Areva en Afrique

Areva vient d’annoncer un accord avec le gouvernement du Niger pour prolonger l’exploitation de plusieurs mines d’uranium. L’indépendance énergétique de la France grâce au nucléaire est un mythe : l’uranium qui alimente le nucléaire civil et militaire provient pour une large part du sous-sol africain. Dans Areva en Afrique, Raphaël Granvaud détaille les conditions dans lesquelles la France et Areva se le procurent au meilleur coût, au prix d’ingérences politiques et de conséquences environnementales, sanitaires et sociales catastrophiques pour les populations locales. Son travail s’inscrit dans le sillon creusé depuis des années par l’association Survie qui n’a cessé de dénoncer et d’analyser les dérives peu médiatisées de la Françafrique contemporaine.

Areva au Niger : une tragédie sociale

La ville d’Arlit est à l’image de ce qu’Areva a apporté à la région et de la relation qui unit la France au Niger. Même si le personnel d’encadrement subalterne des mines a été, pour des raisons politiques et économiques, progressivement « nigérianisé », les classifications et les hiérarchies coloniales ont été reproduites et sont visibles dans l’organisation même d’Arlit, cette ville créée artificiellement en plein désert pour les besoins de l’exploitation uranifère. « La ségrégation est flagrante », témoigne Almoustapha Alhacen : « Dans la cité, Areva a instauré le système des collèges. Il y en a cinq en matière d’habitation. Les MAB (maisons pour agents blancs), qui sont bien nanties, avec une prise en charge totale des frais de l’énergie et de l’eau. Suivent les RA (résidences africaines) destinées aux agents africains, constituées de deux pièces étroites avec de moindres commodités. Les DA (dortoirs africains) sont encore moins nantis et ne bénéficient que d’un espace très réduit, dépourvu d’électricité et d’eau. » [1] Les plus mal lotis des ouvriers d’Areva bénéficient pourtant de conditions privilégiées au regard du sort de l’immense majorité de la population de la ville : « Hors de l’environnement fabriqué par l’entreprise, Arlit offre un visage différent », constate une journaliste du Guardian. « Dans les rues, une atmosphère de désespoir pèse sur des cabanes construites avec de la terre, des bâches en plastique, de la tôle ondulée et des bouts de ferraille probablement volés dans les mines. » [2] Une autre journaliste, algérienne, rapporte : « À quelques centaines de mètres du centre, des quartiers encore plus pauvres, les boukokis, abritent des milliers d’anciens nomades, rescapés de la grande sécheresse de 1984, qui a disséminé leur cheptel. Leur vie est un enfer perpétuel. Les plus chanceux survivent grâce aux revenus de la contrebande de pâte et de carburant venus de Tamanrasset ou du trafic des sans-papiers à destination de l’Algérie. » [3] Cette situation que n’ont pas arrangé les dégâts écologiques de l’exploitation minière est évidemment passée sous silence par Areva, qui prétend déployer « depuis plusieurs décennies des programmes de santé et de développement […] très importants pour la région d’Arlit. » [4] Qu’importe si dans la réalité, il existe encore « des écoles sans locaux ni tables ? » [5] Areva se flatte aussi d’être « partenaire financeur d’un ambitieux projet socio-économique d’électrification de la ville induite d’Arlit (quartiers périphériques) qui doit toucher près de 50 000 personnes. » Mais comme l’exploitation du site d’Arlit n’en a plus que pour une dizaine d’années [6], il y a fort à parier que les populations des bidonvilles, comme les travailleurs devenus inutiles, soient abandonnés à leur sort, aucune reconversion du site n’ayant été envisagée. Qui entretiendra les infrastructures d’une ville devenue inutile en plein désert ? Comment les populations seront-elles alors approvisionnées en eau ?

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Militant de Greenpeace prenant des mesures de radio-activité (Niger)

Les pollutions résultant de l’exploitation minière, ainsi que la surexploitation de la nappe phréatique ont contribué à la désertification de la zone d’Arlit. La faune et la flore, très riches avant les débuts de l’exploitation minière, ont largement disparu. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, on peut nourrir des inquiétudes concernant les villages qui se trouvent à quelques kilomètres du futur gisement d’Imouraren. C’est même toute la région jusqu’à Agadez qui risque de se trouver sinistrée, avec des répercussions socio-économiques et culturelles considérables si l’exploitation vient compromettre le tourisme (déjà affecté par l’insécurité grandissante) et surtout l’activité agro-pastorale, cette dernière représentant tout de même 11 % du PIB, contre moins de 5 % pour l’uranium.

Comme on l’a dit, des populations ont déjà été priées de déguerpir d’Imouraren, comme d’autres territoires sur lesquels des concessions minières ont été attribuées, la distribution de ces dernières s’effectuant en violation flagrante des droits des peuples autochtones tels qu’ils sont mentionnés dans la déclaration des Nations unies ou la Charte africaine des droits de l’homme. Ni leur droit à l’eau, ni le droit à leur mode de développement économique, social ou culturel ne sont respectés. Pour Areva, c’est bien simple, ces populations n’existent pas : ainsi son porte-parole, en réponse aux accusations d’expropriation, peut-il tranquillement déclarer dans la presse française que « cette immense superficie n’est pas habitée » ou que « les populations locales, majoritairement nomades, n’ont quasiment pas de biens fonciers », puisqu’elles ne possèdent pas de titres de propriété pour les terres qu’elles parcourent depuis des siècles. « Nous avons réussi à délimiter une surface d’exploitation qui ne risque pas de gêner les éleveurs » [7], conclut-il. C’est sans doute pourquoi les 200 km2 du site d’Imouraren sont sanctuarisés, clôturés, interdits d’accès et surveillés par des dizaines de militaires ou de para-militaires. « Dans les faits », estiment deux chercheurs, « la pression sur les ressources naturelles (eau, terres arables, etc.) et les richesses minérales (uranium, pétrole, etc.) concourt à un retour en force du vieux principe colonial du cantonnement des tribus. Tout se passe comme si les nomades d’Imouraren se faisaient refouler sans autre forme de procès qu’un droit de conquête, c’est-à-dire un droit du plus fort puisque la terre, propriété de l’État, a été concédée sans prendre en compte leur existence. »[8] Dans ces conditions, le nomadisme paraît voué à disparaître.

Il ne faudra donc pas s’étonner que des processus en cours s’en trouvent amplifiés, que certains parmi les populations marginalisées trouvent dans le choix des armes ou les activités criminelles un espoir de salut. Lorsque les trafiquants de drogues ou les miliciens d’Al-Qaida au Maghreb islamique seront devenus les uniques employeurs de la région pour les exclus de l’exploitation minière, il sera toujours temps de déployer encore davantage de militaires français en guise de remède…

 

Raphaël Granvaud

Extrait de Areva en Afrique, une face cachée du nucléaire français. Collection « Dossiers noirs », co-édition Agone – Survie

[1]. A. Alhacen, «Areva nous a apporté une pollution durable et non réversible», Interview à El Watan, 7 décembre 2010.

[2]. C. Sourt, « Areva accusé de toutes parts », The Guardian, cité et traduit par Courrier international, 12 mars 2009, n° 958.

[3]. S. Tlemçali, « Arlit, une poudrière aux portes de Tamanrasset », <elwatan.com>, 7 décembre 2010.

[4]. <http://www.areva.com/FR/activites-592/un-partenariat-durable-avec-le-niger.html>

[5]. « Les raisons de la colère », Aïr Info, 15 mai 2006, n° 40.

[6]. Areva, Areva au Niger, janvier 2009, p. 3.

[7]. « Areva défend son action au Niger », LeJDD.fr, 26 mars 2009.

[8]. A. Afane et L. Gagnol, 2010, p. 50.

   

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