Le génie et l’audace

Bertrand Delanoë vient de publier un livre dans lequel il exhorte son parti, le PS, à faire preuve d’audace. « Bigre, se dit le lecteur un peu naïf en lisant cette information abondamment répercutée par les médias, Delanoë, maire de Paris, aurait-il été visité par le génie de cette merveilleuse capitale dont la population a été si longtemps soulevée par les plus nobles idéaux, à l’avant-garde du mouvement révolutionnaire ?

Aurait-il entrepris de ramener son parti dans la voie qu’il n’aurait jamais dû quitter, celle qui conduit, de façon démocratique, au véritable socialisme et non à sa caricature sociale-démocrate ? Ah, certes, il faudrait bien de l’audace au PS pour retrouver le chemin de l’honneur et Delanoë a bien raison de le rappeler au respect de sa mission anticapitaliste, dans la lignée de Guesde et de Jaurès ! »

Bertrand-Delanoe_2007

Las, en poursuivant sa lecture, le lecteur naïf découvre que l’audace selon Delanoë, ce n’est pas celle qu’il faudrait pour redevenir de vrais socialistes, mais pour se rallier au libéralisme !.. Le lecteur naïf en reste pantois : que faisait donc le PS au cours de ces derniers lustres, surtout quand il était au pouvoir ? N’était-ce donc pas du libéralisme ? Les privatisations, la police salariale, l’exclusion et la précarité, les cadeaux aux entreprises, le soutien au projet de Traité européen, etc., c’était quoi, ça, du socialisme ? Delanoë pourrait-il citer une seule mesure prise par les gouvernements « socialistes » successifs qui puisse être qualifiée de socialiste au sens propre et non affadi, ni expurgé, ni perverti, du terme ? Depuis des décennies le PS, s’alignant sur la social-démocratie européenne, n’a cessé de se comporter en gérant loyal du capitalisme, et de faire du social-libéralisme. Delanoë estimerait-il que dans ce libéralisme-là, le social est de trop ? Dans ce cas il est mûr pour entrer à l’UMP et sans doute Sarkozy va-t-il lui offrir un strapontin dans son gouvernement. On peut aussi faire l’hypothèse plus favorable – qui laisserait à Delanoë le bénéfice de la franchise – que le maire de Paris a simplement invité ses amis politiques à mettre leur discours en accord avec leur pratique et à abandonner leur référence mensongère au socialisme. Mais dans ce cas pourquoi parler d’audace ? Delanoë se paie de mots, il se gargarise, en bon communicateur qu’il est. Quelle audace ne faut-il pas, en effet, pour voler au secours de la victoire et surfer sur la vague idéologique dominante ! Que de hardiesse, de bravoure, de folle témérité ne faut-il pas aujourd’hui pour reconnaître qu’on ne croit plus au socialisme ni à la lutte des classes, qu’on trouve cela démodé, obsolète, furieusement ringard et qu’on ne jure plus que par la liberté d’entreprise, le marché et le profit maximum ? A moins que le PS ne soit tombé si bas qu’il lui faille des tonnes d’audace pour seulement faire preuve d’une once d’honnêteté. En vérité que risque-t-il à admettre explicitement qu’il est devenu un parti bourgeois libéral comme les autres, qui travaille pour les patrons et se fait élire par les employés ? Il y perdrait peut-être quelques poignées de vieux grognards socialistes, mais il ratisserait encore plus large chez les petits-bourgeois qui ont fait sa fortune, et en particulier chez les cadres, supérieurs, moyens et inférieurs, de la région parisienne et d’ailleurs, à qui la « culture d’entreprise » tient lieu d’évangile et de viatique. Non décidément, Delanoë, pas plus que ses camarades, n’a été revisité par le Génie de la Bastille. Celui-ci n’est plus qu’une statue vide scotchée au sommet de sa colonne, encombrée de ses chaînes brisées et de son flambeau inutile, vestige dérisoire d’un juillet aboli où le peuple parisien était capable de renverser des murailles et avait l’audace, la vraie, de faire ce que l’on appelait alors « la Révolution ». A l’Hôtel de Ville de Paris, on ne fait plus que des mondanités, avec stars de service, champagne et petits fours.

Alain Accardo

Chronique (16) paru dans le journal La Décroissance, du mois de juillet 2008.

——
Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien (2006), et à paraître en avril 2009, Le Petit Bourgeois Gentilhomme.

   

Commentaires fermés

A la Une : Librairie en luttes

 

Répression syndicale

 

Ces lobbys qui nous pourrissent la vie !

 

Essais

 

Luttes des classes en Europe