Chiens savants

On a déjà remarqué que la grande presse institutionnelle, tous médias confondus, ne cesse de célébrer quotidiennement ses fiançailles avec la science sociale… ou du moins un certain état de cette science. Ainsi voit-on, à la faveur de « la crise », se réveiller chez chaque journaliste le chercheur universitaire qu’il ou elle n’a pu, ou su, devenir.

En vérité, la démarche scientifique adoptée reste, et pour cause, extrêmement sommaire : elle consiste, le plus souvent, en une opération intellectuelle banalement inductive et hardiment apodictique, bref, en la simple généralisation à tout un ensemble de ce qui a été observé sur quelques éléments. À peine une escouade de Landernéens ou un quarteron de Cucugnanais ont-ils fait quelque chose de notable, que la conclusion fuse dans les manchettes et les gros titres : « Face à la crise, les Français font ceci… les Français font cela ». Peuple valeureux qui, notons-le, ne tourne jamais le dos à la crise par laquelle il est « impacté (sic) de plein fouet », les Français font ainsi, à longueur de reportages, l’objet d’une analyse multivariée qui, la méthodologie utilisée étant ce qu’elle est, c’est-à-dire hautement impressionniste, ne craint pas de tirer, sans sourciller, les conclusions les plus contradictoires. Pour renforcer leur propre autorité, dont ils ne sont apparemment pas totalement assurés, les journalistes font appel, systématiquement, à des spécialistes de la recherche universitaire, en particulier à des économistes, des sociologues et des psychologues.

2010-09 LA 367

En règle générale, les intervenants disposent royalement de quelques poignées de secondes pour énoncer ce qu’il faut bien appeler des platitudes et des clichés. À vrai dire, on ne les a pas sollicités pour dispenser les lumières de la science mais pour cautionner, en paraphrasant ad hoc, la vulgate idéologique qui a cours dans les médias. Les économistes interrogés ne sont là que pour faire oublier que l’économie est aux mains des mafieux de la haute finance. Les sociologues, pour faire oublier l’existence des classes et de leurs conflits. Et les psychologues, pour prodiguer aux salariés déprimés ou aux parents débordés les lénifiants conseils sur « l’écoute » et « le dialogue » chers aux courriers du cœur. Tous ensemble, ils forment le chœur dont les journalistes sont les coryphées.

Il existe pourtant, on le sait bien, d’autres chercheurs dont les travaux de qualité posent de vraies questions et ouvrent d’autres perspectives. Mais ils ne figurent pas dans les carnets d’adresses des journalistes. Ces derniers, il faut les comprendre, ont horreur de s’exposer à la surprise qui est arrivée dernièrement à un présentateur de JT. Celui-ci avait invité un éminent linguiste, professeur au Collège de France, à donner son avis sur la question de savoir s’il fallait encourager ou non les universités françaises à développer dans leur propre enseignement les cours en anglais, sous prétexte que ce serait la meilleure façon d’attirer en France des étudiants étrangers, des Chinois en l’occurrence, ayant tous appris l’anglais. Le journaliste, manifestement convaincu pour sa part que les cours en anglais sont pour des Français le fin du fin de la modernité et le comble de la distinction culturelle, espérait sans doute obtenir l’assentiment du grand spécialiste. Il eut le désagrément d’entendre celui-ci mettre son argumentation en pièces et lui porter l’estocade finale en disant : « Cher monsieur, si les étudiants chinois veulent avoir le bénéfice d’étudier en France, qu’ils commencent par faire l’effort d’apprendre le français. » Foudroyé par ces propos inouïs, le journaliste en est resté comme deux ronds de flan. C’est vrai qu’à défaut d’une servante de chez Molière, il faut au moins une sommité du Collège de France pour comprendre certaines vérités proprement inconcevables dans une rédaction.

On aimerait voir dans les médias plus de spécialistes des sciences sociales ayant comme ce linguiste une trop haute idée de leur discipline et de leur statut d’intellectuel pour accepter de galvauder leur talent à rehausser l’avilissant travail médiatique qui, sous couvert d’information et de débat, sert à maintenir un peuple enfermé dans l’imitation servile du modèle libéral anglo-saxon. Malheureusement, l’hégémonie capitaliste a eu aussi pour effet de mettre de plus en plus l’enseignement supérieur et la recherche scientifique sous l’emprise du pouvoir temporel. Et l’un des indices les plus affligeants, parmi beaucoup d’autres, de la perte d’autonomie du champ intellectuel par rapport aux médias, c’est précisément la façon dont tant de « chercheurs » s’empressent, pour un susucre de notoriété médiatique, de venir faire les beaux sous la baguette d’animateurs ignares et manipulateurs. Il n’est que trop vrai désormais que, comme le disait naguère un vrai savant, lui aussi professeur au Collège de France : « La thèse et la foutaise forment un couple épistémologique inséparable ! » Pensez-y quand vous entendrez un économiste ou un sociologue bien en cour bavasser au journal de 20 heures sur « les Français “face à la crise” ».

Alain Accardo

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Chronique parue dans le journal La Décroissance du mois de juillet 2013.

Du même auteur, vient de paraître, De notre servitude involontaire, (Agone, coll. « Éléments », 2013).

   

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