Vers une rémunération équitable

Quelles sont les mesures que nous pourrions d’ores et déjà mettre en place qui nous mettraient sur la voie d’un système de rémunération équitable pour l’avenir ? » Telle est notamment la question que posait Michael Albert dans son livre  »Après le capitalisme », tentant de poser les principes économiques d’une société juste. Alors que le débat politique se cantonne à quelques sermons dirigés de droite et de gauche contre des élites économiques rechignant à renoncer de façon même cosmétique à des privilèges de rémunération qu’elles considèrent manifestement comme des droits naturels, l’auteur propose ici un catalogue de mesures plus ambitieuses…

Chaque dollar que possède le patron sans avoir travaillé pour l’obtenir est un dollar pour lequel l’un d’entre nous a travaillé sans l’obtenir » (Big Bill Haywood)

 

Partons du principe que (…) la rémunération ne doit dépendre que de l’ardeur à la tâche et de la pénibilité des conditions de travail. Pour y parvenir, il faut réduire, et à long terme supprimer, la part de revenu fondée sur la propriété, les rapports de force sociaux, la contribution effective à la production, les inégalités liées à la couleur de la peau ou au genre et augmenter de façon appropriée la part de la rémunération basée sur l’effort et le sacrifice. Quelles sont les mesures que nous pourrions d’ores et déjà mettre en place qui nous mettraient sur la voie d’un système de rémunération équitable pour l’avenir ?

Redistribuer les revenus

Aux extrêmes, quelques individus gagnent des millions par jour grâce aux profits générés par leurs capitaux. De façon un peu moins spectaculaire, un petit pourcentage des acteurs de l’économie américaine gagne presque autant par mois. Juste en dessous, environ 20% de la population monopolise la plupart des compétences, des structures décisionnelles et des autres variables qui permettent de l’emporter dans les négociations salariales. Au sommet de ce groupe se trouvent les sportifs de haut niveau et les vedettes de cinéma, qui gagnent parfois des millions de dollars par an. Plus communément, des individus contrôlent au jour le jour des leviers de commande qui leur assurent non seulement la maîtrise des conditions inhérentes à leur propre activité professionnelle, mais leur permettent aussi de déterminer les conditions de travail d’autrui. Ces médecins, avocats, PDG, ingénieurs hautement qualifiés et l’élite universitaire perçoivent des revenus annuels compris entre 100 000 et 500 000 dollars, et parfois même largement supérieurs. Il est difficile de se faire une idée précise de la moyenne salariale annuelle des membres de cette « classe coordinatrice », mais 200 000 dollars semble une approximation réaliste. Au-dessous, on trouve la classe ouvrière et les chômeurs. Les 1% de la population situés au plus haut de l’échelle détiennent environ 40% des richesses américaines. (À lui seul, Bill Gates possédait en 2001 une fortune légèrement supérieure au PNB du Zimbabwe, du Ghana, de l’Islande, du Panama, du Costa Rica, du Kenya, du Salvador et de la République dominicaine réunis.) Les 9% suivants détiennent 33% des richesses ; ce qui signifie que les 10% du haut de l’échelle possèdent près des trois quarts de la fortune américaine. Les 10% suivants en possèdent encore 11,5% (individuellement, les richesses de ces derniers correspondent approximativement à la moyenne). Les 40% suivants se partagent 15% des richesses. Enfin, les 40% situés au plus bas de l’échelle se partagent environ 1,5%, c’est-à-dire à peu près rien. Ainsi, le revenu moyen des 20% les plus riches s’élève à environ huit fois celui des 40% les plus pauvres, rapport porté à 130 si on considère le revenu moyen des 1% les plus riches. Aux échelons les plus élevés, le salaire moyen d’un PDG américain s’élevait en 1996 à 209 fois celui d’un ouvrier travaillant en usine [1]

Nos premières revendications pour parvenir à une rémunération équitable visent donc à redistribuer les revenus et richesses des capitalistes, des classes dirigeantes et de l’élite coordinatrice : soit au profit général de la société, soit directement aux plus nécessiteux.

Voici quelques-uns de nos objectifs principaux.

Taxer le profit

Taxer le profit revient à remettre dans le pot commun des richesses qui n’auraient pas dû s’accumuler entre certaines mains, ce qui est une façon de réduire les disparités les plus criantes. Ce que nous souhaitons à long terme, c’est évidemment une taxe sur le profit de100%, puisque le profit n’a pas de rapport avec l’effort et le sacrifice, qui, avec certaines situations de nécessité, doivent seuls justifier la perception d’un revenu. Mais nous avons également besoin de revendications à court terme qui serviront de base aux conquêtes futures. Dans un premier temps, il serait raisonnable de revendiquer une taxation des profits à hauteur de 50%, en se donnant les moyens de bien faire comprendre pourquoi le profit est, par nature, un mode de répartition économiquement néfaste.

Taxer la fortune, l’héritage & les produits de luxe

L’impôt sur la fortune rend plus difficile l’accumulation du patrimoine. Taxer l’héritage empêche le legs d’une grosse fortune à sa descendance. Taxer les produits de luxe ponctionne l’achat de produits inabordables pour le plus grand nombre. Au-delà d’un certain seuil modeste, taxer l’héritage à 100% est justifié d’un point de vue moral, au même titre qu’un fort taux d’imposition sur la fortune qui réduit le patrimoine avant même qu’il soit transmis. Le produit de ces impôts pourrait servir au financement de la santé publique, de l’éducation, etc. En quelques années seulement, même limité à 30%, l’impôt sur la fortune permettrait de réduire considérablement le patrimoine détenu par quelques-uns et de générer des fonds publics pouvant être investis dans des programmes à caractère social grâce auxquels notre société pourrait mettre fin à des problèmes aussi graves que ceux des sans-abri, de la faim, de la santé, de la carence d’éducation publique, etc.

Taxer les revenus

Les revenus générés par des privilèges institutionnels, corporatifs ou personnels ne sont pas plus conformes au critère de rémunération s’appuyant sur l’effort et le sacrifice. Ils ne se justifient donc ni du point de vue moral, ni du point de vue de l’efficacité économique. L’une des options pour avancer sur la voie d’une rémunération équitable est donc d’instaurer un impôt sur le revenu fortement progressif. Cela permet, ici encore, de répondre immédiatement aux besoins des plus nécessiteux d’une façon qui favorise à long terme une prise de conscience et une redistribution du pouvoir durables. Il est crucial, pour ne pas vider la taxation de son sens,que les sommes dégagées ne soient pas consacrées au bien-être des riches et aux secteurs les plus lucratifs.

Discrimination positive

Outre le fait que certains détiennent le capital et monopolisent les atouts permettant de faire jouer les rapports de force en leur faveur, le racisme et le sexisme sont aussi un obstacle à la rémunération selon le principe de l’effort et du sacrifice, en dévaluant les efforts de certaines catégories de la population.

En 1995 – année la plus récente pour laquelle ces chiffres sont disponibles au moment de la rédaction de cet ouvrage –, alors que le patrimoine moyen du foyer blanc américain s’élevait à 18 000 dollars (valeur nette, tenant compte de la possession éventuelle d’un logement personnel), il n’atteignait que 200 dollars pour le foyer noir et était égal à zéro pour le foyer hispano-américain. De même, en 1991, si 39,2% des foyers blancs percevaient des revenus inférieurs à 25 000 dollars, 54% des foyers hispaniques et 60,6% des foyers noirs se trouvaient dans cette situation.

Une femme active ne gagne que 62% du salaire d’un homme. Ce qui marque toutefois une amélioration par rapport à 1980 (47%) et 1970 (38%). Cela prouve que la lutte paye, même s’il est évident que la situation reste inacceptable. Les femmes travaillant à plein temps gagnent 25% de moins que les hommes (contre 40% de moins en 1980) [2] Plus grave encore peut-être, malgré les énormes progrès accomplis au cours de ces quarante dernières années, le genre et la couleur de peau sont des facteurs discriminants à l’embauche. Le problème n’est pas seulement l’inégalité salariale pour un emploi donné mais l’inégalité d’
accès aux différentes catégories d’emploi. En cela, l’emploi aux États-Unis est depuis longtemps caractérisé, dans sa culture et son mode de fonctionnement, par une partialité privilégiant les Blancs et les hommes en leur réservant des postes pratiquement inaccessibles aux autres. Revendiquer «à travail égal, salaire égal», la suppression des discriminations à l’embauche pour les meilleurs emplois et un accès facilité aux secteurs où le recrutement est le plus biaisé permet de réduire les inégalités liées au genre et à la couleur de peau. Sans surprise, les conservateurs essaient de diviser les travailleurs en faisant croire aux moins dominés que les plus dominés en veulent à leurs emplois. Une solution pour endiguer aussi bien l’oppression des castes (race et sexe) que celle des classes serait de faire preuve de partialité, en favorisant les conditions d’embauche et de travail, à salaire égal, des groupes les plus défavorisés. Puis de financer cette partialité par des fonds provenant des hauts salaires, tout en s’assurant que les gains obtenus pour les catégories les plus discriminées ne créent pas une détérioration des conditions pour ceux, à peine mieux lotis, qui ont déjà à souffrir de la précarité que leur impose le capitalisme.

Un système de rémunération équitable

Dans les économies modernes, au-dessous des capitalistes et des coordinateurs se trouvent une masse de travailleurs dépourvus de capitaux, défavorisés dans les rapports de force sociaux car écartés des prises de décision et dépossédés des compétences. Ils n’ont pas non plus de droit de regard sur leurs conditions de travail. Ils doivent obéir. Et ils ne sont que très rarement rémunérés au taux qui correspondrait à l’intensité de leurs efforts et à l’importance de leurs sacrifices. On peut probablement estimer à un sur cinq la proportion d’adultes appartenant aux classes possédantes monopolisant les compétences disponibles et le pouvoir de décision.Les quatre cinquièmes restant constituent la classe ouvrière. Ils perçoivent des revenus assez maigres et ne parviennent à accumuler que des richesses minimes, alors qu’ils fournissent plus d’efforts et de sacrifices que l’élite coordinatrice capitaliste. Le troisième ensemble de revendications programmatiques visant l’instauration d’un système de rémunération équitable a pour objectif d’augmenter ceux qui sont actuellement sous-payés. Plusieurs aspects sont à considérer.

Plein-emploi

Une partie du revenu fiscal devrait être consacrée à soutenir les politiques de plein-emploi :

Les chômeurs obtiennent immédiatement un emploi et un salaire. La menace d’un licenciement pesant moins lourdement, tous les travailleurs disposent d’un meilleur pouvoir de négociation. La société bénéficie d’un surcroît de production déterminé par un choix social et non la quête du profit.

Salaire minimum

Augmenter le salaire minimum en conjonction avec le plein-emploi permet de poser un socle pour le revenu individuel. Les emplois les plus mal payés étant en général les plus pénibles, si une rémunération en fonction de l’effort et du sacrifice était instaurée, la hiérarchie des salaires serait inversée. Mais un programme à plus court terme se doit d’avancer pas à pas dans la bonne direction. Revendiquer un salaire minimum représentant 60% du revenu moyen de l’économie serait un bon point de départ. On peut répondre à l’objection selon laquelle cette mesure ruinerait de nombreux secteurs qu’une solution possible consisterait à réduire les salaires les plus élevés dans ces entreprises et que le gouvernement utilise le produit des taxes sur la propriété et les profits pour subventionner de plus petites unités de production rendues nécessaires par cette politique. Par ailleurs, notons que les entreprises qui ne sont pas en mesure de verser des salaires décents ne sont pas non plus celles, dans la majorité des cas, qui, d’un point de vue social, méritent d’être maintenues en activité. En situation de plein-emploi, si elles doivent fermer boutique, ce ne sera pas de notre fait.Pour bien comprendre, supposons par exemple que la compagnie McDonald’s soit mise en demeure de rémunérer convenablement ses employés et de leur offrir des conditions de travail décentes (sans parler d’assumer les coûts générés en matière de santé publique par la nourriture qu’elle commercialise). Elle ne pourrait plus générer de profit pour ses actionnaires… Serait-ce une grande perte si McDonald’s devait cesser son activité dans de telles circonstances ? D’un côté, les actionnaires perdraient les profits qu’autorisent des salaires de misère. De l’autre, dans une économie de plein-emploi, les travailleurs en sortiraient gagnants.

Revenu socialisé

Le « revenu socialisé » est un terme général utilisé pour définir des politiques de redistribution collective au bénéfice des citoyens. Cette notion englobe les dépenses de santé publique, d’éducation, de logement et d’infrastructure mais également la subvention des produits de première nécessité, notamment alimentaires, afin de soulager le budget des plus pauvres. Il s’agit d’un mode de redistribution qui va dans le sens d’un revenu équitable.

Redistribution des impôts sur le revenu

Le gouvernement peut décider de taxer les hauts salaires et de distribuer un complément de revenu sous forme d’« impôt négatif » (c’est-à-dire d’allocation faisant office de salaire) pour corriger les écarts par rapport à la norme du revenu indexé sur l’effort et le sacrifice, puisque nous vivons dans une économie où ce principe n’est pas en vigueur… L’idéal serait un système qui se donnerait les moyens sociaux d’évaluer l’effort et le sacrifice pour chaque type d’emploi, et qui verserait en conséquence une compensation à tous ceux qui sont sous-rémunérés par le marché. Ainsi, le produit de l’impôt sur les bénéfices, la fortune, le luxe, l’héritage et le revenu peut être redistribué non seulement sous forme de revenu socialisé (éducation, santé, etc.) mais également directement, sous forme d’«impôt négatif», aux travailleurs rémunérés en dessous du barème correspondant à leurs fonctions. Il paraît évident qu’en ce domaine des revendications même limitées auraient un certain impact, et que le seul fait de devoir mettre en place l’organisation nécessaire et les discussions que cela susciterait jouerait un rôle positif.

Augmentation des salaires

Un programme ayant pour objectif l’économie participaliste se doit également de soutenir les efforts des syndicats et autres mouvements ouvriers utilisant négociations collectives, grèves, etc., pour obtenir des salaires plus élevés. Cela permet, bien entendu, de faire augmenter des salaires actuellement trop bas, mais aussi de faire baisser ceux qui sont trop hauts. Un tel programme doit encourager toute forme d’action contribuant à l’organisation et à la détermination utile aux travailleurs pour remporter de nouvelles victoires.

Balayer devant notre porte

Pour finir, un mouvement cherchant à faire bénéficier la société d’un système de rémunération équitable se doit de s’appliquer en pratique ce qu’il prêche. Si la société en a besoin, nos organisations aussi. C’est à la fois nécessaire pour qu’un tel mouvement soit crédible, qu’il expérimente toutes les conséquences de ce qu’il cherche à mettre en place, qu’il crée de l’espoir en exemplifiant ses pratiques, soit ouvert à la participation de personnes venues d’horizons plus diversifiés. Ce dernier point, d’une importance cruciale, est pourtant rarement énoncé. Comment un ouvrier sous-payé pourrait-il croire en l’honnêteté d’un mouvement prônant l’équité salariale et autres principes participalistes s’il ne l’appliquait pas en son sein ?

Michaël Albert

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Extrait de Après le capitalisme. Principes d’économie participaliste, Agone 2003

Notes

[1] Pour la situation française, le revenu moyen par foyer s’élève, en 1997, à 130 000 francs. Le revenu moyen des 10 % de foyers les mieux lotis représente 33 % des revenus, soit environ 420 000 francs par an. Plus en haut de l’échelle encore, les 1% de foyers les mieux lotis s’accaparent entre 7 et 8% des revenus. Mais une analyse en termes de flux ne saurait, à elle seule, rendre compte des inégalités. Car ces dernières se doublent des effets d’une concentration du patrimoine entre les mains de quelques-uns. Aussi les 1 % les plus riches détiennent-ils 15 à 20% du patrimoine national ; les 5% les plus riches, 30%, et les 10% de favorisés, 40%. Quant à la moitié «inférieure» des ménages, elle se partage la portion congrue : 10%. Une autre manière de donner un aperçu des inégalités consiste à mesurer ce que les économistes appellent le rapport interdécile entre les salaires, c’est-à-dire le rapport des 10% du haut de l’échelle au 10% du bas. Pour les salariés à temps plein, ce rapport, en France, est de 3,1. Autrement dit, un ouvrier gagne 1 000 euros quand le cadre supérieur de sa boîte en perçoit 3 100. Seulement, à ne prendre en compte que ce paramètre on en arriverait à une vision faussée de la situation, du fait de la forte hausse du travail à temps partiel, qui concerne maintenant 17,5% des employés, contre 7% en 1980. Il nous faut donc la tempérer par le recours au rapport interdécile des salariés à temps partiel, qui est de 5. (Données extraites du rapport du CAE n° 33 de la Documentation française, Les Inégalités économiques, Tony Atkinson dir.)

[2] En Europe, à poste égal, le salaire d’un homme est supérieur de 27% à celui d’une femme. Toutes choses égales par ailleurs, le salaire des femmes françaises (hors métiers agricoles) s’élevait, en 1995, à 81 % du salaire de leurs homologues masculins (Le Salaire des femmes : toutes choses égales…, Rachel Silvera, La Documentation française, 1996, p. 16). Mais une juste mesure des inégalités de « genre » ne saurait s’arrêter là. Victimes de discriminations dans la rétribution de leurs efforts, les femmes le sont aussi sur le marché du travail,puisque le chômage les touche plus (10,7% en mars 2001 contre 7,1% pour les hommes), et subissent plus souvent les effets délétères de la précarité, 83,1 % des salariés à temps partiel étant des femmes. (Alain Bihr et Roland Pfefferkorn, Hommes-femmes : quelle égalité ?, L’Atelier, 2002.)

   

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