Travailler dans un resto franchisé :

l’exploitation service compris

Dans le restaurant « 100 Montaditos » et la brasserie « La Sureña » à Séville, l’employeur commet toutes sortes d’outrages contre les travailleurs. L’entreprise les oblige à des journées de travail pouvant aller jusqu’à 12h et les enjoint à être toujours prêts pour aller travailler dès qu’ils sont appelés lors de leurs heures ou jours de repos. Elle les vole d’une partie de leur paie. Elle engage les travailleurs durant deux semaines « à l’essai », sans salaires ni contrat pour pouvoir les licencier à la fin de la période d’« essai » et les remplacer par d’autres travailleurs gratuitement. Face à ces abus, un travailleur s’adresse à un syndicat qui lui conseille de convoquer des élections professionnelles. Depuis lors, menaces et représailles se succèdent pour éliminer les candidats et leurs partisans.

Le groupe Restalia gère actuellement en Espagne plus de deux cents établissements de la chaine de restauration rapide « 100 Montaditos » et autour de quarante locaux de sa seconde marque, les brasseries « La Sureña ». Son fondateur définit la chaine comme « le tout à 100 à l’heure de la restauration » et le journal numérique Huffington Post a surnommé cette enseigne le « Zara du sandwich ». Les établissements fonctionnent en régime de franchise et le groupe Restalia gère ses franchisés, s’assurant du bon fonctionnement et de l’image de la marque. En expansion en volume de vente et en nombre de commerces, la chaine est une réussite. Néanmoins, certaines de ses franchises ont des pratiques de travail qui dépassent toutes les limites éthiques et légales. C’est le cas du local situé dans la grande zone commerciale de Castilleja de la Cuesta à Séville.

« La politique de Restalia : les restaurants ne ferment pas »

Juan Manuel commence à travailler à « 100 Montaditos » quand le franchisé qui s’occupait du local décide d’abandonner le commerce. Restalia, suivant sa stratégie, maintient l’établissement ouvert pour ne pas donner une image d’échec et prend en charge provisoirement l’établissement, tout en cherchant un nouveau franchisé. Restalia a alors embauché Juan Manuel et vingt autres travailleurs. La nouvelle équipe est constituée de ces nouveaux arrivants et d’anciens employés.  Lors des quatre mois durant lesquels Restalia a géré le restaurant directement, les irrégularités se sont accumulées :

Restalia, de façon usuelle, paye au noir une partie des heures, paye avec un mois de retard les heures en extra, ce type de choses, mais bon, ce sont des abus classiques qui sont toujours commis…

01

Un patron « très ingénieux »

Le nouveau propriétaire est arrivé avec beaucoup d’idées, comme celle d’économiser une olive pour chaque salade. Les travailleurs, eux, ne trouvaient pas forcement ces idées si ingénieuses, quand ils ne les trouvaient pas ridicules. La même chose se produisait avec les discours qu’il dispensait sur ​​la responsabilité collective vis-à-vis de l’entreprise et de l’importance d’avoir un projet commun. Mais l’ingéniosité du chef allait plus loin. Quand ils reçurent leur premier salaire, les salariés découvrirent que leurs deux premiers jours de travail n’avaient pas été payés. Logique : légalement, ils avaient été au chômage durant le changement d’employeur entre Restalia et le franchisé. Mais ce n’était là que le début.

Les deux mois suivants ont coïncidé avec la haute saison de l’été. Les ventes ont beaucoup augmenté, le chiffre d’affaires mensuel dépassait les 90 000 euros. Devant cette réussite, et seulement trois mois après avoir pris en charge le restaurant des « 100 Montaditos », le propriétaire a pris la décision de récupérer un local contigu et de monter dans celui-ci un établissement de la seconde marque du groupe, une brasserie de « La Sureña ».

Si jusqu’alors, c’était le bordel, c’est devenu bien pire ensuite. Le gérant prend la moitié des salariés et leur dit qu’ils vont devoir travailler simultanément, tantôt dans un local, tantôt dans l’autre. Il fait des contrats de 6 et de 8 heures pour les deux entreprises. Il devient très pointilleux, exige que les gens tiennent leur uniforme prêt chez eux pour que, quand il appelle, ils puissent venir travailler en courant. Il commence à y avoir des services de 10 à 12 heures, sans repos ni pauses pour manger ; tu dois apporter la nourriture de chez toi. Il commence à adopter une attitude de mac.

Deux semaines avant l’ouverture du nouveau local, Juan Manuel et trois autres travailleurs qui seront chargés de la gestion sont envoyés dans un établissement de « La Sureña » à Séville pour se former à cette tâche. Durant ces quinze jours, ils travaillèrent huit heures quotidiennes. Dans la paie du mois suivant, ils ne touchent qu’un demi-salaire : ils n’ont pas été payés pour les quinze jours de formation. Selon leur chef, c’est Restalia qui devait se charger de ce coût. Restalia, de son côté, rejetait toute responsabilité.

« Je contacte un conseiller de Restalia et il me dit de ne pas me laisser rouler, qu’ils ne payent pas pour les formations, qu’il a parlé avec mon franchisé et que c’est donc lui qui ne veut pas payer. Le mec commence à renvoyer la balle à l’autre. Au final, le franchisé nous dit qu’en septembre, il s’est pris des vacances avec ses enfants qu’il a dépensé l’argent et qu’il n’en a plus pour nous payer. J’ai halluciné. Comme cela ne me paraissait pas normal, je vais au syndicat CCOO [NDT : Confédération syndicale de Commissions Ouvrières]. J’y vais seulement à titre informatif pour demander quelles options j’ai et si je peux faire quelque chose à ce propos. En commission, ils m’ont réservé un traitement incroyable et ils m’ont conseillé, puisque nous n’avions pas de délégué syndical dans l’entreprise, de convoquer des élections professionnelles. Je m’en charge et, pendant ce temps, les choses suivent leur cours. »

La chasse aux syndicalistes : licenciements à discrétion

Avec les commerces en fonctionnement, le propriétaire n’était pas continuellement dans les locaux et avait délégué cette tache à un gérant. Ce fut celui-ci qui reçut, de la part d’un représentant du syndicat, la documentation concernant les élections professionnelles. Le propriétaire se mit en colère.

 « Le mec devient totalement intraitable. Il arrive là-bas en donnant des coups sur la table, en disant qu’il n’y avait rien d’autre que des misérables et des traitres, que, quand il aurait découvert qui était derrière cela, il serait mis à la rue. Puis il se lance dans un chapelet de menaces continues, de cris, de mauvais traitements, il devient brutal. Les gens ont commencé à travailler avec la peur, terrifiés. Le mec est informé de tout. »

02

Néanmoins, la date des élections approche. Le propriétaire, ne parvenant pas à savoir qui avai[ent]t été le ou les promoteurs de l’initiative, a commencé à licencier des travailleurs.

« Du jour au lendemain, il licencia une collègue, qui était étudiante en droit, la soupçonnant d’avoir été à l’initiative de ces élections. La gamine était hallucinée. Le mec licenciait au hasard mais il voyait que les élections professionnelles continuaient. »

Tu travailles gratuitement « à l’essai » et après, tu es licencié

En plus des retards et des irrégularités dans les versements, des traitements dégradants et du climat de tension et de peur qui s’était installée dans l’entreprise, le propriétaire n’a pas hésité à essayer toutes sortes d’actions dont il pensait pouvoir tirer bénéfice. La législation du travail ne semblait pas l’inquiéter beaucoup.

« Il transforma en pratique habituelle de l’entreprise le fait de faire des entretiens de travail toutes les deux semaines. A chaque session, deux candidats étaient sélectionnés. Ils leurs proposaient de travailler une période de deux semaines « à l’essai », sans contrats, sans sortir du chômage et sans aucun type de lien, pour voir comment ils s’en sortaient, avec la promesse que si cela se passait bien, à la fin des deux semaines, ils signeraient un contrat. Durant ces deux semaines, ils n’apprenaient rien, ils devaient ramasser les assiettes et les verres, nettoyer et balayer. A la fin des deux semaines, il les licenciait en leur disant qu’ils n’avaient pas correctement passé leur période d’essai, pour mettre deux nouvelles personnes dans les mêmes conditions. Et ainsi, successivement, il y avait toujours une partie des travailleurs qui travaillaient gratuitement. Si quelqu’un se plaignait, il leur donnait une quantité symbolique pour les deux semaines de travail, approximativement 30 euros. »

« Ce monsieur n’a jamais travaillé ici » 

Alors qu’il ne manquait que quelques jours avant l’élection, Juan Manuel reçoit un message de la sécurité sociale sur son téléphone mobile. Ils lui apprennent qu’il se trouve au chômage. La société lui avait donné congé trois semaines plus tôt, alors qu’il continuait à travailler. Il se rend à son syndicat et ils acceptent de communiquer avec l’un de ses collègues pour signer une déclaration attestant que Juan Manuel était bien allé à son travail durant cette période. Le jour de la constitution des listes, sont présents : les candidats, y compris Juan Manuel, les représentants syndicaux et l’employeur avec son avocat. Lors de la vérification de la liste, le représentant de CCOO découvre que Juan Manuel n’est pas parmi les candidats. La réponse de l’employeur aux questions sur de cette irrégularité est absurde : il affirme que Juan Manuel n’a jamais travaillé ici. La réaction de l’un des syndicalistes fait changer l’entreprise d’opinion.

« Nous avons la déclaration de l’un de ses collègues qui atteste qu’il a travaillé ici, donc à vous de voir : si vous avez fait travailler quelqu’un tout en le déclarant au chômage, c’est un sacré problème. L’avocat qui accompagnait partout mon patron lui recommande de me mettre dans la liste. Ils me mettent donc dans la liste à contrecœur et le mec me fait signer un document disant que ma déclaration de mise au chômage était une erreur administrative. »

Entre la constitution des listes et les élections s’écoulent deux jours tourmentés. L’entrepreneur menace et exerce des pressions constantes sur les travailleurs.

« Il passe son temps à parler avec des collègues, un par un, à les menacer. Il présente une candidature indépendante d’un autre gamin. Nous savions tous qu’il avait reçu un traitement préférentiel et il menace les gens pour les inciter à voter pour ce mec. Il y avait toutes sortes de menaces. »

La liste promue par l’entreprise remporte les élections avec une voix d’avance. Comme l’ensemble du processus a été lourd avec des incidents et des irrégularités, CCOO conteste les résultats. Pendant le processus de contestation, les licenciements et les représailles continuent.

« Tous les gens dont il savait qu’ils avaient voté pour moi furent mis à la porte. Nous parlons d’une douzaine de personnes. Pendant un mois, il y a eu des mises à pied, au fur et à mesure qu’il apprenait qui avaient été les votants. Moi, ce qu’il me reste, c’est le contrat de 100 Montaditos. Parce qu’évidemment, j’ai été engagé simultanément sur ​​les deux sites, avec un contrat de six heures à « 100 Montaditos » et un autre de 24 heures à « La Sureña ». Le contrat de 24 heures à « La Sureña », il me l’a retiré, et il ne me restait que les 6 heures par semaine à 100 Montaditos. Il me fait travailler tous les samedis dans l’après-midi, à faire la vaisselle. J’étais déterminé, bien que ça m’expose, parce que cela me semblait être une injustice. A cause de tout ce qui s’était passé, des collègues avaient été mis à la rue seulement pour défendre leurs droits, de sorte que cela m’importait peu combien de temps j’ai dû passer à faire la vaisselle. J’étais donc là, je tenais, ils avaient menacé des gens pour qu’ils ne parlent pas avec moi, pour qu’ils ne m’adressent pas la parole. »

Cette situation continua pendant trois mois de plus. Ce temps écoulé, Juan Manuel reçut un fax dans lequel on lui communiquait son licenciement. Juan Manuel avait encore le statut de candidat pour les élections professionnelles, et la contestation des listes n’avait pas encore été résolue. Le syndicat lui conseille alors de porter plainte pour licenciement abusif. Cité pour une conciliation du travail, l’employeur a offert à Juan Manuel 400 € pour accepter le licenciement.

« Je ne savais pas si je devais rire ou pleurer. Comment j’aurais pu oublier tout ce qu’ils nous ont fait à mes collègues et moi pour 400 euros ? Et cela continuait. »

Chômeur et avec des indemnités sur le point de se terminer, Juan Manuel décide de chercher du travail. En peu de temps, il trouve un travail avec de meilleures conditions que celles qu’il avait lors du licenciement. Devant la nouvelle situation, il décide de négocier les conditions d’un licenciement abusif avec son ancien employeur. La perspective, très probable, de gagner la demande pour licenciement injustifié l’obligerait à retourner à son poste et les conditions de travail qu’il avait décidé de laisser derrière lui.

Ce témoignage dénonce les pratiques illégales d’une entreprise en matière de droit du travail. Il dénonce aussi son manque de scrupules dans sa manière de gérer les relations humaines, un comportement plus proches de celui d’un maton que du leader qu’il prétend être. La frontière entre ces deux extrémités ne devrait pas dépendre de la personnalité du chef ; ce sont les règles régissant les relations de travail qui la fixe, et c’est ce qui doit être exigé et défendu. Le groupe est lui aussi responsable dans la mesure où c’est avec lui qu’il fait des affaires : la formule de la franchise ne peut pas consister simplement en un logo et une image en ignorant le reste. En cela, Restalia est aussi responsable. Juan Manuel, peut-être naïvement, pensait que Restalia pouvait faire quelque chose pour prévenir les abus dont ils souffraient. Lorsque Juan Manuel décrit la situation dans laquelle ils se trouvaient à la personne du groupe Restalia chargée des relations avec les franchisés, il répondit : « le franchisé peut faire ce qu’il veut, c’est son entreprise. » L’affaire est close.

Heureusement, cela ne se passe pas toujours ainsi. Juan Manuel connaît bien le secteur de la restauration, où il travaille depuis des années parallèlement à ses études universitaires qu’il est sur le point de terminer. De fait, il a travaillé dans d’autres établissements de la même marque, 100 Montaditos, où son expérience a été très différente.

Entretien réalisé à Seville, en octobre 2012 par Franciso Manuel Carballo Rodriguez

Initialement paru sur le site Abusos Patronales. Traduit de l’espagnol par Fanny Gallot.


   

Commentaires fermés

A la Une : Librairie en luttes

 

Répression syndicale

 

Ces lobbys qui nous pourrissent la vie !

 

Essais

 

Luttes des classes en Europe