Les petits-enfants de Thatcher

Inégalités sous l’uniforme dans l’école anglaise

Critiqué par la droite pour sa soi-disant lourdeur et son caractère inégalitaire, le système éducatif français n’a sans doute pas grand-chose à envier à son voisin britannique très hiérarchisé. Au moment où l’on nous promet que la solution aux problèmes français réside dans le rapprochement entre écoles et entreprises, les échos Outre-Manche ont de quoi refroidir. Terrains de Luttes a rencontré Nicola Ingram, sociologue britannique spécialiste de l’école et de la mobilité sociale.

TdL : Quelles sont les évolutions récentes des inégalités dans le système éducatif au Royaume-Uni ?

Les inégalités scolaires au Royaume-Uni persistent. Environ 7% des enfants en âge d’aller à l’école sont inscrits dans le privé. Les autres – ceux qui sont dans le système public – se trouvent plongés dans un système éducatif de plus en plus fragmenté et de plus en plus soumis à la marchandisation. Le système d’enseignement supérieur est en crise avec le triplement récent des frais d’inscription. Le nombre absolu d’étudiants issus de la classe ouvrière entrés à l’université ces vingt dernières années a augmenté, mais la proportion d’enfants d’ouvriers parmi les autres étudiants, elle, n’a pas changé. Et quoi qu’il en soit, les enfants de milieux aisés restent sur-représentés dans les établissements les plus élitistes.

TdL : Est-ce que ces inégalités sont discutées publiquement dans le champ politique comme elles l’étaient dans les années 1970 ?

Ces questions sont parfois soulevées dans les journaux les plus à gauche mais il y a une absence de débat significatif dans l’espace public. Pour vous donner un exemple récent, le gouvernement actuel vient de faire passer une nouvelle réforme. Il s’agit de reprendre aux autorités locales le contrôle de certaines écoles afin de développer un programme d’écoles autonomes (« academised schools ») qui gèrent leur propre budget et qui permettent au privé d’être plus impliqué dans le fonctionnement des écoles primaires ou secondaires. Ces Academy schools furent initialement créées par les travaillistes et étaient les premières écoles à disposer d’un statut de type universitaire (sans doute avec cette idée stupide qu’être sous statut universitaire conduirait par magie à de meilleurs résultats). Ce statut universitaire permettait surtout aux écoles de gérer leurs propres budgets. Voyant dans ce statut une opportunité, le gouvernement a depuis promu de façon agressive ce modèle, en forçant parfois les établissements à l’adopter contre la volonté des enseignants et des parents. Le ministre de l’éducation Michael Gove a clamé partout que parvenir à ce statut universitaire était une forme d’accomplissement pour les écoles. Mais surtout cette transformation du statut a affaibli les relations entre collectivités locales et établissements scolaires. Pour compenser cela, ces écoles ont dû avoir recours au privé ou à des organisations philanthropiques. Au final cette réforme est sans doute un premier pas vers un basculement sous statut privé du système scolaire britannique. Face à ces mesures importantes, il y a eu seulement une opposition sporadique et localisée.

Red_House_School_English_class

TdL : Comment ces réformes récentes influencent les choix des fils ou filles d’ouvriers notamment leurs choix de quitter ou de rester à l’école ?

Le problème est que ces changements dans le système éducatif se sont accompagnés d’une augmentation du chômage des jeunes. Quitter l’école pour trouver un travail devient de plus en plus une option qui n’est pas viable. Les opportunités de trouver un emploi lorsque l’on est sans ou avec peu de qualifications sont devenues plus fortes pour les femmes à cause du déclin industriel et des évolutions globales en matière d’économie. Ces changements ont particulièrement désavantagés les garçons issus de la classe ouvrière qui ne sont pas toujours accueillis avec enthousiasme par les employeurs du secteur des services.

TdL : Quels types d’approches sociologiques sont mobilisées du côté de l’université anglaise pour analyser ces évolutions ?

Au sein de la sociologie britannique de l’éducation, les théories de Bourdieu occupent une place importante pour penser beaucoup de questions liées aux inégalités. Pour vous donner une idée, je suis coordinatrice d’un groupe de recherche sur l’éducation au sein de l’association britannique de sociologie. Et en 2014 un quart des communications qui nous ont été soumises développaient une approche bourdieusienne du système scolaire britannique.

TdL : Est-ce que l’idée méritocratique, l’idée que l’on peut avoir une mobilité sociale grâce aux diplômes est toujours perçue comme une idée pertinente au Royaume-Uni aujourd’hui ?

 Parmi les étudiants que j’ai interviewés récemment surgit une forme de résignation. Ils n’ont pas d’autres choix que de continuer à acquérir des diplômes en raison d’un marché du travail toujours plus concurrentiel dans lequel ils vont être plongés et dans lequel avoir un diplôme universitaire n’est plus suffisant pour avoir un travail. Beaucoup de diplômés du supérieur ne trouvent pas de travail qualifié donc cela ne laisse que peu d’espoirs à ceux qui n’ont pas diplôme. Au final, il y a moins un recul de la croyance dans la méritocratie qu’une vraie compréhension de ce qu’est un marché du travail brutalement concurrentiel.

 TdL : Comment les enseignants de leur côté perçoivent-ils ces évolutions ?

J’ai le sentiment que beaucoup de professionnels de l’éducation acceptent ces changements. L’ensemble de la profession est devenue beaucoup plus précarisée voire prolétarisée et ces métiers ont beaucoup été dévalués. Nous sommes aujourd’hui arrivés à une situation où les diplômes d’enseignant et des compétences pédagogiques ne sont plus exigés pour devenir enseignant. Beaucoup d’écoles autonomes  acceptent aujourd’hui de recruter des enseignants sortant tout juste de l’université. Elles défendent une gestion managériale de l’éducation qui neutralise toute critique du système.

   

Commentaires fermés

A la Une : Librairie en luttes

 

Répression syndicale

 

Ces lobbys qui nous pourrissent la vie !

 

Essais

 

Luttes des classes en Europe