Haute-technologie et finance :

De l’utilité d’une geek dans une banque d’affaires

Si les films sur Wall Street mettent fréquemment en avant la figure du trader, homme en costard cravate cocaïnomane, la finance suppose aussi et surtout ses cohortes d’informaticiens et de mathématiciens. Clara est informaticienne pour une banque d’affaires très connue. Elle explique son travail quotidien.

C’est quoi exactement ton travail ?

Moi je travaille dans la division technologie de cette banque, qui est une des divisions les plus importantes de l’entreprise. Je travaille plus précisément pour le « desk », qui fait du crédit, donc tout ce qui est « bond », tout ce qui est dérivés de crédit, assurances sur les bonds mêmes. Et mon boulot c’est à la fois de « supporter » les traders et de faire en sorte que dans la journée leurs applications [petits programmes informatiques] fonctionnent correctement, et développer des applications qui vont leur permettre d’être plus efficaces dans leur boulot de tous les jours : « trader », calculer des choses, etc.

T’es donc juste au truc informatique ?

Exactement, j’ai absolument pas – je suis ce qu’on appelle un… Y’a deux parties dans les banques d’investissement, y’a les « revenue producing », ce sont ceux qui vont générer du revenu, générer les chiffres, c’est les traders et les sales. Le reste c’est ce qu’on appelle le « back office », c’est les gens qui « supportent » le business, qui « supportent » les gens qui produisent l’argent.

C’est quoi la différence entre traders et sales ?

Un trader, c’est quelqu’un qui va donner un prix au produit, qui va observer les marchés, qui va dire « moi je veux vendre, je veux acheter ça », qui va regarder les tendances. Et sales ce sont les commerciaux, ce sont ceux qui sont en contact direct avec les clients, et leur job c’est d’essayer d’optimiser à la fois ce que recherche le trader et ce que recherchent leurs clients. Le trader il ne vend pas directement, il n’est pas censé vendre directement au client. Il discute avec les sales. Et les sales entretiennent la relation avec le client. Parfois il se peut qu’il vende directement au client, mais c’est parce que derrière, c’est le sales qui a ramené le client, qui entretient la relation avec lui.

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Et c’est quoi ta journée travail type ?

Je pense que pour quelqu’un en « tech » y’a une journée travail type. On va dire que j’ai deux journées de travail. Quand je suis en « support », la journée commence à 7h le matin, avant que les marchés ouvrent à 7h30. Je dois arriver et vérifier que toutes les applications vont marcher pour la journée, que tout est bien en place, vérifier que y’a pas eu de problèmes la nuit d’avant, parce que pendant la nuit on envoie des chiffres au régulateur, on envoie nos prix à différentes entreprises pour qu’ils puissent les utiliser. Donc faut vérifier que tout ça est bien sorti. Il faut vérifier que tout est en place pour les traders. Ensuite les traders arrivent, là je passe la journée de 7h du matin jusqu’à 17h30, quand les marchés ferment, à m’occuper des traders, à répondre en temps réel à leur [demandes]. A 17h30, quand les marchés ferment, je fais en sorte de parler avec les autres gens du « back office » pour voir si tous les deals qui ont été faits dans la journée ont bien été enregistrés, si y’a pas de problèmes qui ont persisté dans lajournée. Et ensuite en théorie la journée de « support » se termine vers 18h30, et en général je reste une heure de plus pour travailler sur mes propres projets. Et ces propres projets, c’est ce que je fais dans mes journées non « support ». Donc ça c’est le deuxième type de journée. Là tu commences vers 9h du matin, tu finis vers 19h-20h, et là c’est vraiment concentré en permanence sur ton projet, ça peut être pour le trading, ça peut être pour les commerciaux, et en général c’est développer une application, ou améliorer une application qui existe déjà pour le business.

Qu’est ce qu’une application exactement ?

C’est très varié les applications. Y’en a qui permettent d’enregistrer les deals. Après t’as les « pricingtools », c’est ce qu’on développe en collaboration avec les « quants ». C’est des énormes calculatrices qui permettent aux traders de « pricer » leurs produits, parce que les produits sont souvent très complexes, ils doivent prendre en compte plein de données qui viennent de plein de systèmes différents, pour faire en sorte d’avoir quelque chose qui agrège tout ça et qu’ils mettent dans les « pricing modèles », et qui permettent aux traders de garder un peu les yeux sur tout ça. Après y’a des applications qui leur permettent de voir leurs risques en permanence, donc quand ils font un « trade » ou quand ils font un deal, faut qu’ils sachent combien d’argent ils ont gagné, combien d’argent ils ont perdu, quel est leur risque vis-à-vis de tel client, quel est leur risque vis-à-vis de telle monnaie, des choses comme ça. Cette banque est une entreprise qui est extrêmement propriétaire, dans le sens où on accepte très peu d’être dépendants de tiers partis, pour des raisons de protection de données, pour des raisons économiques aussi. Et donc on développe tout en interne. Et c’est pour ça que la division technologique est aussi importante dans cette banque.

Combien de personnes travaillent en « tech » ?

A Londres, je dirais 3500, juste en « tech ». Dans mon équipe on est 25 en « tech ». Pour « supporter » 20 traders, 30 sales. Chaque petite équipe qui fait du business a besoin d’une grosse équipe de technologie derrière, pour s’occuper d’eux. Parce que mine de rien, y’a la partie finance, avoir des idées sur la finance, mais derrière il faut que la technologie suive pour être capable de représenter ces choses et faire en sorte que tout soit bien réglé.

Donc pour chaque petit groupe de traders et de « sales »…

Oui il y a l’équipe en « tech » qui est de l’autre côté et qui fait la correspondance. Après, ça c’est la structure de cette banque, y’a d’autres structures où tout est mélangé, où y’aura une grosse équipe « tech » qui s’occupe de tout le monde. Ca dépend vraiment de là où tu travailles.

Récemment, tu m’as dit que vous aviez reçu les bonus pour 2013, c’est ça ? Est-ce que tu peux m’expliquer comment ça se passe, se calcule ? Est-ce que y’a des grosses disparités entre la « tech » et les traders ?

Je peux pas t’expliquer comment ça se calcule, c’est quelque chose de propriétaire, que même nous on sait pas. C’est extrêmement lié au revenu qui a été produit par le business que tu supportes. Donc en fait ce qui se passe, c’est que l’équipe de traders va décider au début de l’année du budget qu’ils vont donner à l’équipe de technologie pour développer les applications. En fonction de ce budget, nous on leur dit « on peut faire tel et tel projet », ou « on peut pas faire tel et tel projet ». Grâce au budget que vous nous avez donné, c’est le nombre d’employés qu’on va arriver à avoir. C’est des choses comme ça qui fixent. Donc en fait dans ce sens-là y’a des grosses disparités, parce que si le business cette année-là fait de très mauvais chiffres, les revenus vont s’en ressentir pour tout le monde. Mais après, c’est quelque chose qui a énormément changé depuis la crise financière de 2008, depuis les régulations, et notamment récemment, y’a une loi européenne en vigueur qui dit qu’un employé d’une banque d’investissement ne peut pas recevoir un bonus supérieur ou égal à son salaire annuel. Et si jamais les « shareholders » de la compagnie acceptent, tu peux aller jusqu’à deux fois ce salaire annuel. C’est la limite qui maintenant est fixée, qui existait pas avant, avant tu te retrouvais avec des bonus faramineux. C’est à peu près tout ce que je peux te dire.

Et avant de bosser ici, t’as fait quoi ? En termes de formation, de stages ?

J’ai fait un bac S et une prépa. J’ai ensuite fait une école d’ingénieur parisienne spécialisée dans les Telecom. Pendant le cursus j’ai pris une année de césure pendant laquelle j’ai fait un stage pour cette banque. C’est comme ça que j’ai commencé dans l’entreprise. Un jour cette banque est venu dans mon école, ils ont fait une conférence où j’étais présente. Ils cherchent énormément à pousser la présence des filles en technologie. C’est une conférence qui était pas mal axée sur ça, donc à partir de là ils nous ont proposé de « poser une application », et ça s’est fait comme ça. Donc c’est plus eux qui sont venus me chercher que moi qui suis…

Et y’en a beaucoup de gens de ta promo qui sont partis bosser ici ?

Y’a une branche finance dans mon école d’ingénieur, y’a beaucoup de gens qui voudraient travailler ici, mais du côté business, pas vraiment du côté technologie. Parce que ce qu’il faut savoir avec les banques d’investissement, c’est que technologie en banque d’investissement ça intéresse pas les gens qui sont vraiment geeks, vraiment « tech », justement parce que c’est pas assez innovant pour eux. C’est pas Google, c’est pas Facebook. Nous on travaille avec des technologies d’il y a dix ans parce que ce sont des technologies qu’on connaît, dont on sait qu’elles sont stables, et qu’elles n’ont pas de gros risques attachés à elles. Ca n’intéresse pas les gens qui ont étudié l’économie et la finance parce que la technologie ils en ont rien à faire, ils veulent être de l’autre côté de la barrière. Du coup c’est assez dur pour eux de trouver des gens qui sont intéressés par ça. En particulier les Français. Les Anglais je sais pas.

Parce que les Français qui viennent bosser à Londres c’est essentiellement en finance ?

Oui en finance finance. C’est la finance hardcore, la finance que la plupart des gens connaissent, c’est les traders, c’est les commerciaux, c’est la banque d’investissement, des choses comme ça. Tu trouves peu de Français dans les autres parties.

Ca fait combien de temps que tu travailles ici ? Et après, tu penses rester en « tech » ou passer en business ?

En tant qu’employée, un an et demi. Attention, y’a quelque chose qu’il faut savoir, c’est qu’en finance, c’est très très mal vu de commencer en technologie et de passer en business après. Parce que pendant de nombreuses années, technologie a été considérée comme la porte d’entrée facile pour passer en business. Donc les gens commençaient en technologie et petit à petit faisaient en sorte d’avoir les relations pour passer en business. Ca c’est quelque chose qu’ils ne voient pas bien du tout. Ils estiment que si tu as envie d’être trader, tu rentres en tant que trader, pas en tant que développeur pour passer ensuite en business.

Pour aller plus loin, sur le même sujet lire notre dossier sur le Trading à haute fréquence

Propos recueillis par Terrains de Luttes

   

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