« Alt Labor », un syndicalisme alternatif ?

Les grèves dans la restauration rapide aux États-Unis

Les grèves dans la restauration rapide, initialement parties de New York et Chicago en novembre 2012, ont atteint une soixantaine de villes des États-Unis le 29 août dernier, impliquant plusieurs milliers de travailleurs. Ce processus a suscité d’autant plus d’intérêt qu’il apparaissait hautement improbable étant donné la précarité du secteur et la quasi inexistence de toute présence syndicale. Au-delà de la très forte médiatisation de ces conflits dans le pays, le bruit des mobilisations est parvenu jusqu’aux oreilles des journalistes hexagonaux qui leur ont consacré quelques articles. Ces actions faisaient suite aux mobilisations tout aussi surprenantes des employés du géant américain de la grande distribution, Wal-Mart, qui connut en 2012, pour la première fois de son histoire cinquantenaire, un mouvement de grèves coordonnées dans ses établissements.

On a généralement souligné deux caractéristiques, qui sont d’ailleurs communes aux grèves des fast-food et de Wal-Mart, censées symboliser la nouveauté prometteuse de ces mouvements : d’une part, l’importance de formes d’organisation collective alternatives aux syndicats traditionnels (le mouvement « alt-labor ») ; d’autre part, la « redécouverte » du recours à la grève.9411823174_fdb9b9b96f

Syndicalisme et organisations communautaires : des liens anciens

À New York, c’est une organisation communautaire (community organization), New York Communities for Change, qui est à l’origine de la mobilisation. Ce groupe est l’héritier d’ACORN (Association of Community Organizations for Reform Now), un réseau national qui constituait l’aile « gauche » du community organizing, cette forme d’organisation de mouvement social proprement étatsunienne dont le théoricien fondateur est Saul Alinsky. Le réseau se donnait comme objectif d’organiser les pauvres non seulement pour changer leur quotidien mais aussi pour peser, au-delà de leur quartier, sur la politique nationale. ACORN a succombé en 2010 sous les coups d’une violente attaque menée par la droite républicaine, mais les groupes locaux qui étaient fédérés dans ce réseau ont pour la plupart continué leur action sous d’autres noms. Ciblant les chômeurs, les bénéficiaires des programmes fédéraux et les travailleurs à bas salaire, ACORN avait déjà tenté de créer des « syndicats de pauvres » dans le passé[1]. Le premier Burger King à se doter d’un syndicat, à Detroit en 1980, le fut sous l’impulsion non pas de l’AFL-CIO mais d’un projet lancé par ACORN l’année précédente, celui des « United Labor Unions » (syndicats unis de travailleurs). Dans des villes comme Chicago, Detroit, Boston, Philadelphie et la Nouvelle Orléans, ACORN réussit, dans la première moitié des années 1980, à créer des syndicats ad hoc d’employés de fast food, d’aides à domicile ou encore d’ouvriers d’entretien – souvent composés de jeunes, de femmes et de Noirs – à une époque où le mouvement syndical traditionnel se désintéressait largement de ces franges du salariat.8045825462_9e2c2db37e_z

La pérennisation des victoires des ULU est cependant passée par leur affiliation à l’un des syndicats les plus attentifs à ces expériences d’organisation des travailleurs pauvres du secteur des services, SEIU (Service Employees International Union, syndicat international des employés des services). En 1984, les ULU rejoignent SEIU, tout en maintenant des relations étroites avec ACORN. Deux ans plus tard, SEIU lance l’initiative Justice for Janitors, rendue célèbre par le film de Ken Loach « Bread and Roses ». Ce projet a été influencé par l’expérience des militants des ULU et d’autres initiatives similaires menées hors du syndicalisme mainstream. Elles ont progressivement fait leur chemin, des marges de l’AFL-CIO au cœur de l’appareil, pour nourrir les réflexions des années 1990-2000 sur le « renouveau du syndicalisme »[2].

Un nouveau « renouveau syndical » ?

Le chemin menant d’ACORN à SEIU semble devoir être pris dans le sens inverse un quart de siècle plus tard. Comme l’a souligné le site Labor Notes, observatoire avisé du mouvement ouvrier étatsunien : le rôle de SEIU est en effet central dans la campagne en cours auprès des salariés des fast food[3]. Même si le syndicat reste discret sur son implication, il semble avoir financé la majeure partie de l’effort de mobilisation en subventionnant des groupes locaux ou en affectant directement du personnel à ce projet, comme à Chicago. Cet investissement s’inscrit dans un projet plus vaste qui a été mis en place deux ans plus tôt. Début 2011, la présidente nouvellement élue de SEIU fait adopter un plan affectant plusieurs dizaines de millions de dollars et des centaines de permanents du syndicat à un programme intitulé « Fight for a Fair Economy » (combat pour une économie équitable). Dans le contexte de la réélection à venir de Barak Obama, il s’agissait de doter le syndicat d’une force capable de compléter son registre traditionnel de mobilisation électorale (en 2008, SEIU avait ainsi dépensé 85 millions de dollars pour faire élire Obama). Le plan prévoyait de mener campagne pour la justice économique et sociale dans dix-sept grandes villes américaines, en se concentrant sur les zones les plus pauvres.

Contrairement aux initiatives antérieures où SEIU veillait à maximiser la visibilité de son organisation – bien connue par son sigle et sa couleur violette – il s’agissait de susciter une multitude de coalitions diverses permettant de substituer à l’image du syndicat soucieux de son propre intérêt celle d’un véhicule de progrès social pour tous. Lancé au moment où ACORN se déclare en banqueroute, le projet visait explicitement à reprendre le flambeau de la mobilisation politique des travailleurs pauvres, sous-employés et sans emploi qui était la raison d’être de cette association[4].

Tensions entre actions locales et stratégie nationale

L’organisation du Burger King de Detroit en 1980 avait tourné court, révélant un obstacle de taille : il est impossible de changer la donne dans la restauration rapide sans agir au niveau de l’industrie tout entière. C’est d’ailleurs pourquoi un autre groupe actif dans l’univers de l’« alt-labor », le Restaurant Opportunities Center, s’est bien gardé d’intervenir sur ce terrain. Il se concentre sur des secteurs de taille modeste comme la restauration de luxe, où les employés ne sont pas mieux payés mais où le capital est moins concentré et les employeurs plus fragiles face à la pression publique. Sans nier l’autonomie des dynamiques locales, il semble que seul un syndicat comme SEIU, avec ses deux millions d’adhérents, soit en capacité de coordonner des actions de terrain menées simultanément dans des dizaines de villes, sans compter le coûteux travail de relations publiques que mènent en parallèle des communicants professionnels, à coups de storytelling, communiqués de presse et diffusion de rapports scientifiques. Dernier événement en date, un campagne d’opinion lancée en octobre pour montrer que ce que McDonald’s, Burger King et autres ne donnent pas en salaires est payé par le contribuable en aides publiques.

9415724475_ab80be0abe

Mais l’ombre de SEIU suscite de nombreuses craintes car ce syndicat – tout en restant en première ligne de combats importants comme la réforme de l’immigration – s’est surtout illustré ces dernières années par une stratégie impitoyable d’élargissement de sa « part de marché » syndical. Ce qui l’a conduit à rompre avec l’AFL-CIO, à entrer dans des luttes fratricides avec d’autres syndicats ou à échanger dans certains secteurs d’importants reculs pour les salariés en échange du monopole de représentation. Sa vision essentiellement quantitative de la syndicalisation fait redouter certains que SEIU se désinvestisse brutalement du mouvement si ses dirigeants considèrent que le « retour sur investissement » n’est pas assez rapide ou suffisant. La redécouverte par SEIU de l’utilité de la grève n’a pas non plus manqué de surprendre alors que le syndicat s’était surtout illustré récemment par une pratique parfois très conciliante du « partenariat social ».

Raviver la grève aux USA ?

Mais de quelle grève parle-t-on ? Les mobilisations des employés des fast foods, tout comme celles de Wal-Mart, ont remis sur le devant de la scène ce mode d’action que beaucoup considéraient dépassé. Pour autant, le recours à la grève a jusqu’à maintenant surtout servi à interpeller l’opinion publique. Si les grévistes ont parfois été assez nombreux pour contraindre quelques établissements à fermer leurs portes, ils se limitent le plus souvent à une poignée d’individus dans chaque établissement. Pour cette raison, bien que les récents mouvements aient redonné une légitimité à l’action gréviste, ils n’apportent pas de réponse satisfaisante quant à l’efficacité de cette tactique sur un plan autre que symbolique. C’est en tous cas ce qu’on peut penser à la lecture des réflexions de Joe Burns. Cet ancien responsable syndical devenu avocat est l’auteur d’un ouvrage paru en 2011 dans lequel il appelle à « raviver la grève »[5]. Son analyse iconoclaste s’en prend à deux évidences que partagent de nombreux praticiens et la plupart des observateurs du syndicalisme : la faiblesse syndicale est liée à la contre-offensive patronale ; l’objectif numéro un des syndicats doit être d’« organiser les inorganisés ». Revenant aux fondamentaux de l’économie du travail, il montre que ce n’est pas la répression patronale en soi, ou la syndicalisation en soi qui importent, mais l’une et l’autre en tant qu’elles entament ou renforcent le pouvoir économique des syndicats, c’est-à-dire leur capacité à influer sur la détermination du prix de la force de travail. Pour la même raison, ce n’est pas la grève en soi qui a démontré son inefficacité (économique), mais la grève en tant qu’elle reste prisonnière de la logique du « marché libre ». Or, c’est précisément cette logique que sert le droit des relations de travail aux Etats-Unis, puisqu’il autorise les employeurs à licencier et remplacer les salariés en grève pour des revendications économiques et qu’il interdit les grèves de solidarité et les moyens de pression indirects tels que l’appel au boycott des consommateurs. D’après Joe Burns, les travailleurs ne pourront espérer reconquérir leur puissance collective tant que ne se formera pas en leur sein un large courant militant visant expressément à construire des grèves effectives et à briser les règles qui paralysent l’action syndicale. Ce qui implique de désobéir à la loi, comme le mouvement syndical savait le faire dans la première moitié du XXe siècle.

Les analyses de Joe Burns éclairent d’un jour original les grèves des fast-foods ou de Wal-Mart : elles montrent leurs limites autant que leurs potentialités. Les limites tiennent au fait qu’elles sont loin d’avoir l’ampleur qui leur permettrait d’affecter économiquement les multinationales qu’elles prennent pour cible. Leur portée est essentiellement symbolique. Les formes que ces grèves revêtent témoignent également de la conscience aiguë qu’ont les organisateurs du carcan juridique qui les enserre. Si les arrêts de travail ne durent qu’une journée, c’est parce que l’employeur n’a pas le droit de licencier les participants à une grève qui déclarent qu’ils reprendront inconditionnellement leur poste à l’issue du conflit. Si les revendications combinent le doublement du salaire minimum, la reconnaissance d’un syndicat et l’arrêt du harcèlement managérial, c’est parce que sont également protégées les grèves portant sur des pratiques déloyales de la part de l’employeur (« unfair labor practices », par exemple quand un employeur exerce des pressions sur les salariés pour les dissuader d’exercer leurs droits collectifs). C’est donc autant parce qu’elles s’inscrivent dans une stratégie de publicisation que parce qu’elles sont contraintes par le droit que les grèves restent ponctuelles. Quant aux potentialités du mouvement, elles se trouvent dans la composition des coalitions qui l’animent : en sous-traitant la mobilisation à des groupes locaux, le mouvement syndical a élargi son horizon stratégique. Les groupements non syndicaux ne sont par exemple pas concernés par l’interdiction de l’appel au boycott. Surtout, le fait que le syndicalisme traditionnel reste au second plan de la protestation réunit les conditions pour franchir un pas supplémentaire dans l’épreuve de forces. Comme l’écrit Joe Burns, « raviver la grève » ne signifie pas brûler ses vaisseaux : afin de protéger ses acquis et ses institutions, le mouvement syndical a tout intérêt à se doter de structures neuves, sans passé ni ressources, qui auraient moins à perdre à entrer dans une stratégie de désobéissance civile. C’est ce rôle que peut jouer le mouvement « alt-labor ». Et c’est pourquoi il offre moins une alternative à un syndicalisme qui serait dépassé qu’il n’élargit son horizon d’action et de représentation. Ce que Sébastien Chauvin appelle un « syndicalisme informel ».

Si l’emprise de SEIU sur les grèves des fast foods se confirme, il reste encore très incertain que le mouvement puisse prendre un tel cap. N’oublions pas, cependant, que cette histoire ne s’écrit pas sur une page vierge. La rapidité avec laquelle la protestation s’est diffusée dans des dizaines de villes n’est sans doute pas déconnectée des réseaux militants qui se sont agrégés autour du mouvement Occupy. Les jeunes Afro-Américains, qui représentent une majorité écrasante des salariés de la restauration rapide, sont dans des villes comme Detroit les enfants de la génération de militants Noirs ayant conquis leur place de haute lutte dans la société et dans le syndicalisme industriel au cours des années 1950-70. Et des événements politiques récents, tels l’occupation du Capitole de Madison, dans le Wisconsin, ou le mouvement des « dreamers » pour la réforme de l’immigration, montrent que le climat est à la désobéissance civile.

Karel Yon, sociologue,

le 19 octobre 2013

Addendum : Quelques semaines après que cet article ait été écrit, le journaliste indépendant et militant du mouvement Occupy Arun Gupta a publié dans la revue In These Times un article décrivant les coulisses des grèves des fast food. On le trouvera ici. Il confirme le rôle central de SEIU et décrit finement les contradictions que génère ce soutien.

 _________

[1] V. Tait raconte leur histoire dans on ouvrage, Poor Workers’ Unions Rebuilding Labor from Below, Cambridge, South End Press, 2005.

[2] Sur ce sujet, lire R. Fantasia, K. Voss, Des Syndicats domestiqués, Répression patronale et résistance syndicale aux États-Unis, Paris, Liber/Raisons d’Agir, 2003.

   

Commentaires fermés

A la Une : Librairie en luttes

 

Répression syndicale

 

Ces lobbys qui nous pourrissent la vie !

 

Essais

 

Luttes des classes en Europe