Travailler plus pour soigner plus ?

Entretien avec une soignante de l’hôpital de la Mère Quantile.

Avec ses blouses blanches toujours pressées, ses lumières vives, ses chambres closes, son jargon incompréhensible au commun des mortels, l’hôpital évoque à celui qui en bénéficie un lieu d’efficacité scientifique, de confiance aveugle dans la force de la médecine et avouons-le d’une certaine inhumanité au service de notre santé. L’infirmière, ou l’aide-soignante, représente souvent la seule figure de réconfort, le seul médiateur entre la maladie et le médecin, entre le patient infantilisé et l’institution toute puissante.

L’hopital-entreprise de la Mère Quantile conduit le changement dans les pratiques de ses soignants. Le résultat économique et productif, seul quantifiable et quantifié, y prime désormais sur le résultat sanitaire ou humain. Un des effets les plus pernicieux de la T2A et de la logique de rentabilité économique qu’elle introduit, est celui qu’elle a sur le temps de travail des soignants..

Dans la logique gestionnaire, si les coûts structurels ne peuvent être compressés au-delà d’un certain point dans l’hôpital moderne, une marge bénéficiaire conséquente peut être obtenue en « rationalisant » le temps de travail.

Pour parler en clair, il s’agit de faire travailler plus, en volume comme en intensité, pour le même coût salarial. Tout est bon pour « arrêter les gaspillages » : la réduction du nombre de soignants par service, l’augmentation calculée de la charge de travail ou/et du nombre de lit par soignants, la culpabilisation systématique sur « l’inaptitude au professionnalisme » de celles qui ne suivent pas pour en venir petit à petit à des dépassements d’horaires ou à des retours sur week-end ou sur congés librement consentis… Tout ceci à la limite de la légalité en terme de droit du travail, mais puisque c’est librement consenti on vous dit !

Il faut dire que l’hôpital n’est pas une entreprise comme les autres. Les managers y ont la chance de mener à la baguette un personnel souvent conduit par une réelle vocation, porte ouverte à toutes les tentations libérales d’instrumentaliser celle-ci au bénéfice de tous (sic).

Marche ou crève

Et n’allez pas vous faire d’illusions. Temps de travail rallongé ne signifie pas temps de soin accru au bénéfice du patient. La bureaucratisation de l’activité hospitalière, l’évaluation omniprésente et la réduction des effectifs réorganisent le travail soignant au plus loin du lit du malade, délaissant le relationnel, le nursing, au profit d’une routinisation technique de plus en plus affirmée, de plus en plus inexorable.

Le temps de socialisation avec le patient ou avec sa famille comme le temps de repos, souvent propice à la transmission d’information sur les malades entre soignantes, sont désormais mis au ban des « bonnes » pratiques. L’injonction au travail tendu est introduite dans l’idée issue du secteur privé de l’horaire d’équivalence. Le « vrai » temps de travail ne doit plus comporter de période d’inactivité. Ce au détriment de la temporalité propre à la maladie, à la guérison et au patient.

Si des résistances s’organisent, si des conflits éclatent plus que sporadiquement, le recours au vocable de la guerre sainte économique désarment les tenants d’un hôpital-providence passéiste. « Que voulez-vous, c’est la crise à l’hôpital ! Et un service qui ne fait pas de bénéfices c’est un service qui ferme.»

Que la population de la petite ville où se situe l’hôpital de la Mère Quantile se réjouisse, son CHRU s’engage dans une modernisation de ses organisations et de ses structures au service des patients. Une feuille de route d’une nouvelle ampleur, déclinée autour de quelques mots clés : ouverture, qualité, excellence, attractivité, modernisation, projet social et développement immobilier, ne peut que faire plaisir dans cette région vieillissante et vouée au tertiaire où, comme ailleurs, le taux de chômage ne fait que progresser.

Mais les témoignages recueillis montrent une toute autre image de l’évolution de l’hôpital, révélant des méthodes de management bien loin des valeurs du projet social annoncé.

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Si la grogne apparaît rapidement générale, la prise de parole est plus rare dans un monde marqué par l’idéal du professionnalisme hospitalier, par le respect pour la grande maison que beaucoup croit encore porteuse de valeurs de service public et depuis peu par la disparition du débat social interne faute d’interlocuteurs. Les syndicats sont disqualifiés par la nouvelle direction et les décisionnaires disparaissent derrière des chaînes de hiérarchie de moins en moins lisibles.

Parole de soignante : le temps de travail

Jeanne, déléguée syndicale dans un service « de pointe » de l’hôpital de la Mère Quantile, porte-parole d’un large groupe de soignantes désenchantées, nous rencontre devant les locaux flambants neufs de la direction.

 « C’est un peu de la mise en scène, une provocation, de vous rencontrer ici mais tout le monde craint de l’ouvrir comme s’ils étaient le grand méchant loup alors qu’il faudrait qu’ils se rendent compte à quel point tout le monde se rend malade de voir l’hôpital changer comme çà ».

 Elle commence à brûle-pourpoint.

 « – Aujourd’hui dans le service de ***, une 7ème infirmière s’est mise en arrêt de travail ! Elle était en pleurs tout le temps.

TdL : Elles se sont mis d’accord pour se mettre en arrêt de travail ?

– Non, c’est l’effet domino : dès qu’une fille s’arrête, çà retombe sur les autres et du coup elles craquent aussi les unes après les autres.

TdL :  Mais il n’y a pas de remplaçantes ?

– Non, les 2 ou 3 dernières années ils n’ont pas remplacé les départs. Il y a bien les quelques filles du pool qui viennent boucher les trous mais c’est juste pour éviter que çà craque complètement. En fait on est la plupart du temps en sous-effectif. On bosse à deux infirmières et deux aide-soignantes là où il y en avait 4 et 4 il y a quelques années.

– Vous gérez ça comment ?

– On gère rien, on subit. Les cadres nous rappellent systématiquement sur nos week-end. Cette année on doit limiter nos vacances d’été à deux semaines sinon « çà passe pas » comme ils disent. Forcément çà crée des tensions entre celles qui ont des enfants et celles qui veulent souffler quand il fait beau. (…) Le truc c’est qu’auparavant les anciennes nous montraient les ficelles mais là avec le turn-over tu vois arriver des jeunes qui explosent en vol au bout de deux jours. La plupart des infirmières arrivent une demi-heure avant pour préparer leur chariot et c’est rare quand on sort avec moins d’une heure de dépassement. Çà devient même absurde pour nous le travail tendu, une fois à la fin de mon tour je croise ma collègue, on discute d’un patient. En parlant je croise les bras et je m’adosse au mur et ma collègue me jette un regard affolé en me demandant si je n’ai pas peur que la cadre me voit comme çà… C’est çà le pire, je crois, quand on commence à se faire la police nous-mêmes, entre nous.

– Et les cadres, justement, en disent quoi ?

– Elles disent qu’on n’est pas organisées et que si on est pas plus professionnelles, c’est à nous de nous blâmer.

– En tant que déléguée syndicale, tu parles avec des collègues du droit du travail, du temps de travail officiel ?

– Il faut bien se rendre compte que les filles qui sont là, elles ne sont pas là par hasard. Soigner c’est une vocation. Enfin très souvent. C’est pas un métier que tu fais pour le salaire, çà se saurait. Alors quand tu leur rappelles que c’est aux cadres d’organiser mieux les plannings, les équipes, le temps de travail, tu te heurtes au cœur du métier. Il ne faut pas laisser tomber les copines et si tu refuses de revenir, c’est une autre qui va s’y coller. Idem, si on ne vient pas, qui s’occupe des patients ? C’est inimaginable pour quelqu’un d’extérieur la souffrance qu’on ressent à l’idée de pas bien faire notre boulot. La nuit c’est des cauchemars où tu te réveilles en te demandant si tu ne t’es pas trompée de dosage. On te laisse pas le choix, tu dois passer de moins en moins de temps par lit, tu as la tête dans le guidon, tu perfuses, tu remplis le dossier patient, tu poses un pansement, tu cours à la chambre suivante, comme un zombie.

– Et les patients justement…

– C’est pas sain. A l’IFSI, une partie de la formation est centrée sur le nursing, le care, le soin à la personne. En première année c’est la base de tout et même en stage, mais là ce n’est même pas la peine d’y penser. Une collègue aide-soignante me disait qu’à l’entretien d’évaluation avec sa cadre, elle avait gueulé pour dire qu’elle n’y arrivait pas, qu’elle voulait juste faire son boulot. La cadre l’a renvoyée sur les roses en lui disant qu’elle était trop perfectionniste, que c’était, je cite, de la maltraitance de vouloir à tout prix laver les gens !!! C’est la fin du nursing, c’est vrai, laver un patient c’est perdre du temps alors tu délègues quand tu peux, mais c’est pas aux ASH de faire le relationnel avec les familles.

– Et c’est comme çà dans tous les services ?

– On a des collègues ailleurs qui nous rapportent les mêmes choses, parfois pires, parfois mieux. C’est ce qui est un peu désespérant. On a une collègue qui vient de divorcer et qui refuse de faire des remplacements les week-ends pour pouvoir avoir ses enfants, tout le monde la soutient mais la cadre lui a dit qu’ils n’allaient pas pouvoir la garder dans ces conditions. Le truc c’est que les autres services intéressants ne voudront pas non plus d’elle. Çà devient un pré-requis d’être corvéable à merci, de renoncer à ses week-ends, à une partie de ses vacances, je t’avoue que je suis surprise chaque jour que çà ne craque pas plus !

Episode n° 2- Chronique à suivre….

 Willsdorf

   

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