Existe-t-il une classe de précaires ?

Néolibéralisme et désindustrialisation ne sont plus des concepts nouveaux. L’utilisation de ces mots pour décrire les transformations des centres de l’économie mondiale depuis les années 1970 est devenue une forme de lieu commun ou de raccourci décrivant un état de fait contre lequel on ne pourrait pas grand-chose. Mais récemment, des militants et des penseurs radicaux ont commencé à s’interroger sur les conséquences de ces transformations du capitalisme sur la structure de classe : sommes-nous confrontés à quelque chose de fondamentalement nouveau et différent ? L’insécurité des conditions d’emploi et la fragmentation du salariat changent-elles les perspectives historiques radicales du mouvement ouvrier, ou valident-elles au contraire les stratégies syndicales et progressistes ? Ce que certains appellent le « précariat »  est un terme aux contours assez flous qu’on retrouve de plus en plus à l’extrême-gauche.

Pour Charles Post, auteur d’American Road to Capitalism et sympathisant du groupe Solidarity, le « précariat » apparaît comme une catégorie trompeuse n’aidant pas à comprendre les changements du système capitaliste auxquels les travailleurs sont aujourd’hui confrontés. Dans cet entretien, nous discutons avec lui des mutations du mouvement ouvrier, et nous nous demandons s’il existe réellement un précariat.

(Cette version de l’entretien avec Charles Post est une version courte et les intertitres sont de TDL. La version longue est disponible ici).

La précarité dans le monde ouvrier : une fausse nouveauté

Andrew Sernatinger (AS) : Actuellement, le pourcentage du salariat syndiqué est plus faible qu’il ne l’était juste avant que le droit à la négociation collective ne soit gagné grâce au National Labor Relations Act [en 1935]. Je pense que pour beaucoup de jeunes révolutionnaires les travailleurs occupent une place importante dans le projet socialiste, ou en tout cas dans la construction de mouvements de lutte aux États-Unis, mais comme la structure de l’économie a profondément changé, ce n’est plus pertinent de se concentrer sur la seule stratégie industrielle. Pour décrire ces évolutions, ces militants utilisent le terme de « précariat » : pourriez-vous nous présenter ce concept et nous expliquer pourquoi certaines personnes le trouvent attirant ?

Charles Post (CP) : L’idée selon laquelle on assisterait à l’émergence d’une nouvelle classe sociale ou d’une nouvelle couche de la classe ouvrière remonte au début de l’offensive néolibérale, à la fin des années 1970-début des années 1980. Selon ce point de vue, il existerait une catégorie de salariés dont les conditions de vie sont marquées par des contrats courts, du travail temporaire, à temps partiel, généralement dans des entreprises plus petites, avec des salaires bas et sans couverture sociale ni avantages sociaux.

À la fin des années 1980, un certain nombre de sociologues français parlaient de travail « précaire ». Dans le monde anglophone, l’ouvrage qui a tenté de systématiser cette idée, c’est The Precariat, de Guy Standing. Il y affirme que le précariat forme une classe sociale à part entière, distincte de la classe ouvrière. Selon cette lecture, la classe ouvrière, c’est la classe ouvrière syndiquée du monde industrialisé des années 1950 et 1960 : les personnes qui avaient un emploi à temps plein, stable, qui restaient dans la même boîte pendant 20 ou 30 ans, qu’on ne pouvait pas embaucher ou licencier en claquant des doigts, etc.

Selon Guy Standing, le précariat recouvre un nombre croissant de travailleurs, en particulier parmi les jeunes et les minorités ethniques, embauchés dans des entreprises où les syndicats sont absents, qui sont employés à temps partiel, et surtout – c’est pour lui le plus important – qui exercent un travail précaire et de courte durée : ce sont des travailleurs qui changent constamment de boulot. L’argument de Standing est donc que cette couche sociale, le précariat, possède un potentiel plus radical que la classe ouvrière.

Ce qui me gêne dans cette approche, c’est que je ne suis pas certain que cette description du précariat comme un secteur d’emploi distinct de la classe ouvrière, voire même  comme une classe à part entière, corresponde à une réalité empirique. Il y a un très bon livre de Kevin Doogan, New Capitalism ?, qui traite du problème de la précarité. D’un côté, il y a une augmentation réelle du travail à temps partiel, dans le secteur de la santé ou de la grande distribution. Mais ce que souligne Doogan, c’est que même si ces employeurs recourent davantage à du travail partiel afin de ne pas payer de cotisations sociales, ces boulots sont très stables. Les gens ne travaillent pas juste pour un mois ou deux, ils travaillent 10 ou 15 ans pour le même employeur mais n’obtiennent jamais un contrat à temps plein.

Doogan affirme que si le terme de précariat a un tel succès, ce n’est pas à cause de ce nombre croissant de salariés qui sont en situation de travail précaire, ni parce qu’il existe un groupe distinct avec des intérêts spécifiques. Ce sont les défaites de ces trente dernières années, la montée du néolibéralisme et le démantèlement de l’Etat social qui ont aggravé les conséquences du chômage pour les travailleurs d’aujourd’hui, qui sont dans une situation bien pire que celle de l’après-guerre.

Quand j’avais 20 ans et que j’ai commencé à me radicaliser, dans les années 1970, je connaissais beaucoup d’amis qui trouvaient du boulot à la Poste ou aux chantiers navals de Brooklyn. Ils savaient que s’ils étaient licenciés ou virés pour des activités politiques, ils pouvaient toucher le chômage, obtenir des bons alimentaires ou l’assurance maladie. Ils pouvaient retrouver un autre boulot rapidement. Depuis la victoire de l’offensive néolibérale, il est de plus en plus difficile de trouver des boulots à plein temps qui permettent de cotiser pour accéder à la sécurité sociale. De manière générale, les avantages sociaux ont diminué voire même disparu.

Aujourd’hui, les conséquences d’un licenciement sont bien plus graves qu’il y a quelques dizaines d’années. C’est ce qui a contribué à renforcer le sentiment de précarité chez tous les travailleurs. Cela va des travailleurs soi-disant « privilégiés », à plein temps, jusqu’à ceux qui sont à temps partiel chez Wal-Mart sans perspective d’obtenir un contrat à temps plein. Ce processus a contribué, en parallèle avec une série de défaites sociales et le déclin de la syndicalisation, à renforcer l’impression que le pouvoir social qu’avaient jadis les travailleurs a disparu. Cela s’accompagne d’une tendance assez répandue à gauche qui consiste à croire que la réduction des effectifs de la classe ouvrière industrielle est quelque chose d’inédit, que l’on serait là face à un changement sans précédent dans l’histoire du capitalisme.

En réalité, le pourcentage de travailleurs employés dans l’industrie est en déclin depuis les années 1850 et 1860 ! C’est le résultat non pas de la mobilité géographique du capital, qui partirait vers la périphérie, mais de la mécanisation. La mécanisation gagne de plus en plus de secteurs, les cadences de production s’accélèrent, c’est ce qu’on appelle la « production allégée », comme chez Toyota. Il s’agit d’un mode de management hyper scientifique où les tâches sont divisées en plusieurs opérations très simples et très répétitives, où l’on supprime et fusionne des postes, et où on oblige les gens à travailler plus dur et plus vite. On est actuellement dans une situation où le nombre de voitures produites aux États-Unis n’a jamais été aussi important, mais elles sont produites par un nombre très restreint de travailleurs, et où le taux de syndicalisation est très faible en raison de la répression patronale.

L’idée de précarité va donc de pair avec celle de désindustrialisation. Malheureusement, c’est aussi l’argument qu’utilisent les responsables syndicaux ! Ce qu’ils disent, c’est que le mouvement syndical est dans un état calamiteux parce que les employeurs ont rompu le contrat social de l’après-guerre : « ils ne nous embauchent plus à plein temps, ils ne paient plus les cotisations sociales et ils délocalisent en Chine. » Au lieu de tenir ce genre de discours, ils devraient se confronter à l’impasse dans laquelle se trouve le syndicalisme bureaucratique, qui consiste à s’appuyer sur la National Labor Relations Board (NLRB) [1] pour maintenir l’implantation syndicale.

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Repenser les stratégies d’implantations syndicales

Tessa Echeverria (TE) : D’après vous, comment les militants pourraient-ils utiliser les éléments que vous évoquez pour guider leurs actions ? Comment syndicaliser certains de ces travailleurs qui sont à temps partiel ou dans les services, à partir desquels l’idée de précariat a émergé ?

La façon la plus pratique d’utiliser ce concept, c’est de faire ce qu’a fait Richard Seymour, qui s’occupe du blog Lenin’s Tomb, et de dire « Nous sommes tous des précaires ». La désyndicalisation et l’offensive néolibérale signifient que l’ensemble des travailleurs font face à toutes sortes de conditions précaires. C’est seulement grâce au travail syndical que nous pouvons dépasser cela, en reconnaissant que beaucoup des luttes des travailleurs précaires concernent la titularisation, des horaires à temps plein, la sécurité de l’emploi et les avantages sociaux.

Cela signifie que ceux d’entre nous qui sont radicaux doivent apporter une perspective stratégique. Il y a eu de nombreux débats sur la manière d’implanter des syndicats à Wal-Mart, la plus grosse entreprise de grande distribution aux États-Unis. La plupart des syndicats qui ont essayé y sont allés magasin par magasin. Honnêtement, j’ai l’impression que c’est effectivement important, et qu’on ne devrait pas abandonner cela, mais que ce n’est pas central d’un point de vue stratégique parce que dans ces magasins, aucun groupe de travailleurs, même ceux qui sont régulièrement embauchés, n’a le pouvoir social d’interrompre les opérations et de forcer Wal-Mart à faire des concessions.

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Des lieux stratégiques de syndicalisation : les centres de distribution

 Ce que je trouve intéressant, c’est que dans son travail militant, un syndicat comme United Electrical Workers, l’un des syndicats qui a fait le plus gros travail d’organisation non-majoritaire, s’est concentré non pas sur les magasins mais sur les centres de distribution : c’est par là que tout passe pour faire fonctionner le système en flux tendu. Ceux qui cherchent des moyens d’implanter des syndicats dans la grande distribution, qui est l’industrie dans laquelle travaillent la plupart des salariés aujourd’hui, nous poussent à repenser l’activité syndicale dans les industries traditionnelles, l’automobile, le caoutchouc, les transports et autres. Nous devons agir stratégiquement, et si les jeunes révolutionnaires s’interrogent sur la manière de syndiquer les travailleurs de Wal-Mart, il faut qu’ils se posent la question suivante : qu’est-ce qui est le plus stratégique, trouver un boulot dans un magasin ou dans un centre de distribution ? Dans un centre de distribution, un petit groupe de militants radicaux peut avoir un impact réel sur l’activité, mettre l’entreprise à genoux pendant un certain temps et exercer un pouvoir social plus important.

D’un côté, la déqualification, la fragmentation, l’accélération des cadences et une plus grande précarité ont affaibli les travailleurs dans leur ensemble. Mais d’autres aspects, en particulier dans la « production allégée » et les inventaires en flux tendu, ont donné plus de pouvoir aux groupes de travailleurs situés aux endroits stratégiques. Si les gens veulent vraiment imposer des syndicats chez Wal-Mart, ils devraient suivre l’exemple de United Electrical Workers et se concentrer sur les points de distribution, parce que si on débraye à dans ces lieux stratégiques, on bloque des dizaines de magasins, pas juste un seul. Pensez aux fournisseurs des pièces dans l’automobile. Regardez la configuration des réseaux dans les transports.

United Electrical Workers

AS : Donc, vous dites que dans un système capitaliste, l’état naturel du salariat est d’être dans la semi-précarité ? La précarité n’est ni une catégorie distincte, ni une phase. C’est le travail d’organisation des travailleurs ordinaires qui combat la précarité et rend la vie des gens plus stable.

Exactement. Si on regarde la condition des travailleurs avant la Première guerre mondiale, dans les années 1890 par exemple, la grande majorité d’entre eux vivaient dans des conditions extrêmement précaires. J’ai fait des recherches sur les travailleurs qualifiés de l’Angleterre victorienne, la soi-disant « aristocratie ouvrière ». La plupart d’entre eux travaillaient la moitié de l’année, connaissaient de longues périodes de chômage, et s’ils n’avaient pas d’emploi ils pouvaient perdre leur logement ou leur assurance maladie. En réalité, il y avait seulement quelques fractions de la classe ouvrière où ce qu’on appelle du temps plein existait.

Alors que beaucoup de personnes aujourd’hui voient l’après-guerre comme la « norme », il s’agit en fait d’une exception historique. La période qui va des années 1940 jusqu’au début des années 1970 était une période exceptionnelle pour la classe ouvrière des pays industrialisés. Cette situation s’explique notamment parce que les travailleurs de l’industrie représentent alors une menace majeure et qu’ils ont forcé les capitalistes à faire des concessions. Une fois que cette menace disparaît, une fois que les impératifs de compétitivité et de viabilité du capital vont dans d’autres directions et ne rencontrent aucune résistance, on revient à la situation des années 1880 et 1890.

Faire pression sur les pouvoirs publics : nécessaire mais non suffisant

TE : Pouvez-vous nous parler de la pratique de certains syndicats qui consiste à faire pression sur les municipalités ou des institutions publiques afin d’obtenir des réformes ? L’idée derrière ça, c’est que si le lieu de travail est trop petit ou que les travailleurs n’ont pas assez de pouvoir, ils passent par le gouvernement. Est-ce que tu pourrais revenir sur cette distinction entre faire pression sur le capital et faire pression sur les institutions publiques ?

Je voudrais d’abord dire qu’à mon avis, faire pression sur les autorités locales pour améliorer les conditions de travail fait partie des armes des syndicats. C’est une manière, pour les travailleurs qui s’organisent, de toucher d’autres personnes dans leurs communautés.

Cependant, le problème des syndicats américains, c’est que les dirigeants syndicaux, en particulier ceux d’United Food and Commercial Workers [2], ont fait de ce type de combat un substitut à l’activité militante sur le lieu de travail. Cela va de pair avec l’idée que nous sommes trop faiblement implantés, qu’il faut donc en appeler au gouvernement pour prendre des mesures de régulation. Cette perspective fait partie intégrante de la vision du monde des responsables des syndicats officiels. Leur discours, c’est : « Nous n’avons pas besoin de faire grève ou d’occuper les usines. Nous pouvons nous appuyer sur la NLRB ». Dans les faits, à moins que les travailleurs n’exercent un réel pouvoir social, les hommes politiques n’ont aucune raison de taper sur les personnes qui, en ce qui les concerne, financent leurs campagnes ou fournissent des emplois dans leurs circonscriptions. À moins que les travailleurs n’exercent ce pouvoir social sur leur lieu de travail, leur capacité à gagner ces campagnes locales pour demander une intervention de l’État est très limitée. Si on regarde les nombreuses campagnes syndicales pour le minimum vital, on s’aperçoit que là où les campagnes ne se sont pas accompagnées d’actions concertées sur les lieux de travail, soit elles ont échoué, soit la portée des lois a été fortement limitée (ou elles n’ont pas été appliquées).

AS : Pour une partie de l’extrême-gauche, c’est la coopération avec l’État qui pose problème. D’après ces militants, la loi Taft-Hartley [3] et la NLRB empêchent toute réussite véritable. Leur modèle, au contraire, c’est plutôt l’IWW et les actions volontairement illégales. Pourriez-vous clarifier votre position, qui se situe quelque part entre les deux ? C’est très compréhensible d’avoir des gens qui disent : « Les dés sont pipés. On les emmerde tous ! ».

Dans l’ensemble, c’est une réaction saine. Mais elle ne remplace pas une véritable stratégie. Le problème de ce type de position, c’est que l’on retombe sur l’idée que chaque lieu de travail détient en lui-même suffisamment de pouvoir pour lutter contre le capital. La question de la coordination des actions entre plusieurs sites reste donc ouverte. Dans les années 1980, certains Wobblies (militants de IWW) ont attiré l’attention sur des dockers espagnols qui appartenaient à une organisation syndicale locale très puissante mais qui à cause de leurs orientations anarcho-syndicalistes ne s’engageaient pas dans des négociations au niveau national. Durant cette période, les employeurs sont devenus plus agressifs et montaient les groupes de travailleurs les uns contre les autres. Ils menaçaient d’aller chercher de la main-d’œuvre dans d’autres ports, et ils sont parvenus à faire accepter des salaires plus bas et des règles de travail vidées de leur substance. Toute la question est de savoir comment gérer le lien entre un syndicat très puissant au niveau local et une coordination vraiment démocratique, qui parte de la base. Comment utiliser les droits gagnés, au niveau légal, par les travailleurs au cours de l’histoire pour aller de l’avant ?

Tous ceux qui s’intéressent au futur du mouvement ouvrier devraient lire un très bon livre de Joe Burns, Reviving the Strike. Il propose une analyse nuancée de la NLRB et de l’illusion de son efficacité pendant le boom économique des années 1950 et 1960. Mais depuis la fin de cette période de croissance, les employeurs sont de plus en plus agressifs, et il devient de plus en plus difficile pour les travailleurs syndiqués de contre-attaquer. Burns ne dit pas qu’il faut faire une croix sur la NLRB, mais il affirme que les syndicats doivent être prêts à enfreindre la loi de manière plus systématique : rallonger les grèves, les étendre, faire des actions illégales, dépasser les limites de la jurisprudence, etc.

Dans ce livre, il parle des travailleurs qui ont participé à des actions non-majoritaires : ils ont crée des groupes qui agissent comme un syndicat, qui militent à partir de revendications, qui collaborent avec d’autres groupes de travailleurs dans des industries similaires. Mais comment faire pour que l’employeur vous reconnaisse officiellement ? Il faut savoir gérer la conservation d’un réel pouvoir et de la pression d’en bas, tout en se positionnant par rapport aux élections à la NLRB. La gauche qui s’intéresse aux travailleurs devrait revenir à ce genre de choses, parce qu’elle s’est divisée entre ceux qui disent « On va juste mettre au point une stratégie pour gagner les élections » et ceux qui disent « On s’en fout, on va juste militer individuellement ».

« Faire l’expérience du travail syndical sur son lieu de travail »

AS : Quelle réponse faites-vous à ceux qui continuent de trouver la notion de précariat intéressante ? Vous nous avez présenté quelques arguments très convaincants sur un concept qui dissimule plus de choses qu’il n’en révèle, et sur le fait que la classe ouvrière dans son ensemble fait face à une plus grande insécurité qui mène à un sentiment général de mal-être et de précarité. Mais pour ceux qui ne veulent pas, ou ne peuvent pas quitter leur boulot dans les services ou la grande distribution, comment devraient-ils s’y prendre à votre avis ?

De manière générale, on en revient à l’idée que nous sommes tous des précaires aujourd’hui. Mais je pense qu’il faut faire l’expérience du travail syndical sur son lieu de travail. Personne ne devrait dire « Je vous l’avais dit » en parlant des limites au travail militant. Au contraire, il faut persévérer, se poser des questions comme « Quel pouvoir avons-nous sur ce lieu de travail ? Est-ce qu’on peut en tirer profit, connaissant notre potentiel et nos limites ? » Cela fait partie des débats actuels sur le syndicalisme à Wal-Mart, dans les grandes surfaces et les hôpitaux sans syndicats ou encore parmi les aides à domicile, etc. Il faut faire cette expérience et poursuivre le débat sur la stratégie et les moyens dont on dispose pour monter des organisations syndicales. Si des groupes de salariés cherchent à s’organiser sur leur lieu de travail, je serai le dernier à dire qu’ils perdent leur temps. C’est ce genre de conservatisme qui a rendue l’extrême-gauche impopulaire, et c’est mérité.

La version originale et complète de cet entretien, diffusée sur Black Sheep Radio, a été publiée sur Europe solidaire sans frontières.

À lire sur le sujet :

Émilien Julliard, « Les syndicats américains face aux stratégies managériales », Agone, 2013.

Rick Fantasia et Kim Voss, Des syndicats domestiqués. Répression patronale et résistance syndicale aux Etats-Unis, Raisons d’agir, 2003.



[1]    « Aux États-Unis, ce sont les salariés d’un site d’établissement qui doivent appuyer, à la majorité, un syndicat unique pour que celui-ci soit reconnu, dans la plupart des cas à la suite d’une élection sous l’égide de la National Labor Relations Board (NLRB) » in E. Julliard, « Les syndicats américains face aux stratégies managériales », Agone, n °50, p. 90.

[2]    United Food and Commercial Workers est le troisième syndicat américain en termes d’effectifs, soit plus de 1,2 millions d’adhérents, dans des secteurs tels que l’agroalimentaire, la grande distribution et la santé.

[3]    Votée en 1947 par les républicains, la loi Taft-Hartley régit les relations entre patronat et organisations syndicales. Elle oblige notamment les permanents syndicaux à signer un « serment de loyauté » anticommuniste, interdit les grèves de solidarité et autorise les États qui le souhaitent à garantir le « droit au travail » des salariés.

   

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