Ces lobbys financiers qui veulent préserver la dérégulation boursière (2/3)

La création d’un marché européen des produits et des services financiers a radicalement accéléré l’utilisation de systèmes algorithmiques de haute fréquence [épisode 1]. Aujourd’hui, quelques années après le déclenchement de la crise, l’Union européenne revient sur la législation encadrant ce système, mais elle n’a aucune volonté de remettre en question les fondements conceptuels qui sont pourtant à la racine des problèmes financiers actuels. Et pour cause : les trois catégories d’acteurs invitées à discuter des réformes sont les premiers promoteurs et bénéficiaires de la libéralisation déchainée et de l’opacité de marchés existantes. 

La Commission européenne a commencé à préparer la révision de la directive MiFID sur les produits financiers en 2010, après le déclenchement de la crise. Mais en ce domaine, la Commission n’a fait que suivre les orientations de la réforme financière sur lesquelles les Etats européens se sont mis d’accord au sein de G20 en 2009. Et ce n’est pas du côté des économistes convoqués par la Commission que pourrait survenir une telle remise en question. La science économique, comme le souligne André Orléan, reste sans cesse l’objet d’intervention d’intérêts extrascientifiques qui cherchent à modifier les analyses à leur profit [1].

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Plusieurs krachs des systèmes algorithmiques[2]  ont cependant incité la Commission à lancer une discussion[3] sur la nécessité de limiter la liberté des opérations de traders à haut fréquence. Mais réglementer de tels marchés se heurte d’emblée aux divers lobbys des opérateurs et des plateformes d’échange qui profitent désormais du système à haute fréquence et des dispositifs laxistes du MiFID I (adopté en 2004, mis en œuvre en 2007).

Des intérêts concentrés mais obscurs

Le marché que l’Union européenne tente maintenant de re-réglementer s’est entretemps concentré et est surtout devenu encore moins transparent. On pourrait séparer les intérêts mobilisés sur ces enjeux en trois catégories, loin d’être clairement opposés, mais fortement liés entre eux et avec des clivages intérieurs intéressants : 1) les bourses et autres plateformes d’échange, 2) les sociétés d’investissements – opérateurs de marchés et 3) les grandes banques d’investissement qui sont souvent actionnaires dans les deux catégories précédentes.

Les plateformes : ceux qui fournissent le terrain de jeu

Selon Thomson-Reuters en janvier 2011, il y avait en Europe 231 plateformes d’échange. Sur ces 231, 92 sont des bourses, 139 des MTFs[4] et 12 des « internalisateurs systèmiques » (SI).

Autour de 72 à 75% de la négociation se concentre toutefois sur 5 à 7 plateformes. Les cinq plus grosses plateformes en Europe sont le London Stock Exchange (LSE) avec 22.4% des transactions, le NYSE Euronext avec 14,4%, Chi-X[5] avec 14,3%, Deutsche Börse avec 11,4% et les Bolsas y Mercados Españoles avec 9,7%[6]. Les trois pôles les plus reconnaissables parmi les bourses européennes sont donc le LSE qui est allié avec le NASDAQ[7], NYSE-Euronext et Deutche Börse[8].

Ces différentes bourses sont défendues par leurs propres lobbyistes. Il est important de préciser que LSE et Chi-X ne sont ainsi pas membres du lobby collectif des bourses européennes, la FESE (Federation of European Securities Exchanges)[9], ce qui montre la férocité de la compétition qui oppose les bourses « continentales » aux autres.

Selon le système de comptage (reporting[10]) du Markit-BOAT, si on compte aussi les échanges hors toute plateforme (OTC), les bourses continentales arrivent en premier[11]. Ce système de reporting a été créée par 16 banques : JP Morgan, Goldman Sachs, Deutsche Bank, Barclays, Bank of America, BNP Paribas, Citigroup, Crédit Suisse, Lehman Brothers, Merrill Lynch, RBS Greenwich et Wachovia. Actuellement, elle est en train de se faire acheter par Bats Chi-X Europe.[12]

Il est encore plus difficile d’avoir des informations sur la part de marché des sociétés admises sur chacune de ces plateformes.

Les opérateurs : ceux qui investissent dans le jeu

Ce sont des mastodontes inconnus du grand public, actifs exclusivement dans la sphère financière et de propriété toujours changeante et obscure qui pèsent énormément sur l’économie européenne. Selon l’Association française des marchés financiers (AMAFI), il y a en autour de 200 admises en Europe, mais seulement 10 assureraient 75% des échanges (transactions) sur ces diverses plateformes. Bien sûr, aucune de ces 10 sociétés n’échange en basse-fréquence.

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La branche européenne de la compagnie GETCO LLC de Chicago est toujours parmi les 10 premières. Récemment elle a fusionné avec Knight Capital Group pour créer KCG Holdings. Cette fusion a eu lieu, pour sauver Knight Capital de ses pertes de $460 millions dues à une erreur informatique qui a généré de million d’ordres non voulus en 45 minutes ! En plus de ces pertes, les autorités américaines ont aussi imposé une amende de $12 millions[13].

Ironie de l’histoire, cette fusion imprévue entre les deux groupes ne pourra de toute façon qu’accentuer la concentration des transactions.

D’autres grands groupes qui interviennent sur les plateformes d’Europe sont Spire Europe, Citadel Europe et Virtu Financial Europe (avec sa filiale Madison Tyler Europe), Optiver et le hollandais IMC. Des actionnaires des bourses comme Fidelity effectuent aussi un très grand nombre de transactions. Cette société d’investissement  américaine est présente dans le capital de 27 sur les 100 du FTSE Index, l’indice boursier des cent entreprises britanniques les mieux capitalisées (sur LSE)[14].

Les banques : des deux côtés du jeu

Des banques comme Goldman Sachs, le Crédit Suisse et UBS sont parmi les vendeurs de technologie haute-fréquence les plus importants. Les banques sont aussi souvent actionnaires des bourses et ont bien souvent construit leurs propres plateformes d’échange, MTF et autres. Les banques sont également souvent des actionnaires des compagnies d’investissements comme celles listées ci-dessus (comme c’est aussi le cas de Barclays chez Legal & General). Elles sont quelque part la clef du système.

Elles mettent en œuvre des stratégies multiples et diverses qu’il est très difficile de suivre. Des philosophies et des business models différents sont censés distinguer d’un côté les banques américaines (Goldman Sachs, Citigroup, JP Morgan qui contrôlent le pétrolier britannique BP avec 33% de son capital, Bank of America, Morgan Stanley) ou britanniques (HSBC, RBS, Barclays, Lloyds) et de l’autre les banques « continentales », principalement allemandes (Deutsche Bank, Commerzbank), françaises (ΒNPP, Société Générale, Crédit Agricole) ou suisses (UBS, Crédit Suisse).

La différence entre les marchés britanniques d’un côté et « franco-allemands » de l’autre, c’est que les premiers sont beaucoup plus ouverts aux participations étrangères, surtout américaines, et que les fonds d’investissement jouent un rôle plus important à côté des banques, alors que sur le continent, c’est plutôt l’alliance de la « bancassurance » avec les conglomérats industriels « traditionnels » qui mène le jeu.

Au-delà du nombre de transactions réalisées en bourse, c’est, en effet, le contrôle de sociétés cotées avec la plus grande capitalisation qui compte. Là aussi les banques jouent un rôle significatif. En France, la BNP Paribas et la Société Générale sont – avec l’étatique Caisse de dépôts et de consignations – les seuls groupes à être actionnaires d’au moins 5% des cents plus puissantes firmes françaises. En Allemagne,  des dirigeants de Deutsche Bank siègent chez Bayer, Lufthansa, EoN, Daimler, Siemens, Thyssen Krupp, Bertelsmann etc.

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En Grande Bretagne, Barclays est présente dans le capital de 50 sociétés du FTSE 100 Index (aussi appelé « Footsie »). Depuis la crise de 2008, l’Etat britannique possède 82% de RBS et 41% de Lloyds. Les banques s’achètent également des parts entre elles. Ainsi RBS, Barclays et Lloyds possèdent respectivement 4,19% et 4,47%  de HSBC ainsi que Barclays 3,84% de Lloyds.

Partout en Europe, le monde bancaire est ainsi densément entre-lié et joue un rôle puissant à l’intérieur des bourses. Il est tout autant lié aux hommes politiques nationaux dans chaque pays : des dizaines d’administrateurs de ces banques ayant directement exercé des mandats publics et vice-versa[15].

Dans les débats organisés par les institutions de l’UE, les organisations de consommateurs, les syndicats ou même les petits investisseurs sont très marginaux. Ils contribuent peu aux consultations officielles et sont rarement choisis par la Commission comme groupes à consulter. Ils sont encore moins en mesure de voir leurs propositions d’amendements portées au Parlement. Les groupes citoyens sont vus le plus souvent comme étant trop « incompétents » pour être invités par les institutions européennes en tant que conseillers. Et c’est entre ces trois grands groupes d’acteurs (plateformes, opérateurs et banques) que se discutent bien souvent le contenu des réformes potentielles, comme c’est le cas actuellement.

Dans la dernière partie de cet article, la semaine prochaine, on verra quelles alliances concrètes ont été créées entre lobbys financiers et de différents acteurs dans les institutions européennes pour peser sur la révision du MiFID qui est en cours à Bruxelles aujourd’hui.

Yiorgos

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[1] Orléan A. (2011), « L’empire de la valeur », Seuil

[2] Depuis le « flash-crash » de 2010 dans les bourses américaines,  on a décompté une panne sur NYSE, deux sur Euronext, trois sur NYSE-Euronext, deux sur Chi-X et une fois à Milan et au London Stock Exchange. Riva A. Lenglet M., Market as a Public Good. [Lenglet, M./Riva, A. (à venir) «Les normes du marché, entre l’homme et la machine.  De quelques enjeux portés par l’automatisation des  marchés financiers», Revue de la  régulation. Capitalisme, institutions, pouvoirs] La panne la plus récente est arrivé chez NASDAQ en août 2013  http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/08/30/un-logiciel-defaillant-a-l-origine-de-la-panne-du-nasdaq_3469012_3234.html

[3] Notamment avec une consultation à laquelle les participants du marché (d’abord) et d’autres groupes de citoyens (s’ils veulent) ont été appelés à réagir. Les questions 13-20 sont sur la haute fréquence : http://ec.europa.eu/internal_market/consultations/docs/2010/mifid/consultation_paper_en.pdf

[4] Les « systèmes multilatéraux de négociation » (SMN ou MTF en anglais) sont des plateformes moins transparentes que les bourses voir épisode 1 de cette chronique.

[5] Chi-X a été lance par la société japonaise Nomura Holdings et rejoint en 2001 par Bank of America, UBS, Goldman Sachs, Morgan Stanley, GETCO et Quantlab Financial.

[8] Parmi les plus grands actionnaires des deux derniers, on retrouve le Children’s Investment Fund, Atticus Capital et Fidelity Investment Services. Le fait que les deux groupes ont un nombre important d’actionnaires communs a conduit à des discussions sur une éventuelle fusion mais qui n’ont jamais abouti. De son côté, NYSE Euronext compte aussi des banques comme ING ou la Société Générale parmi ses actionnaires le plus importants. En ce moment, l’ « InterContinental Exchange » (ICE), une place boursière basée à Atlanta spécialisée dans les produits dérivés, est en train de conclure un accord d’acquisition de NYSE Euronext. Voir Lagneau-Ymonet, P./Riva, A. (2012), « Histoire de la Bourse », op cit, p. 107 MoneyBeat, 10/10/13 « ICE, NYSE Euronext Merger Expected to Close Nov. 4 » http://blogs.wsj.com/moneybeat/2013/10/10/ice-nyse-euronext-merger-expected-to-close-nov-4/

[10] Reporting : publier des données sur les transactions OTC

[11] Contribution de l’AMAFI à la réflexion européenne (2011) http://www.amafi.fr/images/stories/pdf/docs/commission_europeenne/11-05.PDF

[14] Geuens G.(2011), La finance imaginaire, Anatomie du capitalisme des « marchés financiers » à l’oligarchie, édition Aden, p. 135

[15] Geuens G.(2011), p. 133-145

   

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