New York à la Californie, ils descendent dans la rue. Ils luttent pour des salaires décents, pour que leurs patrons les respectent, et, dans certains cas, pour le droit de se syndiquer.

En 2012, huit travailleurs immigrés qui épluchaient des écrevisses dans des conditions de misère pour C.J.’s Seafood (alors fournisseur de Walmart) se sont mis en grève en Louisiane. Ils ont tenu pendant des semaines, exigeant la fin du travail forcé, des retenues sur salaire et d’autres pratiques illégales – et ils ont obtenu gain de cause. À la suite de cette victoire, les salariés des entrepôts de Walmart en Californie et dans l’Illinois ont eux aussi lancé une grève en septembre, demandant de meilleures conditions de sécurité sur leur lieu de travail ainsi qu’un salaire décent. Un mois plus tard, des « associés » de Walmart – le terme « associé » est utilisé par Walmart pour désigner ses employés – ont débrayé dans 28 magasins de 12 villes. Ces grèves sont une première : jusqu’à présent, aucun employé de Walmart n’avait jamais fait grève. Elles ont été rapidement suivies par d’autres actions et manifestations le jour de « Black Friday », le plus gros jour de shopping de l’année.

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Les employés de Walmart ont repris leur souffle après les grèves de l’automne : un procès intenté par Walmart, et l’établissement de nouvelles stratégies de lutte. Mais dans d’autres villes, des travailleurs sous-payés ont rapidement repris le flambeau.

Des centaines d’employés des fast-foods ont organisé une grève d’un jour à New York.

Cette action du 29 novembre dernier a donné naissance à Fast Food Forward, une nouvelle coalition de travailleurs, de syndicats, d’associations locales et de groupes luttant pour les droits civiques qui demande l’augmentation des salaires des employés des fast-foods new-yorkais. En avril de cette année, d’autres employés étaient prêts à rejoindre le mouvement. Dans une vague de grèves qui a duré jusqu’en juin, des employés de la restauration rapide et de la grande distribution à New York, Chicago, Seattle, Milwaukee, St. Louis et Detroit ont cessé de travailler. Des piquets de grève sont apparus à KFC, Jimmy John’s, Chipotle, Target, McDonald’s, Burger King, Popeye’s, Long John Silver’s, Subway, Sears, Victoria’s Secret et dans des dizaines d’autres lieux. Le 29 août, le lendemain du 50ème anniversaire de la Marche sur Washington de Martin Luther King, des travailleurs sont à nouveau descendus dans la rue. Dans près de 60 villes, ils étaient des milliers à participer aux débrayages, exigeant un salaire de 15 dollars de l’heure (11,31 euros), de meilleures conditions de travail, plus de respect de la part des managers, de meilleurs horaires, et le droit de se syndiquer.

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Qu’est-ce qui a déclenché ces conflits ? Difficile à dire. Cela fait des dizaines d’années que les syndicats cherchent à s’implanter dans les secteurs des services où les employés sont sous-payés – tâche rendue d’autant plus difficile dans un contexte de restructuration de l’industrie de la grande-distribution, où le pouvoir de négociation de syndicats tels que le United Food and Commercial Workers (UFCW) est en déclin. Quand les syndicats étaient puissants, leur seule présence faisait monter les salaires et améliorait les conditions de travail dans toute l’industrie, et servaient de modèles aux travailleurs qui souhaitaient monter leur propre syndicat, ou encore trouver des postes stables dans des restaurants signataires de conventions collectives.

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Mais ça, c’est de l’histoire ancienne.

Le principal catalyseur des récentes grèves est peut-être la nature du « redressement » économique qui a suivi la crise de 2008. Pendant la récession, 78 % des licenciements concernaient les emplois dont les salaires étaient supérieurs au salaire médian, et d’après le Bureau des Statistiques du Travail (Bureau of Labor Statistics, BLS), sur 5 emplois créés, 3 étaient des emplois à temps partiel et à faibles salaires. De plus en plus d’Américains prennent conscience qu’ils ne sont pas prêts de décrocher un « bon emploi », et que, s’ils veulent que leur situation s’améliore, ils vont devoir se battre pour que leur boulot à McDo soit un vrai boulot.

Les mythes de la restauration rapide et des grandes surfaces

Les boulots pourris dans des fast-foods et des grandes surfaces existent depuis longtemps. Les entreprises de Sam Walton (Walmart) et Ray Kroc (McDonald’s) ont été conçues pour sous-payer leurs employés. Mais les experts ont toujours refusé d’améliorer ces emplois, prétextant qu’ils étaient des tremplins : des petits boulots d’été pour les adolescents, des emplois flexibles à temps partiel pour les femmes au foyer, ou des boulots d’appoint pour les retraités. Ça n’avait aucune importance que les salaires soient bas et que les perspectives de carrière soient maigres, parce que ces emplois n’étaient pas faits pour nourrir une famille ou pour faire carrière.

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Mais comme les bons emplois n’arrêtent pas de disparaître depuis 30 ans, ces justifications commencent à sonner creux. Un récent rapport de Catherine Ruetschlin pour le think-tank Demos montre que plus de la moitié des employés de la grande distribution ont plus de 20 ans et que, pour la majorité d’entre eux, il s’agit de leur emploi à temps plein et qu’ils ne risquent pas d’en changer de sitôt. Selon une enquête de deux sociologues (Stéphanie Luce et Naoki Fujita) dans la région de New-York, un employé de la grande distribution a en moyenne 24 ans et travaille dans ce secteur depuis 5 ans.

Emplois sous-payés et contournement du droit du travail

L’importante couverture médiatique des grèves semble indiquer une inquiétude grandissante à l’égard de la viabilité d’une économie qui repose sur des « McJobs ». Des dizaines de journaux, de magasines, de blogs ont couvert les grèves et la condition des employés sous-payés, en racontant souvent la même histoire : après avoir gagné le salaire minimum pendant des années, voire des dizaines d’années, leurs efforts sont à peine récompensés. Ils gagnent des salaires de misère. Ils n’ont pas assez d’argent pour payer leurs factures et nourrir leur famille. Ils doivent supplier leurs patrons de faire plus d’heures pour pouvoir manger le soir et avoir droit aux prestations sociales de santé, mais on les envoie souvent paître, ou on leur répond que pour travailler plus il faut travailler plus dur. Beaucoup d’employés essaient d’améliorer leurs perspectives d’avenir en combinant travail et études ; mais dans la plupart des cas, leurs salaires ne leur permettent pas de payer les frais d’inscription, et ils abandonnent ou ne suivent qu’un seul cours à la fois.

Par ailleurs, de nombreux employés de fast-foods ou de la grande distribution décrivent des conditions de travail terrifiantes. Ils se brûlent avec les friteuses, ils sont assaillis par les clients, et ils sont humiliés par leurs patrons. S’ils demandent des arrêts maladie ou des jours de congés pour soigner une blessure, ou encore se mettent à parler des risques au travail, on réduit leur temps de travail, leurs supérieurs hiérarchiques les harcèlent, ils reçoivent des avertissements, ou ils se font virer. Récemment, dans une conférence à Brooklyn, une employée de KFC a raconté une histoire banale : alors qu’elle travaillait de nuit, sa patronne l’appelait de son domicile et lui hurlait d’arrêter de pointer parce qu’il n’y avait pas suffisamment de clients pour justifier qu’elle soit payée. L’employée devait donc finir sa nuit bénévolement.

Il ne s’agit pas là d’un cas isolé. Un rapport récent de Fast Food Forward basé sur les réponses de 500 employés de fast-foods montre que près de 85 % d’entre eux ont déjà connu des retenues sur salaire, sous une forme ou une autre. Le rapport tire des conclusions à celles d’une grande enquête menée en 2008 par le National Employment Law Project (NELP). Cette étude démontrait que les graves violations du code du travail étaient monnaie courante dans les secteurs sous-payés de l’économie américaine, avec des pratiques allant du salaire minimum, des heures supplémentaires et des injonctions de ne pas pointer, de la répression patronale et de la discrimination, au vol caractérisé en passant par la saisie des pourboires, les retenues sur salaire illégales ou les falsifications de talons de paie. Le degré de précision des logiciels de gestion des employés ne fait que renforcer le problème. Au cours de ces dernières années, des entreprises comme Microsoft ont lancé des logiciels qui permettent aux managers d’établir les emplois du temps des employés à la minute près: ils peuvent leur demander de faire 2 à 4 heures par jour une ou deux fois par semaine, et leur demander d’être disponibles le reste du temps.

Des grandes entreprises qui rejettent toute augmentation de salaires

De grosses entreprises ou organisations patronales comme la National Restaurant Association et la National Retail Association sont ouvertement opposées aux augmentations de salaire. Les porte-parole de Walmart et de Target affirment que les salaires doivent rester bas pour maintenir des prix compétitifs et apporter de l’emploi dans les régions où ces entreprises sont implantées. Dans une récente lettre d’opinion publiée dans le Washington Post, le chef manager de Walmart au niveau régional Alex Barron s’est opposé à toute législation en faveur des hausses de salaire dans les hypermarchés de Washington D.C., en prétendant que des salaires plus élevés « feraient chuter l’emploi, tomber les prix et réduire l’offre proposée ».

Dans les fast-foods, l’argument contre les hausses de salaire prend une forme légèrement différente. Dans des entreprises comme KFC (groupe Yum!) et McDonald’s, les enseignes sont majoritairement des franchises. Leurs propriétaires prétendent que leurs marges sont très minces à cause des exigences du franchiseur ; c’est pourquoi ils ne peuvent tout simplement pas relever les salaires sans faire faillite. L’Employment Policies Institute, un groupe de lobbying de Washington, a récemment ressorti le même argument dans une publicité alarmiste en pleine page de USA Today. L’encart prévenait les employés que si la campagne pour les 15 $ l’emportait, les propriétaires seraient contraints de se tourner vers « des alternatives automatisées, moins coûteuses, telles que les commandes sur bornes tactiles et les paiements automatiques ».

De nombreux chercheurs ont réfuté ces arguments. Une étude comparant Walmart et Sam’s Club avec Costco, a montré que les bas salaires ne sont pas nécessaires pour avoir un taux de profitabilité et de productivité élevés. Les employés de Costco gagnent nettement plus que ceux de Walmart et Sam’s Club et ont des emplois stables, à plein temps avec des allocations santé garanties. Et ça n’empêche pas Costco d’enregistrer des performances financières (relatives) meilleures.

Les entreprises de fast-foods sont également extrêmement rentables. McDonald’s, à elle seule, a multiplié ses profits par plus de 2 entre 2007 et 2011. Elles pourraient aisément redistribuer un peu de ces profits à leurs franchisés et leurs employés.

Grèves courtes et coalitions locales : un cocktail efficace pour déclencher les luttes

Les organisations à l’initiative des mobilisations dans les fast-foods et la grande distribution sont très diverses. Pourtant, il existe un dénominateur commun : l’absence de stratégies syndicales traditionnelles – ce qui a conduit de nombreux observateurs à considérer le mouvement comme un mouvement social « alternatif », ou « alt-labor ». Ce terme renvoie aux organisations et aux campagnes qui s’écartent des stratégies traditionnelles, c’est-à-dire un lieu de travail, un syndicat, pour privilégier des méthodes d’organisation et de prise de contact moins risquées, et souvent plus efficaces, ancrées dans le terrain local.

En fait, les stratégies « alt-labor » ne sont pas nouvelles. Les travailleurs y avaient déjà recours dans les années 1930 ; des organisations comme New Labor à New Brunswick (New Jersey) existent depuis des années et luttent contre les retenues sur salaire et les conditions de travail dangereuses. De nouvelles organisations comme New York Communities for Change, basée à Brooklyn, sont apparues et accumulent des victoires réelles. NYCC fait partie de WASH New York, un groupe hybride de travailleurs et de gens du quartier qui rassemble des « washeros » (laveurs de voitures) du Queens. Cette campagne novatrice a débouché sur la première convention collective signée par des laveurs de voiture new-yorkais. NYCC est également derrière Fast Food Forward, un autre groupe hybride qui rassemble des employés de fast-foods de Brooklyn en utilisant des réseaux de soutiens locaux pour aider les employés à demander de meilleurs salaires, de meilleurs horaires, et de meilleures conditions de travail.

La vague de grèves dans les fast-foods et la grande distribution qui a déferlé de New York à St. Louis, Detroit, Seattle et d’autres villes en avril était portée par des coalitions fortes comme Fast Food Forward. Ces coalitions regroupent des syndicats comme le Service Employees International Union (SEIU), des organisations religieuses, des groupes « alt-labor » comme Jobs With Justice, des associations locales, et des groupes de défense des droits des immigrés. Elles partagent aussi des objectifs communs : Fast Food Forward, le St. Louis Organizing Committee, le Workers Organizing Committee de Chicago, et d’autres coalitions à Milwaukee, Detroit et Seattle demandent un salaire de 15 $ de l’heure et le droit de se syndiquer. Plutôt que de passer par un seul syndicat, un seul magasin à la fois, les coalitions visent l’industrie dans son ensemble, organisant des manifestations ponctuelles destinées à inspirer d’autres employés et à attirer l’attention sur leurs luttes.

OUR Walmart (Organization United for Respect at Walmart), l’organisation de base qui a chapeauté la campagne contre Walmart, est en grande partie financée par UFCW ; elle ne ressemble pas aux campagnes des fast-foods dans la mesure où elle refuse ouvertement de créer un syndicat. Le but d’OUR Walmart est plutôt de construire un réseau de soutiens locaux aux employés qui puisse faire pression sur Walmart pour améliorer les salaires, les horaires et les conditions de travail sans passer par une convention collective. OUR Walmart a organisé des grèves courtes et ponctuelles (d’une heure à une journée) qui mettaient en avant les abus patronaux tout en limitant les risques pour les grévistes. Cette stratégie répond à l’échec répété, depuis des dizaines d’années, des tentatives pour trouver une faille en utilisant des stratégies syndicales traditionnelles.

Les employés des fast-foods et de la grande distribution nous montrent qu’ils ont le courage d’explorer de nouvelles voies, et si ces luttes présagent de l’avenir, peut-être bien que nous aurons de vraies victoires à célébrer le 1er mai.

Nicole Aschoff

Version originale et complète de l’article originellement publiée sur Dollar Sense

   

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