Le social-libéralisme :

un oxymore mystificateur Bilan à mi-parcours de la deuxième droite (2)

Dans cette deuxième partie de son bilan de la « deuxième-droite » à mi parcours, J-P Garnier revient notamment sur la fonction politique du terme ambigu de « social-libéralisme ».

Un « tournant » en ligne droite

« Il est un peu désolant intellectuellement de voir la plupart des commentateurs parler d’un tournant “social-démocrate” de François Hollande alors qu’il s’agit en réalité d’un tournant “social-libéral” », déplorait le philosophe marxiste Yvon Quiniou à propos d’une profession de foi plus droitière que les précédentes du président de la République, émise lors d’une conférence de presse au début de l’année 2014. « Il convient donc, ajoutait-il, de dissiper une fois pour toute cette confusion qui ne fait pas honneur à ceux qui font la politique ou sont censés l’analyser avec probité [1]. » C’était là faire preuve d’une belle naïveté. L’honneur n’a rien à voir dans cette affaire. Ce vétéran communiste aurait dû savoir que, depuis quelque temps déjà, « ceux qui font la politique » ne doivent de pouvoir gouverner qu’à leur allégeance aux puissants du monde capitaliste, et que « ceux qui sont censés analyser avec probité » ce que racontent les gens qui détiennent ce pouvoir sont préposés par leur fonction à l’enfumage de l’« opinion publique » qu’il leur revient de formater. Il n’est donc pas « un peu désolant intellectuellement » mais parfaitement logique « de voir la plupart des commentateurs parler d’un tournant “social-démocrate” de François Hollande ».

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Dès lors, outre qu’Yvon Quiniou ne paraît pas percevoir le caractère contradictoire pour ne pas dire absurde de l’appellation « social-libéral » – nous y reviendrons plus loin -, on voit mal comment un tel tournant aurait pu s’opérer « dans l’idéologie politique de Hollande ». La carrière entière de cet apparatchik du PS, comme celle de la plupart de ses pareils, n’a été, en effet, qu’une suite de « tournants » où la part de l’« idéologie », si l’on excepte les motions de congrès et les discours de propagande qu’elle a servi à alimenter, a été réduite à la portion congrue. C’est pourquoi on ne comprendra jamais rien à l’évolution de ce qu’on appelle encore « la gauche » en France depuis son retour au pouvoir en 1981 si l’on persiste à prendre pour argent comptant les déclarations officielles de ses dirigeants, à commencer par la « rupture révolutionnaire » avec le capitalisme, à laquelle se réfère aussi Yvon Quiniou avec nostalgie, que François Mitterrand avait repris comme slogan à l’époque du programme commun.

Passons sur d’autres erreurs de l’auteur de l’article, communes aux ex-staliniens recentrés – Marx n’a jamais été social-démocrate au sens où ils l’entendent, pas plus que le « système soviétique » ne constituait un réel danger pour les régimes capitalistes – pour arriver à celle, majeure, qui consiste à attribuer l’avènement du « social-libéralisme » en France à « un seul événement  » : la chute du mur de Berlin. En réalité, c’est à la fin 1982 et surtout en 1983 – pour ne pas remonter beaucoup plus loin [2]– que, sous l’égide du tandem Fabius-Delors, le coup d’envoi lui a été donné avec le lancement d’une politique dite de « rigueur » pour éviter le terme honni d’« austérité » lié à celle menée auparavant par Raymond Barre. Là résida le vrai « tournant », non pas « social-libéral » mais carrément néo-libéral.

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Inutile de revenir, tant elle est connue, sur la liste des conquêtes sociales tour à tour liquidées au gré des « alternances », tout au long de la période suivante, qui prendront le nom de « réformes » sous le règne de Nicolas Sarkozy. Ne voulant pas être en reste, François Hollande, élu avec l’aval et le même le soutien discret des patrons et des banquiers les plus avisés [3], va poursuivre cette entreprise de démantèlement de l’« État social » que son prédécesseur ne pouvait mener à bien sans risquer de voir le peuple descendre dans la rue autrement que pour des manifestations traîne-savates. Conseillé, à quelques têtes près, par les mêmes « experts » économiques que le précédent président de la République, son successeur à l’Élysée ne s’est pas seulement empressé de consentir aux desiderata des capitalistes. Du « pacte de stabilité » imposé par la Commission européenne au « pacte de responsabilité » inspiré du « pacte de confiance » concocté par le Medef, François Hollande s’est employé à les anticiper, foulant allégrement aux pieds sa déclaration de guerre électorale à « mon adversaire la finance ». À l’entendre, celui-ci n’avait « pas de visage ». Déclaration mensongère alors que les hiérarques du PS n’ont cessé de frayer depuis des années avec ses plus éminents représentants, et qui aurait dû faire s’esclaffer son auditoire militant au Bourget au lieu de susciter les applaudissements des incurables « gogos-de-gôche » qui le composaient. Faudrait-il ne choisir qu’un visage de la dite « finance », celui d’un de ses serviteurs les plus attitrés et titrés suffirait : Pierre Moscovici, ministre de l’Économie et des Finances, habitué des dîners du Siècle et ex-vice-président du Cercle de l’Industrie fondé par DSK pour regrouper la fine fleur du CAC 40.

On aura compris que le pseudo-« tournant social-démocrate » de Hollande n’est pas tombé du ciel, pas plus que la fameuse déclaration de Lionel Jospin au cours sa calamiteuse campagne électorale de 2002, selon lequel son projet n’était « pas socialiste », ce qui n’était une révélation que pour nos médias asservis. Il serait tout aussi illusoire d’imputer, comme le fait Yvon Quiniou, cette énième concession de la gauche gouvernante au patronat à un déficit de « pensée » ou/et de « volonté», à une « culture du renoncement » de la part de ses dirigeants. C’est là une vision psychologisante et moralisante du comportement des politiciens professionnels – on nous pardonnera ce pléonasme, typique des limites de la capacité critique de ce qui reste de l’intelligentsia progressiste en France, comme en témoignent, par exemple, sur le même registre idéaliste, les éditoriaux et les paragraphes conclusifs des articles du Monde diplomatique consacrés depuis presque trente ans à vitupérer la « dérive néo-libérale » du Parti solférinien. Sous peine de tomber à notre tour dans ce travers, nous nous garderons donc d’attribuer ce manque à une quelconque insuffisance intellectuelle ou à on ne sait quelle faille éthique.

Seule une analyse matérialiste, c’est-à-dire de classes, de ce qu’est, socio-historiquement, la « gauche de gouvernement » aujourd’hui nous semble pertinente pour éclairer la raison principale, non seulement de son ralliement au soi-disant « social-libéralisme », mais aussi de l’aveuglement persistant à son sujet de la plupart des intellectuels qui prétendent s’y opposer : l’appartenance de classe de l’une et des autres à ce « troisième larron de l’Histoire », entre bourgeoisie et prolétariat, qu’est la petite bourgeoisie intellectuelle (PBI) [4].

L’irrésistible ascension de la petite bourgeoisie intellectuelle

Pour résumer en quelques mots une thèse développée ailleurs [5], il suffira de dire que la reproduction des rapports de production capitalistes ne peut s’effectuer, lorsque ceux-ci ont atteint un certain stade de développement, qu’avec le concours structurel d’une classe intermédiaire, scolairement dotée et préposée aux tâches de médiation assurant le relais entre direction et exécution, soit entre « le haut » et « le bas » de la société. Ces tâches peuvent se subdiviser, en se combinant parfois, selon quatre fonctions : conception, organisation, contrôle, inculcation. Pour les accomplir, on trouve aussi bien les cadres, les ingénieurs et les techniciens, que les enseignants et les chercheurs, les technocrates de la planification, de la programmation ou de la gestion aux niveaux national et local, que le personnel qualifié des établissement médicaux et socio-éducatifs, sans oublier évidemment les professionnels de l’« info-com » (journalisme, publicité et propagande) et les « créateurs » et « créatifs » en tous genres (architectes, artistes, écrivains, éditeurs, etc.), ni les agents des échelons supérieurs et intermédiaires de l’appareil répressif d’État. Soit, pour l’ensemble, presque 40 % de la population active.

Dans une conjoncture « normale », l’accomplissement de ces tâches de médiation se réalise sans heurts, sur le plan politique, sous le signe et dans le cadre de l’« alternance » entre partis de droite représentant plus ou moins directement et ouvertement la classe dominante, et partis de gauche représentant les classes dominées, mais de telle manière que la domination de la première ne soit jamais fondamentalement contestée. Il convient toutefois de préciser que les partis de gauche, quelle que soit leur appellation (sociale-démocrate, socialiste, travailliste, etc.) sont presque exclusivement composés de membres de la PBI et que ce sont avant tout les intérêts de cette classe qu’ils sont chargés de faire valoir, mais non de faire prévaloir sous peine de menacer ceux de la bourgeoisie [6]. Quant aux intérêts des prolétaires ouvriers ou employés, ils sont satisfaits a minima, au gré des rapports de forces dans les champs extra-politiques. Tributaire de leur appartenance de classe, mais aussi de leur électorat, la disposition des politiciens de gauche, non pas à « représenter » les couches populaires, ce qui est leur fonction officielle, mais à prendre réellement en compte leurs besoins et leurs aspirations, varie en fonction de la pression effective que celles-ci peuvent exercer sur eux en dehors des joutes électorales. Pendant longtemps, ce fut le « modèle scandinave » qui incarna au mieux ce qu’il faut bien appeler une collaboration de classes, à tel point que, au vu des bienfaits accordés par l’« État-Providence » aux classes dominées en termes d’équipements collectifs et de services sociaux, on allait jusqu’à parler d’un « socialisme » suédois ou danois.

Au regard de l’Europe du nord, la conjoncture s’est révélée beaucoup moins « normale » dans l’Europe du sud, en France en particulier, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et au cours des trois décennies qui suivirent. L’hégémonie de la bourgeoisie était fondée sur une alliance de classes d’un autre type avec la petite bourgeoisie traditionnelle issue des stades antérieurs du capitalisme (petits commerçants, artisans, petites paysans, professions libérales traditionnelles, etc.), le tout s’appuyant, en Espagne, au Portugal et en Grèce, sur des régimes autoritaires et répressifs, et en France sur un « État fort », pour assurer la soumission des classes populaires. De ce fait, la petite bourgeoisie intellectuelle, qui avait pris également son essor, mais avec retard et à un degré moindre dans ces pays, et dont l’importance allait croissant sur les plans démographique, économique et idéologique, s’était trouvée bloquée dans l’ascension politique qui lui aurait permis d’accéder au rang de classe-appui cogérante de la domination. S’ensuivit une frustration donnant lieu à une radicalisation idéologique de plus en plus prononcée qui la conduisit, par le biais de ses leaders, penseurs et artistes les plus en vue, à mettre en avant ses ambitions et revendications sous la bannière de l’autogestion socialiste ou de la révolution communiste. En France, un terme résumait cette posture : la « contestation ». Celle-ci fut de courte durée.

Alors que la chute des dictatures en Espagne, au Portugal et en Grèce ouvrait la voie aux « transitions démocratiques », tandis qu’en Italie la triade parti socialiste-démocratie chrétienne-mafia relâchait son emprise au profit d’un parti communiste auquel l’« eurocommunisme » servait de cache-sexe pour masquer un net désir de collaboration de classes, le soubresaut de Mai 68 fit en France l’effet, aux yeux des secteurs éclairés de la classe dirigeante, d’un véritable coup de semonce de la part des néo-petits bourgeois devenus « enragés ». Parmi les slogans des soixante-huitards, on sut néanmoins en haut lieu interpréter assez vite l’un d’eux comme il le fallait.  « L’imagination au pouvoir ! », qui figurait dans le lot des mots d’ordre, n’était autre que le cri de la PBI française réclamant en réalité une participation au pouvoir, à l’instar de la position occupée par ses homologues de l’Europe septentrionale. Mais cela à son insu car, prise par l’effervescence enthousiaste propre à ce genre d’événements, qui la poussait à regarder alors avec envie vers la Chine maoïste ou le Cuba castriste [7], elle n’imaginait pas que ladite imagination n’était autre que celle dont elle s’estimait la seule détentrice. La place convoitée dans les instances de pouvoir lui sera accordée, « nouvelle société » puis « libéralisme avancé » aidant, d’abord dans les appareils d’État éducatifs, scientifiques et culturels, puis à la tête de nombreuses collectivités locales, et enfin au sommet de l’État. Ce sera la victoire du 10 mai 1981. Sa victoire. Et le sociologue Pierre Bourdieu pourra en conclure que ce qu’il appelait la « nouvelle petite bourgeoisie » était passée du statut de fraction dominante des classes dominées à celui de fraction dominée de la classe dominante. Ce qu’elle est demeurée aujourd’hui, étant entendu, cependant, que la PBI, y compris ses strates supérieures, reste plus que jamais subordonnée à la « grande », désormais transnationalisée.

Ce que deux sociologues, repris par des journalistes, appelleront l’« élite rose » ne constitue, si l’on peut dire, que le dessus du panier politique de la PBI [8]. La plupart de ses membres appartiennent aux strates supérieures de cette classe et ont atteint les positions de pouvoir qu’ils occupent au sein des institutions étatiques, en tant qu’élus nationaux et/ou locaux, mais aussi comme hauts fonctionnaires ou experts, après avoir emprunté, dans la majorité des cas, la voie royale des grandes écoles et des universités. La trajectoire ascensionnelle d’une partie d’entre eux s’est accompagnée d’un parcours militant, mais un « militantisme soft », pour reprendre une expression des deux sociologues mentionnées, où, pris dans les intrigues et les manœuvres qui conditionnaient leur progression dans la hiérarchie partidaire, leur contact avec la base est resté des plus réduits, sauf en période électorale. Certes, parmi les plus anciens, certains ont connu leur période « gauchiste », mais il n’en demeure pas moins, vu le pedigree des leaders de Mai 68 et leur notabilisation ultérieure, qu’ils sont, comme les autres caciques du PS, très peu représentatifs du « peuple de gauche » auquel le Premier ministre Pierre Mauroy aimait à se référer durant les quelques mois de l’« état de grâce ».

 Aux côtés de cette « élite rose », et plus ou moins intimement mêlés à elle, gravite et papillonne un essaim d’intellectuels de cour, d’artistes domestiqués et de « communicants » stipendiés prêts à rehausser le prestige des nouveaux Princes, en mettant à leur service le talent ou, à défaut, l’habileté requis dans leurs spécialités respectives. Aux étages inférieurs prend place le gros des troupes néo-petites bourgeoises dont l’empilement, pour être écrit par le détail, nécessiterait un ouvrage entier. Si leur rôle est subalterne, pour ne pas dire dérisoire, dans la conduite des affaires du pays, il est, à l’instar de celui de l’élite et de ses supplétifs culturels et médiatiques, essentiel au maintien de la « cohésion sociale », comme on dit à Sciences-Po pour ne pas avoir à parler d’ordre social. Un rôle qui, pour être tenu, quand on se figure « de gauche », doit l’être inconsciemment.

Du « social » au « sociétal »

De par sa position médiane et sa fonction médiatrice, la PBI ne peut qu’être traversée par les contradictions sociales qu’elle a pour vocation structurelle de gérer. Or, vivre ainsi le cul entre deux chaises – c’est-à-dire cerveau entre deux classes – n’est pas chose aisée. D’où un malaise à la fois idéologique et psychologique, qui incite les néo-petits bourgeois à se réfugier la plupart du temps dans le déni et la mauvaise foi. De fait, ils ne peuvent faire correctement ce qu’il font qu’à la condition d’ignorer, volontairement ou non, ce qu’il sont. Autrement dit, sauf pour les plus lucides – qui sont souvent aussi les plus cyniques (ceux qui ne le sont pas sont amenés à rompre, au moins idéologiquement, avec leur classe) -, majoritaires parmi l’élite rose et une part de son entourage, les autres n’« assurent » que dans la mesure où ils n’assument pas. Ce qui explique, en particulier, le refus catégorique des chercheurs en sciences sociales, à quelques exceptions près, d’entendre parler de « petite bourgeoisie intellectuelle », concept simpliste et réducteur selon eux, entaché de marxisme, ce qui ne pardonne pas pour des gens aux yeux desquels le « grand récit » de l’émancipation collective relève désormais de la fiction.

Pour remplacer ce concept, tout en continuant à se proclamer « de gauche », il a quand même bien fallu trouver un substitut : les « petits récits » de l’épanouissement individuel, comme si le néo-petit-bourgeois en était venu inconsciemment, faute de mieux, à ériger sa petitesse en mesure du monde. C’est ainsi qu’un néologisme est venue saluer cette mutation : le « sociétal » en lieu et place du « social ». Dépourvue de pertinence scientifique, cette notion qu’on veut faire passer pour un concept a acquis en revanche un impact idéologique considérable, comme ne cesse de le montrer depuis quelque temps ce qu’il est convenu d’appeler « l’actualité » en France.

Si la gauche a définitivement remisé au grenier à chimères la défense des travailleurs et la lutte contre l’exploitation, et, plus largement, toute perspective de dépassement du capitalisme, il lui reste un terrain de repli pour affirmer sa différence irréductible d’avec la droite : celui des « valeurs ». Un terrain où elle a transposé l’affrontement qui l’oppose à droite alors que rien de l’en distingue plus dans les autres domaines, qu’il s’agisse de politique économique, de politique étrangère ou de politique sécuritaire. Ce terrain, baptisé « sociétal », concerne l’évolution des mœurs et des mentalités. Pour fustiger et disqualifier les gens qui font obstacle à cette évolution ont été remis au goût du jour les vieux vocables qui ponctuaient naguère le combat contre les possédants et leurs représentants politiques ou idéologiques : « arriérés », « rétrogrades », « réactionnaires », etc. Ce qui donne l’impression à cette « gauche morale » – mais non moralisante, qualificatif réservé à la droite – qu’elle est restée fidèle à sa tradition progressiste alors qu’elle n’est plus plus que moderniste.

Ainsi va-t-elle livrer un combat sans relâche pour l’égalité des sexes – ou des « genres » – au sein de la famille, au travail ou dans la vie politique, en laissant simultanément s’accroître, sous l’effet d’une politique économique entièrement soumise aux diktats de la « troïka », les inégalités sociales en matière d’emploi, de revenu, de logement, de formation, de soins médicaux et de durée de vie. La croisade pour le « mariage pour tous », patronnée par des personnalités de gauche politiques et artistiques, va mobiliser les foules, ou, plus précisément certaines foules, celles des néo-petits bourgeois, au moment où le corps expéditionnaire français était envoyé rétablir l’ordre en Françafrique dans l’indifférence la plus totale de leur part. La gauche, qu’elle soit gouvernementale ou «  radicale », n’aura pas de mots assez durs contre les participants de la « Manif pour tous », traités comme d’incurables attardés qui « freinent la marche en avant de la société ». Du mouvement du capital, qui imprime le rythme et l’orientation de ladite marche, il n’est, en revanche, plus du tout question. Valeur soixante-huitarde déconnectée de la critique globale de l’ordre capitaliste où elle s’inscrivait, l’« autonomie de l’individu » est dorénavant sacralisée pour faire oublier la dépendance croissante de ce dernier à l’égard de déterminations sociales, de décisions politiques, de conditionnements idéologiques et de contraintes technologiques sur lesquelles il n’a aucune prise, et qui modèlent pourtant une « vie quotidienne » censée ne plus résulter que de son libre choix.

Un éditorial de la rédactrice en chef du Monde, dont l’intitulé résume déjà à lui seul le « rôle historique » désormais imparti à la gauche officielle, déroule le crédo qui lui tient lieu désormais de projet : « La gauche, le vivre ensemble et les réformes sociétales » (05.02.14). Le couplet de rigueur sur « l’évolution générale des sociétés occidentales » et les « aspirations contemporaines », dont on se sait pas trop si elles en seraient la cause ou l’effet, prélude à une attaque en règle contre la « frange la plus conservatrice de la population » encouragée dans son animosité par des « groupes réactionnaires ». D’un côté, donc, les forces du changement, de l’autre les forces conservatrices, comme au bon vieux temps de la lutte des classes. Un temps honni aujourd’hui, cependant, par la néo-petite bourgeoisie et la gauche de gouvernement en qui elle continue de se reconnaître malgré l’« austérité » qui a commencé à rogner son niveau de vie. Car si ladite gauche « soutient les aspirations aux changements de nos sociétés », il est hors de question qu’elles portent atteinte aux rapports d’exploitation et de domination capitalistes. De fait, ils n’ont guère été affectés, pour user d’une litote, par les « grands changements sociétaux » dont les « réformes de société » portées par la gauche auraient accouché, tels la loi sur l’IVG votée par elle en appui à la droite « centriste » giscardienne, l’abolition de la peine de mort, l’adoption du premier contrat civil favorable aux homosexuels, le Pacs, le mariage pour tous, en attendant la PMA. « Ce libéralisme des mœurs se double d’une volonté de pouvoir disposer de soi à tous les stades de la vie », exulte, euphorique, notre plumitive mondaine, « la revendication de liberté des individus n’a fait que croître ». Ce qui tombe à point au moment où le parti solférinien multiplie parallèlement les feux verts à une liberté d’entreprendre qui laisse peu de choix aux travailleurs qui vivent sous son emprise.

Georges Pompidou, tirant les leçons de Mai 1968, puis Raymond Barre, partisan de donner une tour « avancé » au libéralisme, avaient fait leur la devise selon laquelle il fallait « changer la société pour ne pas avoir à changer de société ». En d’autres termes, pour reprendre une formulation encore plus ancienne, « Le changement dans la continuité ». Or, c’est précisément ce à quoi s’emploie la gauche au pouvoir. En donnant force de loi aux différentes facettes de l’éthos néo-petit bourgeois, ses « réformes sociétales » auraient la vertu de « faire bouger les contours du vivre ensemble » [9]. Ce qui, il est vrai, n’est pas du luxe dans une société de classes plus clivée que jamais, traversée par des antagonismes et des conflits de plus en plus difficiles à nier ou à neutraliser.

On peut néanmoins se demander, étant donné l’aggravation de la situation des classes populaires, de plus en plus délaissées par une gauche réformatrice – et non réformiste [10]-, c’est-à-dire laissées seules aux prises avec un capitalisme redevenu sauvage, si le rose dont elle enrobe ses réformes n’est pas de nature à faire ressurgir en retour le noir ou le brun, symbolisé par la montée du Front national. Avec, en guise de riposte, la formation de l’inévitable « front républicain » entre la droite classique et cette deuxième droite qu’est devenue la gauche, prêt à déployer, comme on l’a vu avec l’« affaire Dieudonné-Soral », l’arsenal répressif idoine au nom de la « défense de la République ». Or, rien ne dit que la PBI (ou du moins une partie d’entre elle) ne serait pas la première à en faire les frais si, menacée à son tour par le chômage et la précarité, mais aussi rendue consciente de la barbarie du capitalisme par la décomposition sociale et la dévastation écologique qu’il génère et qui ne l’épargneront pas à la longue, elle s’avisait de renouer sur des bases nouvelles, en pratique et pas seulement dans les discours, avec les idéaux émancipateurs d’antan. Réapparaîtrait, en tout cas, peut-être sous de nouveaux atours, l’opposition séculaire entre socialisme et libéralisme, renvoyant aux poubelles de l’histoire cette trompeuse contradiction dans les termes qu’est le soi-disant social-libéralisme.

Jean-Pierre Garnier

 Lire la première partie de la chronique

Cette chronique est initialement parue en mars 2014 dans Les Z’Indignés.

 

Du même auteur sur le même thème, La Deuxième droite (avec Louis Janover), Agone, 2013.


[1]     Yvon Quiniou, « Le social-libéralisme n’est pas la social-démocratie ! », Médiapart, 30 janvier 2014.

[2]     Les dés ont été jetés dès 1957, lorsque le gouvernement « socialiste » de Guy Mollet signait le Traité de Rome, l’entrée de la France dans la CEE, inaugurant ainsi la pénétration des principes du néo-libéralisme dans la gouvernementalité française.

[3]     Sur ce soutien, voir la vidéo « Le plan de bataille des financiers », Les Mutins de Pangée.

[4]     Ceci dit au risque de passer pour « archéo-marxien », à ne pas confondre avec « archéo-marxiste », le « marxisme » étant la version falsifiée de la pensée de Marx, qui a légitimé en les masquant les impostures des régimes et des partis qui se réclamaient de lui.

[5]     Lire Jean-Pierre Garnier et Louis Janover, La Deuxième Droite [1987], Agone, 2013

[6]     Les partis communistes eux-mêmes se sont largement « empetitbourgeoisés » au fur à mesure d’une évolution idéologique qui les a amenés là où ils sont quand ils n’ont pas disparu : aux marges du système politique.

[7]     Dans ces deux pays, l’intelligentsia avait réellement pris le pouvoir aux anciennes classes dirigeantes. D’où la fascination exercée pendant un temps sur les « révolutionnaires » diplômés du sud européen par ces régimes de capitalisme bureaucratique.

[8]     Monique Dagnaud et Dominique Mehl, L’Élite rose, Ramsay, 1982.

[9]     Cécile Prieur, « La gauche, le vivre ensemble et les réformes sociétales », op. cit.

[10]   Le réformisme était la voie électorale, donc graduelle et pacifique, supposée mener au socialisme.

   

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