« Attention en maternité, vous ne faîtes pas assez de bébés ! »

L’hopital-entreprise soumis aux règles de rentabilité

A l’hôpital de la Mère Quantile les restructurations sont dites nécessaires par et pour l’ensemble des personnels, les évaluations des pratiques professionnelles sont une evidence. Pour les réformateurs, le contrôle des pratiques, les procédures de certifications, la nouvelle gouvernance sont des conditions au maintien d’un service public modèle, à un cadre de travail décloisonné au sein duquel « tous » œuvrent « ensemble » à assurer aux patients des prestations de soins de qualités.

A l’occasion d’une manifestation interne à destination des personnels, le directeur général et le président de la CME (Commission Médicale d’Etablissement) de l’hôpital se sentent pourtant obligés de rappeler que toutes les personnes en présence dans l’établissement sont  « condamnés à s’entendre et à s’écouter ». Dans les coulisses de l’hôpital, la sentence a un goût amer…

Des unités plus rentables que d’autres

L’évocation des restructurations en cours à la Mère Quantile provoque chez les hospitaliers un certain malaise. Celui-ci ne touche pas exclusivement les « soignants ». Il frappe l’ensemble des personnels, administratifs comme médicaux.

L’hôpital-entreprise est officiellement, l’hôpital de tous, produit par tous. Chacun se doit de se sentir appartenir à la même entreprise, au même groupe, à la même enseigne, d’être « corporate ». A l’inverse c’est un sentiment de cloisonnement, marqué par le sceau de l’injustice qui reste omniprésent à l’hôpital aujourd’hui, entretenant pour le moins une situation de malaise.

Une aide soignante : « Nous on nous demande tous les jours de faire des efforts dans la pratique pour économiser l’argent, faudrait peut-être bien que ça revienne non ? Moi je sais pas comment ils font après, mais le résultat c’est que ça se dégrade, je vous le dis ! »

 Une infirmière : « Des économies on en fait. On a l’impression de faire des économies par ci, de faire des économies par là, pour chaque acte y a du nouveau faut plus faire ci, faut plus faire ça, tout écrire, aller plus vite avec moins de personne (souffle). »

Une PUPH, chef de service : « Y a un désaccord entre la vision administrative et la vision des médecins du pôle. C’est-à-dire qu’on a un pôle qui du point de vue des médecins rapporte et du point de vue des administrateurs c’est un pôle qui justement comme il rapporte va pouvoir compenser les manques des autres pôles. Alors que les médecins d’ici disent, ben nous comme on va être excédentaire entre guillemet, par rapport aux autres et bien on a le droit à plus de postes, plus de… que ce soit au niveau médical ou matériel mais que ce soit valorisé. Hors ce que répond l’administration c’est que non justement ! Il faut aider les pôles défavorisés. Alors c’est totalement injuste pour les gens d’ici (rire) parce qu’ils ont l’impression de se fatiguer pour rien ! On leur dit produisez, produisez, produisez. Ils montrent qu’ils sont capables, et de toute façon on dit que pour avoir d’autres postes, il faut en fait prouver que le travail augmente, qu’il y a plus de patient que l’hôpital va être bénéficiaire, mais en même temps ce bénéfice ne retombe pas sur ce pôle là. Alors heu… travaillez plus, travaillez plus, oui mais pour quoi ?»

Côté administratif, l’image sociale des directeurs et autres gestionnaires non médicaux à l’hôpital ne colle pas aux discours des réformateurs. Ces derniers sont loin d’être considérés comme des facilitateurs ou comme les accompagnateurs de la mise en œuvre des réformes hospitalières sur le terrain. Eux-mêmes s’auto-proclament, selon leurs termes, grands méchants de l’histoire ce qui les poussent à entretenir vis-à-vis des soignants une certaine rancœur. Ils reprochent constamment à ces derniers un manque d’investissement dans l’entreprise collective.

 – Un directeur de pôle administratif : On passe notre temps à leur répéter : « eh oh les enfants faudrait peut-être penser à votre activité un petit peu ! »

L’hôpital-entreprise sur le terrain est un mythe ! Les individus baignent dans cette doctrine selon laquelle tout ce qui est dit, tout ce qui est fait, chaque acte a pour objectif le patient, sa sécurité et la qualité des soins. Dans les faits, ils peinent à y croire. Les mesures adoptées vont-elles concrètement dans le sens d’une amélioration de la prise en charge des patients ? Malgré la diffusion massive de ces beaux discours dans l’enceinte de l’hôpital, le doute subsiste.

Ethique médicale contre logique économique

Etre un « service public » au « service du public » reste officiellement un devoir au sein de tous les hôpitaux publics, une option pour les établissements privés. La réforme de l’hôpital c’est avant tout une réforme du sens éthique attaché à la notion de service public hospitalier, par l’introduction d’une logique économique à l’hôpital.

Les hospitaliers sont placés face à des injonctions contradictoires indépassables. Il faut soigner tout le monde, sans dépasser le budget, voire même en s’assurant que l’hôpital en tire une rétribution financière. L’activité fait loi, la productivité règne par la terreur.

 – Un PUPH : Mon travail c’est de soigner mes patients… Et on a des discours comme ça où on nous dit oui vous avez dépensé 4000 euros de plus que l’année dernière pour le même nombre de patient donc par patient vous avez dépensé plus… d’accord… et alors ? Si demain vous êtes malades et que vous avez besoin qu’on dépense 2000 euros d’examen parce que ça se justifie pour trouver votre maladie et le traitement adapté heu… c’est pas jeter par la fenêtre… Par contre vous demandez une prise de sang à votre médecin traitant pour connaître tout là, groupe sanguin et comment ça va etc. ça se sera de trop. Et ce qu’on attend de nous c’est de réduire le coût par patient ! Ben… voilà, si c’est juste 100 000 euros qu’on a il suffit de le dire, mais à un moment donné ce sera pas à nous de faire le choix de ça. On va passer un jour plus de temps à parler et à faire ça qu’à travailler c’est clair.

 – Un administratif : En maternité, vous ne faîtes pas assez de bébé, si ça continue comme ça on va devoir adapter les ressources…

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Les comptes dans le négatif fonctionnent telle une menace. Chacun est responsable de sa pratique et peut à tout moment nuire aux autres. Dans ce contexte tous s’observent, se menacent, se dénigrent.

Une mise en compétition de chaque métier qui nuit aux mobilisations

La culture du « on dit » s’immisce dans toutes les discussions et alimentent les fantasmes autour des causes de cette crise, omniprésente dans les esprits. Cela justifie l’effort collectif, donne un sens aux actes de chacun. Le contexte de travail s’alourdit et les dénonciations explicites pullulent.

 – Un PUPH : Aujourd’hui c’est le directeur général qui a tous les pouvoirs donc c’est quelqu’un qui n’a jamais vu un malade, qui n’a jamais fait un stage heu…hospitalier et qui va se retrouver à diriger une structure de médecins et de soignants heu… c’est complètement aberrant !

– Un Directeur hospitalier : Ils (les médecins) peuvent se plaindre qu’on parle d’argent et pas des patients, eux non plus ils ne parlaient pas des patients et du soin, seulement de leurs positions les uns par rapport aux autres, voilà pourquoi la situation financière des CHU est déplorable !

D’autres plus implicites prospèrent.

– Un PH : Le système est malade, obsolète, c’est mort ! Et malheureusement le système ne se remet pas en cause ! C’est ça le drame, c’est ça le souci… au jour d’aujourd’hui on est dans des réactions qui sont très grégaires, on se recroqueville les uns sur les autres par caste, et plus on peut stigmatiser une caste au détriment d’une autre, plus c’est simple !

Même la possibilité d’instaurer un lieu travail chaleureux dans un hôpital produit par tous, pour tous, au nom de tous, semble se perdre dans les limbes. Elle est noyée par les contradictions, la suspicion et le mépris du travail de l’autre.

Le rideau s’ouvre et le spectacle continue. Derrière le masque de la qualité et de la performance des soins, les malades continues évidemment d’être accueillis. Le livret du patient, les chiffres clés, la charte d’accueil et autres clinquants revêtements du service public tentent de camoufler le sentiment partagé d’un travail dans lequel les formes de tensions s’accumulent.

 V. Léon

   

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