Pour un anticapitalisme radical et conséquent

A l’occasion de la parution du livre d’Alain Accardo, Le Petit-Bourgeois gentilhomme, Sur les Prétentions hégémoniques des classes moyennes (édition revue et actualisée), nous mettons en ligne un extrait de la Préface adressé à la gauche anti-capitaliste.

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(…) À l’heure où je rédige cette préface, il est enfin question avec insistance d’une refondation de la gauche «anticapitaliste» et de la naissance d’un nouveau parti capable de prendre la relève des organisations de gauche de naguère qui ont honteusement failli à leur mission historique. Je considère avec sympathie cette entreprise de refondation et je me sens prêt à y participer pour peu que ses promoteurs me donnent le sentiment d’avoir vraiment réfléchi à la problématique esquissée dans le présent ouvrage. La question essentielle qui se pose en effet à la gauche révolutionnaire, ce n’est pas tant de savoir comment conquérir le pouvoir que de savoir précisément pour quoi faire. Parce que s’il ne s’agit que de redorer le blason d’une petite bourgeoisie en perte de crédit et de pouvoir d’achat, s’il ne s’agit que de permettre à de nouvelles «élites» de se partager postes et prébendes, de plastronner sous les projecteurs, de mettre davantage encore à la remorque de la petite bourgeoisie des classes populaires qui ne le sont déjà que trop; s’il s’agit de continuer à faire croire au «peuple de gauche», sous couvert de «libération», de «progrès», d’«ouverture au monde», de «développement durable», de «modernité», et autres slogans ineptes, que l’avenir du genre humain est voué au mode de vie made in USA, insane, schizophrénique, totalement aliénant et soumis aux exigences du capitalisme mondialisé, qui apparaît aux petits-bourgeois comme l’objectif suprême du progrès humain, alors non, merci ! Une fois suffit.

Selon moi (et quelques autres, j’ose l’espérer), un révolutionnaire conséquent, qui veut sincèrement mettre fin à la société d’injustice, d’inégalité, d’oppression, de pillage, de gaspillage et d’insondable bêtise qu’est devenue la société capitaliste occidentale, vaste foutoir consumériste et antre de maffieux où tout idéal a sombré, doit évidemment se déclarer anticapitaliste. C’est bien le moins. Mais ce n’est pas suffisant. Car un changement qui n’affecterait que les structures économico-politiques (suppression de la propriété privée des grands moyens de production, d’échange et d’information, autogestion des entreprises par les travailleurs, restauration de la souveraineté démocratique à tous les niveaux, etc.),si nécessaire et incontournable soit-il (je souligne pour ceux qui seraient tentés de penser que ce type de changement ne me paraît pas indispensable), un tel changement serait incomplet et pour cette raison gravement compromis à terme s’il ne s’accompagnait d’un effort inédit, courageux et persévérant, personnellement entrepris et lucidement assumé par le plus grand nombre (avec l’aide des institutions familiales, scolaires, de presse, etc.), pour dévitaliser les structures internes de personnalité (les façons de penser, de sentir, de percevoir la réalité et de se comporter) qui sont en relation de causalité circulaire avec le style de vie petit-bourgeois et qui nous asservissent à l’ordre capitaliste. Il faut se décider à cesser de bricoler, et à comprendre qu’une société vraiment humaine et vraiment civilisée est incompatible avec la persistance du Babbitt [1] que nous portons en nous, pas même avec celle de son modèle rectifié et repeint en vert. Il serait ruineux, pour un pays qui aurait initié une politique de rupture radicale avec le capitalisme, de ne pas attirer l’attention de sa population, au motif d’un respect mal compris de la personne humaine, sur la nécessité pour chaque individu de se changer en profondeur, de juguler ce qui persiste en lui/elle des anciens rapports de production et de domination, toute cette subjectivité avide, insatiable et débridée que le capitalisme libéral enracine chez ses créatures pour mieux les enchaîner à son char.

Il va de soi que cet effort, dont on ne saurait faire l’économie, pour priver le système d’une partie au moins de l’énergie qu’il nous emprunte, peut et même doit être entrepris par chacun(e) dès aujourd’hui, sans attendre un hypothétique Austerlitz électoral. Le genre de bataille qu’il faut mener n’a pas grand-chose à voir avec le calendrier des simulacres rituels et des révolutions de palais périodiquement organisés par nos maîtres.

La révolution est un combat contre soi-même au moins autant qu’une transformation des structures objectives qui nous entourent. La gauche anticapitaliste dans son ensemble en a-t-elle vraiment pris conscience ?

Alain Accardo

Extrait de la Préface à Le Petit Bourgeois Gentilhomme, Agone, 2009.

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Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien » (2006).

On peut lire un autre extrait du Petit Bourgeois Gentilhomme paru dans la Revue Agone N°29-30 : « Le Dehors et le dedans. La logique de la domination sociale dans l’éducation ».

Notes

[1] Personnage éponyme du roman de Sinclair Lewis (1922), Babbitt est devenu la figure exemplaire de la middle class américaine.

   

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