Sortir de l’ombre :

La grève des manucures chinoises à Château d’eau

Elles s’appellent Fan, Yan, Guo, Zhen et Gang. Elles sont quatre femmes et un jeune homme arrivées de Chine en France entre 2004 et 2008. Depuis le 10 Février 2014, elles sont en grève et occupent la boutique du 50 boulevard Strasbourg, située au cœur du 10e arrondissement de Paris, où se trouvent environ 150  salons de coiffeurs africains. Leurs revendications : le remboursement de deux mois de salaire et leur régularisation.

Malgré la pression du syndicat CGT et de l’inspecteur du travail, le gérant de boutique reste introuvable, prêt à laisser la boutique en faillite. Le 15 février, les manucures décident donc de rouvrir la boutique et mettent en place une caisse solidaire. En même temps, deux coiffeuses africaines travaillant à l’étage supérieur rejoignent leur coopérative.

Le « système Château d’eau » c’est l’économie informelle dans les boutiques d’esthétiques s’appuyant sur une organisation extrêmement flexible du travail. Il n’était pas inconnu de la mairie de l’arrondissement et de la préfecture de police. Mais ce n’est que grâce à l’initiative courageuse de ces travailleuses immigrées que le système a été dévoilé. Qu’est-ce qui les conduit à travailler ici ? Quelles sont leurs conditions de travail  quotidiennes? Pourquoi font-elles grève ? Voici leurs témoignages inédits.

 

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 « Je voulais avoir plus de jours de repos » 

TDL : Depuis quand travaillez-vous ici et que faisiez-vous avant ?

Yan : Je suis arrivée en 2005, j’avais une bonne trentaine année. J’ai travaillé pendant 6 ans en tant que domestique, c’est-à-dire femme ‘au-pair’ qui habite dans les familles chinoises. Chez eux je faisais de tout : je m’occupais de leurs enfants, je cuisinais, je faisais du ménage etc.  J’avais peu de repos : seulement un jour par mois.  Après avoir travaillé pour eux, leurs parents ont pris le relais pour s’occuper des petits enfants.  Ils n’ont plus eu besoin de moi.  J’ai alors pris conscience que je ne supportais plus ma vie de domestique – être domestique, ça veut dire de travailler 24h sur 24h sans repos ! Ainsi, en voyant d’autres copines chinoises, j’ai décidé de tenter la manucure afin de changer un style de vie, une vie avec un peu plus de repos et de contacts avec le monde extérieur.

Zhen : Je suis arrivée en France en 2004, il y a dix ans. Je n’ai travaillé que 15 jours en tant que domestique puis j’ai arrêté. Ensuite, j’ai fait toutes sortes de travaux : je vendais les DVDs dans le métro, je distribuais la publicité de porte à porte, tous les petits boulots qu’on peut imaginer… Ça fait 5 ans que je suis dans cette boutique. Avant de m’installer ici, j’avais travaillé dans 2 autres salons du quartier.

Gang (le jeune garçon) : Je suis arrivé en 2008 pour rejoindre ma mère, qui est venue trois ans plus tôt et qui travaille dans la boutique à côté de la nôtre. Au début je n’ai pas pensé à devenir manucure. J’ai travaillé dans un restaurant où je faisais la plonge, mais on gagnait trop peu – 600 ou 700 euros -, et c’était fatiguant. Ainsi, après quelque mois, j’ai décidé de rejoindre ma mère pour travailler comme manucure.  De toute façon, pour les Chinois, il n’y a pas beaucoup de choix. Et, étant manucures, on ne travaille pas forcément moins, mais on gagne un peu plus.

TDL : Est-il compliqué d’apprendre à faire des manucures ?

Fan : Ça dépend des personnes… En général après deux semaines ou un mois, on a acquis un savoir-faire et on peut travailler de façon indépendante. Moi, j’ai appris avec une femme plus expérimentée que moi pendant un mois en tant que son assistante avant de travailler toute seule.

TDL: Comment fonctionne votre quotidien ? Vous travaillez combien de jours par semaine et combien d’heures par jour ?

 Zhen : Ici à Château d’eau nous travaillons en général 6 jours sur 7, sauf les périodes de fêtes – par exemple au moment des fêtes de fin d’année. Le dimanche est souvent le jour de repos. On commence vers 9h30 – 10h, et on termine le travail lorsqu’il n’y a plus de clientes. En théorie le magasin ferme à 20h30, mais en pratique c’est très rare : nous restons souvent jusqu’à 21h30 voire plus tard. Une fois, je suis même restée jusqu’à minuit…

TDL : Et pendant les périodes des fêtes ?

Yan : Dans la haute saison nous travaillons aussi le dimanche. C’est ce qu’il s’est passé en décembre dernier : on travaille tous les jours, le dimanche, le 24 décembre, le jour de Noël et le jour de l’an…

TDL : Combien gagnez-vous par mois ?

Yan : Ça dépend. Il y a des saisons hautes et des saisons basses. Dans les saisons hautes notre salaire peut aller jusqu’à 1500 euros, parfois plus de 2000, mais dans les saisons basses, on gagne moins de 1000 euros.

TDL : C’est–à-dire que vous êtes rémunérées à la tâche ?

 Zhen : Oui, tout est à la tâche. Et on partage la moitié avec le patron.

TDL : Le patron, ça veut dire le chef ?

Zhen : Non. Le chef est embauché par le patron. Notre patron, on l’appelle Ali. Il vient de temps en temps dans la boutique, surtout à la fin de la journée. Le chef il s’occupe des clients. Quand la cliente est partie, elle donne le liquide au chef. C’est le chef qui fait les comptes et la caisse.

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TDL : Et pour chaque tâche vous êtes payés combien ?

Fan : Tout est différent. Pour les ongles transparents et naturels c’est 15 euros, 25 euros pour les faux ongles avec couleur, et 70 euros pour le sourcil etc. Il y a toutes les propositions.

TDL : Vous obtenez une partie de votre salaire tous les jours ?

Fan et Yan : Non. Chaque jour, à la fin de la journée, on note la somme de ce qu’on a fait. Ensuite on demande au patron ou au chef de valider avec sa signature. Normalement on doit obtenir notre salaire une fois par mois, mais le patron ne le fait pas régulièrement. Ça dépend des boutiques, des patrons, et des mois. Parfois on nous donne le salaire au début du mois, le 5 ; certaines boutiques donnent le 10, mais ça pourrait changer encore. Tout dépend des patrons.

TDL : Pourquoi vous devez partager le revenu avec le patron ? C’est lui qui vous fournit les matériaux de vernis etc. ?

Fan : Non, rien de tout ! C’est nous qui approvisionnons les matériaux : les vernis, les faux ongles, le dissolvant… C’est nous qui avons tout acheté. Le patron nous donne un poste de travail, il paye le loyer et l’électricité, c’est tout.

TDL : Et vous êtes déclarés par le patron ?

Zhen : Bien sûr que non. En général dans chaque boutique ils embauchent tout au plus 2 personnes qui ont des papiers… Les autres sont tous des sans-papiers. Comme ça, si la police arrive, le patron nous demande de partir et de laisser les deux légaux rester.

TDL : Avez-vous déjà vécu des descentes de police ?

Zhen : Oui. En 2010 j’ai été arrêtée par la police pendant que je travaillais, ici, dans cette boutique. Ils nous ont mis une nuit en garde à vue, et le lendemain, dès que nous avons été libérées, je suis revenue ici et j’ai retravaillé tout de suite.

TDL : Tu n’as pas eu peur de rester ici travailler après le contrôle de police ?

Zhen : Tant que le patron ose nous garder, je reste. Tous les patrons n’osent pas embaucher les sans-papiers. Par exemple, dans la première boutique où j’ai travaillé avant 2010 (aussi sur le Boulevard de Strasbourg), la police était venue une fois.  J’ai eu la chance de ne pas être là le jour du contrôle, mais quand je suis retournée au magasin le lendemain,  le patron m’a licenciée. Dans cette boutique, l’employeur a eu le courage de nous garder après le contrôle, donc je n’ai pas eu besoin de changer de magasin. De toute façon, c’est partout pareil.

TDL : Qui sont les clientes ? Vous les connaissez?

Yan : Ce sont les chefs qui s’occupent des clientes. Ils vont les chercher à la sortie du métro. Ils discutent avec elles pour savoir ce qu’elles veulent faire – les ongles, les sourcils etc.-, ils discutent le prix, et ils nous les ramènent. Mais on a aussi quelques clientes fidèles. Dans mon portable je garde le numéro de quelques bonnes clientes, j’ai aussi leurs photos dans mon portable.

 TDL : Ce n’est pas trop difficile de communiquer en français avec les clientes ?

Yan : Nous sommes quand même capables de dire des mots simples : les ongles, les vernis, la couleur… Tout ce vocabulaire basique, on le connait quand même. Et avec le patron c’est pareil : on ne discute pas beaucoup, mais on sait lui demander quand on aura notre salaire, ça suffit.

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« Le patron, il faut lui mettre la pression pour obtenir notre salaire »

 TDL : Pourquoi vous faites grève ? L’avez-vous déjà fait avant ?

Fan et Zhen : Ici à Château d’eau, ça arrive souvent. Comme le patron reporte souvent le jour de la paie, il faut lui mettre la pression si on veut obtenir notre salaire. Dans d’autres boutiques du quartier, c’est très efficace de faire grève : dans la plupart de cas, quand les salariées font grève le matin, le patron arrive dans l’après-midi avec l’argent. On avait déjà fait ça il y a quelque mois, et le patron nous avait donné le salaire le lendemain. Mais cette fois, l’employeur est malhonnête ! Au début janvier, on lui a demandé notre salaire de décembre. Au début il avait promis pour le 10, et ensuite pour le 12, le 15… Au Nouvel An chinois (le 30 janvier), on n’avait toujours pas notre salaire alors qu’on a travaillé tous les jours en décembre ! En plus, non seulement on travaille dur, mais on travaille tout en risquant notre vie, car la boutique est extrêmement sale, et nous travaillons longtemps en respirant les liquides chimiques. Mais comme on est sans-papiers et qu’on parle peu le français, il nous méprise. C’est inacceptable.

TDL : Du coup vous avez fait grève depuis janvier ?

Zhen : Non, en janvier on avait essayé plusieurs jours, chaque fois il venait nous promettre de l’argent, on reprenait donc le travail. Mais depuis le 28 janvier, on ne le voit plus. Donc le 3 février, lundi, on a décidé de faire grève pour une durée illimitée, jusqu’au ce qu’on ait notre salaire.  On est venus à la boutique tous les jours, on croisait nos bras, et on disait au chef qu’on ne travaillait pas.

TDL : Le chef ne vous a pas mis la pression ?

Fan : Le chef, il est comme nous, le patron lui doit le salaire. Comme nous, il n’avait plus d’argent pour manger, donc il comprend pourquoi on ne travaille pas.

TDL : Et comment communiquez-vous avec le patron ?

Yan : Le patron a une autre boutique juste en face, gérée par son petit frère. Donc il était au courant que nous nous étions mises en grève, et son frère était déjà venu nous voir pour nous dire que le patron passerait, qu’il était en Afrique… Mais on n’y croit plus. A notre avis, le patron n’est jamais parti, simplement il se cache. »

TDL : Pourquoi êtes-vous est allées voir le syndicat ? Vous étiez déjà syndiquées avant ?

Fan : Oui, j’ai une amie chinoise qui a été régularisée grâce au mouvement des sans-papiers et je me suis syndiquée grâce à elle. Après une semaine de grève, j’avais le sentiment que le patron allait disparaître définitivement. Donc j’ai demandé à cette copine de nous aider à contacter la CGT. Et c’est là qu’ils nous ont proposé d’occuper la boutique pour rendre l’évènement plus visible et de demander la régularisation.

TDL : Avez-vous avez déjà pensé à demander la régularisation ?

Zhen : Oui, ça fait 10 ans que je suis ici. J’avais déjà préparé les dossiers. Et je souhaite aussi changer de job quand  j’aurai des papiers, car c’est trop fatiguant de travailler ici. A 51 ans, je ne vais plus supporter longtemps de travailler si dur.

Guo : Je suis ici depuis presque 10 ans, mais j’avais peu de preuve de présence. Ayant travaillé pendant 6 ans comme domestique, je n’ai ni justificatif de domicile, ni bulletin de paie. Ainsi, avant la grève, je n’avais pas beaucoup d’espoir quant à la possibilité d’être régularisée. Mais si notre demande était acceptée, ce serait une très bonne nouvelle.

Fan : Je suis ici seulement depuis 7 ans, donc normalement il faut encore attendre un peu. Si on a décidé de faire la grève avec la CGT, c’était avant tout parce qu’on était fâchés avec le patron et qu’on voulait avoir notre salaire. Mais si on peut être régularisés grâce au mouvement, tant mieux, car de toute façon je compte  rester ici. Je paye déjà des impôts chaque année. Si je suis régularisée, je pourrai cotiser.

TDL : Malgré la difficulté de la vie sans-papiers, tu envisages ton avenir ici en France?

Fan : Oui, mon fils et ma belle-fille sont ici aussi. Mon fils a 23 ans, il est dans la légion étrangère et maintenant il combat pour la France.  [Et ta belle fille ?] Elle a travaillé pendant quelques mois dans une autre boutique du quartier. Depuis une semaine, elle a arrêté le travail pour consacrer tout son temps à apprendre le français. Elle est toute jeune, elle ne peut pas rester à moitié muette toute sa vie.

TDL : Et depuis l’occupation, est-ce que la situation a changé ?

Fan : On se sent moins isolés. Faire grève toute seule, c’est affronter la famille de notre employeur. Maintenant, au moins on a le soutien du syndicat. En plus, maintenant tous les revenus sont à nous.

TDL : Les clientes fidèles sont-elles revenues vous voir ?

Fan : Pas toutes, parce que après deux semaines de grève, le chef embauché par la 2e boutique de notre patron a empêché les clientes de venir. Ils leurs ont dit que nous étions fermées pour qu’elles aillent à l’autre boutique. Par contre, quand les clientes que je connaissais bien venaient, je leur expliquais la situation et leur demandais du soutien. »

TDL : Dans le quartier il y a quand même beaucoup de manucures chinoises dans d’autres boutiques. Est-ce qu’elles vous ont exprimé leur soutien ? C’est une pression ou une aide ?

Yan : Ça dépend si elles ont confiance dans le syndicat ou pas. Certaines nous demandent aussi de voir avec le syndicat pour les aider, mais il y a aussi des pessimistes.

Fan : Bien sûr qu’il y a des pressions, mais on sait très bien ce qu’on fait. Par exemple, l’autre jour quand je suis allée dans la boutique où ma belle-fille travaille, son employeur me regardait en disant : « pourquoi t’es allée voir le syndicat ? Ils sont comme la police, ils sont contre nous ! » Mais je sais bien que le syndicat n’est pas comme la police. Ils aident les travailleurs… Après, on a aussi des copines qui ne croient pas trop à notre mouvement et qui pensent qu’on est un peu folles, qu’on prend trop des risques.

Guo : Ce qui est certain, c’est qu’on est déjà devenue les « vedettes » de Château d’eau. Toute la rue a vu qu’on faisait la grève avec la CGT. Quel que soit le résultat de notre lutte, je crois que ça serait difficile pour nous de nous faire embaucher dans les autres boutiques de Château d’eau.

Fan : Oui, comme on dit en chinois : « Soit on devient le héros, soit on devient le martyr » !

Propos recueillis et traduits du chinois par Ya-Han Chuang.

 

 

 

   

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