Quand « développement économique local » rime avec régressions sociales

En marge des fermetures d’usines, de nombreuses collectivités territoriales se sont engagées dans des politiques de développement économique local. Or, sous couvert de favoriser l’emploi, elles tentent également de satisfaire les exigences des chefs d’entreprise. Nous revenons ici sur l’exemple d’une politique d’aménagement menée dans l’intérêt du patronat local, des années 1970 à aujourd’hui.

Dans un contexte de hausse du chômage et de fermetures d’usines, on sait que le chantage à l’emploi sert souvent à imposer d’importants reculs aux salarié-e-s, en termes de rémunération, de temps de travail ou de conditions de travail. Mais l’on sait moins que certaines collectivités ont également pu contribuer, plus ou moins directement, à certains reculs sociaux. Au travers de l’exemple d’un territoire rural qui accueille un parc industriel, nous effectuons ici un retour sur certains aspects, peu connus, des politiques de développement économique local. Afin de préserver l’anonymat des personnes qui travaillent sur ce parc, nous avons ici choisi de changer les noms de lieux.

Vue du Parc industriel

Au début des années 2000, le parc industriel de la Riboire, situé à 40 km environ d’une grande agglomération du sud-est de la France, fait figure de réussite incontestable : plus de 3 000 emplois y ont été créés depuis son ouverture une vingtaine d’années auparavant. Un élu local, Pierre de la Chanerie, responsable du syndicat en charge de l’aménagement de ce parc, peut alors se targuer d’avoir œuvré pour que la jeunesse de la Riboire puisse « vivre et travailler au pays », détournant ainsi un slogan des luttes ouvrières des années 1970 contre la désindustrialisation. Or, le développement de ce parc vise précisément à répondre aux intérêts des industriels de la région. Tout au long de l’élaboration de ce projet, les experts de l’État et les élus locaux sont à l’écoute des grands groupes industriels et façonnent des conditions d’installation parfaitement adaptées à leurs besoins.

Une politique d’aménagement au service des intérêts patronaux

Ce sont tout d’abord d’importants fonds publics qui sont mobilisés pour aménager des terrains et les équiper d’infrastructures. Dans le cas du parc de la Riboire, des crédits d’État sont débloqués au début des années 1970, pour assurer une maîtrise des prix du foncier et construire une nouvelle route départementale, une bretelle d’autoroute, ainsi qu’une voie de chemin de fer desservant les terrains industriels. Des enquêtes sont également financées par les services de la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (DATAR), afin de mieux connaître les demandes des grands groupes, mais aussi de prévoir pour eux la capacité de dilution des polluants, et d’anticiper d’éventuelles oppositions locales à l’implantation d’industries polluantes.

Les collectivités locales prendront ensuite le relai. En engageant d’importantes sommes d’argent public, elles vont offrir des services toujours plus nombreux aux entreprises en recherche de nouveaux lieux d’implantation : rachat du prix du péage d’une portion de l’autoroute auprès de la société privée gérant l’autoroute, construction d’une station d’épuration, politique de gestion environnementale qui profite à l’image de marque des entreprises, aide au recrutement, etc. Dernier aspect de l’implication financière des collectivités dans cette entreprise de promotion du parc, la politique fiscale menée par les élus locaux apparaît particulièrement avantageuse : en plus de taux très faibles de taxe professionnelle, les communes et le département proposeront des exonérations partielles sur cinq ans aux nouveaux établissements, ainsi qu’une exonération totale de la taxe locale d’équipement (taxe normalement prélevée auprès des entreprises pour assurer les travaux d’équipement des zones industrielles).

Ces politiques fiscales sont élaborées de concert avec certains représentants patronaux : le syndicat qui gère le parc de la Riboire adhère en effet en 1977 à une association, créée par la Chambre de commerce et d’industrie, où siègent les représentants de la communauté urbaine voisine et ceux d’un groupe d’intérêt lié à l’antenne locale du Conseil national du patronat français (CNPF). Cette association s’est donné pour but de favoriser l’installation de nouvelles entreprises dans la région. À la faveur de la crise qui suit le choc pétrolier, elle s’emploie plus précisément à faire jouer la concurrence fiscale entre collectivités au profit des industriels. Dans un compte-rendu d’assemblée générale de cette association, on peut ainsi lire que ses membres insistent sur « l’importance, pour un investisseur, des primes et aides fiscales et financières (domaine dans lequel la région ne lutte pas actuellement à armes égales avec ses concurrents étrangers) ».

Dans la Riboire comme ailleurs, les politiques d’aménagement du territoire ont donc joué un rôle majeur en matière de restructurations industrielles. À l’aide d’investissements publics, élites administratives et politiques ont aidé les groupes privés à s’implanter à moindre coût à proximité de nouvelles voies de transport, groupes qui ont pu bénéficier des services offerts par les collectivités. Mais certains élus locaux ont également pu soutenir les desseins des chefs d’entreprise sur un autre versant, celui des efforts menés pour sélectionner une main d’œuvre souhaitée peu combative.

PUB parc inductriel

Les « qualités de modération » de la « main d’œuvre »

Plusieurs recherches d’histoire ont montré que le développement de nouveaux « parcs d’activité » ou « zones industrielles » répond à des stratégies des dirigeants d’entreprise cherchant à contraindre les salarié-e-s à la « mobilité » et à la « flexibilité ». Le recours à une main d’œuvre qualifiée de « rurale » occupe une place centrale dans ces stratégies, des années 1950 jusqu’à aujourd’hui. L’industrie automobile en a fourni les exemples les plus parlants, comme le montre Matthew Wendeln dans sa thèse de 2012. Lorsqu’en 1955, Citroën implante une usine de montage à la périphérie de Rennes, avec l’aide de l’État, sur des terrains appartenant à la première zone industrielle créée en France, la direction de l’entreprise souhaite recourir à une population qualifiée de « laborieuse, honnête et très individualisée », à rebours de la figure de la classe ouvrière des villes, collectivement mobilisée.

Du début des années 1980 jusqu’aux années 2000, ce sont les mêmes types d’arguments qui sont mobilisés par les promoteurs du parc de la Riboire. Une publicité, parue en 1978 et 1979 dans l’annuaire des polytechniciens pour vanter les mérites du parc, promet : « un cadre de travail et de vie agréable et sain. C’est la garantie d’un excellent climat social, comme en témoignent les industries proches ». Cette affirmation repose sur une instrumentalisation de l’histoire sociale de ce territoire. Mais ce discours témoigne surtout de la volonté, de la part des élites institutionnelles et patronales, d’en finir avec les bastions du syndicalisme ouvrier. Dans un journal promotionnel réalisé en 1985, les responsables du parc donnent ainsi la parole aux dirigeants des nouveaux sites : l’un d’eux déclare apprécier « la capacité de la main-d’œuvre locale à assurer productibilité et adaptabilité aux nouvelles techniques de fabrication ».

PUB 2

Les grands groupes qui s’installent sur le parc entendent désormais s’appuyer sur des salariés qualifiés, soumis à de nouvelles normes d’engagement au travail. Les interventions de Pierre de la Chanerie viennent légitimer ces exigences. Pour lui, l’un des « atouts [de la Riboire], et non des moindres », réside dans « la réputation de sérieux, de modération, et de conscience professionnelle » qui caractériserait sa « main-d’œuvre » (extrait du même journal daté de 1985). Certes, de nombreux enfants d’ouvriers, plus diplômés que les générations précédentes, parviennent à accéder à des postes qualifiés dans les nouvelles usines du parc. Mais ce développement industriel se double d’une segmentation très forte des types d’emploi (avec le développement des contrats dits « atypiques », CDD, intérim et temps partiels), et d’une multiplication des employeurs (près de la moitié des salariés du parc travaillent dans des établissements de moins de 100 salarié-e-s). Autant de facteurs qui viennent fortement contraindre les possibilités de mobilisations collectives des salarié-e-s, même si, dans plusieurs des plus gros sites du parc, dans la chimie notamment, des sections syndicales ont pu voir le jour et mener différentes luttes.

Plusieurs des salarié-e-s du parc que nous avons rencontré soulignent ainsi qu’ils parviennent à se tenir à l’abri du chômage, en enchaînant pour certains les contrats précaires dans la sous-traitance, tout en signalant que le niveau des salaires pratiqués sur le parc reste relativement faible. Derrière la « réussite » de cette entreprise politique locale de développement économique, se cachent donc de nombreux reculs sociaux. Mais, dans un dossier de presse datant de 2004, réalisé par le syndicat gestionnaire du parc, on peut encore lire que la « population rurale » de la Riboire « se fidélise volontiers et s’implique réellement dans la vie de l’entreprise, en adhérant à la philosophie et à l’esprit d’entreprise ». Cette population, qualifiée de « jeune et disponible », est là « pour alimenter les besoins de main d’œuvre » des entreprises qui pourront, par ailleurs, profiter de la proximité de l’agglomération voisine pour « les embauches de cadres ».

PUB 3

Au travers du cas du parc de la Riboire, on voit ainsi la contribution des élites politiques locales au développement des zones d’activité où s’opère l’éclatement actuel du monde du travail. Et s’il n’existe pas, à notre connaissance, de décompte exact, au niveau national, des investissements publics engagés pour ces politiques de soutien à l’emploi local, il y a tout lieu de penser que ceux-ci sont colossaux : rien qu’en Ile-de-France, une note de l’Institut d’aménagement et d’urbanisme datée de 2002 signale un « stock considérable » de terrains offerts à la commercialisation sur les zones d’activité économique aménagées par les collectivités.

Valérie Berto

   

Commentaires fermés

Répression syndicale

 

Ces lobbys qui nous pourrissent la vie !

 

Essais

 

Luttes des classes en Europe