La masse et le poids

Comme chacun le sait, pour l’avoir appris à l’école et s’être dépêché de l’oublier, la masse et le poids d’un corps sont deux choses différentes, que la science physique commande de distinguer rigoureusement, même si elle admet que l’un est proportionnel à l’autre. La masse est une quantité de matière, le poids est la force verticale qui s’exerce sur elle du fait de la gravitation universelle. Dans l’usage que nous en faisons couramment, les deux notions sont devenues interchangeables. Sur le plan de notre vie quotidienne, cette confusion ne change guère les choses. Comme le résumait plaisamment un cancre humoriste : « si un camion vous roule dessus, vous vous moquez de savoir si c’est sa masse ou son poids qui vous écrase ! »

C’est parce que les contingences de la vie quotidienne maintiennent notre pensée au ras du sol que perdure ce qu’il faut bien appeler une forme de bêtise inextirpable de l’esprit humain, faite à la fois d’ignorance obstinée et d’accoutumance satisfaite – dont on ne dit pas suffisamment qu’elle est l’une des conditions essentielles de reproduction du désordre établi. C’est elle en effet que sollicite en permanence le travail de toutes les instances de défense et de conservation du monde existant, qui peuvent toujours s’appuyer, en dépit de toutes les avancées du savoir et de la diffusion des lumières, sur l’incroyable persistance dans notre entendement de confusions grossières dont nous savons bien, abstraitement et en principe, qu’elles sont des erreurs mais dont nous sommes incapables de nous défaire ni de tirer des conséquences pratiques. Par intérêt, paresse, veulerie, perversité, lâcheté, niaiserie ? Pour toutes ces raisons sans doute et quelques autres encore. N’importe : ce qui est ici à souligner, c’est le rôle éminent joué par ce genre de bévue dans le fonctionnement d’un système de domination sociale dont la pérennité repose sur la capacité de ses membres, dominants et plus encore dominés, à prendre et faire prendre le poids pour la masse, la force pour le droit, l’avantage de quelques-uns pour l’intérêt général, la licence pour la liberté, le plaisir pour le bonheur, la vengeance pour la justice, le parti socialiste pour la gauche française, les EU et l’UE pour des démocraties, l’avoir pour l’être, le toc pour l’authentique et les vessies pour des lanternes dans tous les domaines.

Nous savons bien que tout cela est faux. Ou plutôt nous devrions le savoir car la fausseté de ces croyances nous a été maintes fois prouvée dans les faits et depuis longtemps. Mais nous continuons, imperturbablement, pour une foule de raisons inextricablement emmêlées, à faire comme si ça n’avait aucune importance. À telle enseigne qu’on en arrive à se demander si, au-delà de toutes les motivations et circonstances locales et occasionnelles, qui poussent à la réactivation constante de nos illusions, celles-ci ne seraient pas la manifestation d’une sorte d’invariant structurel, quelque chose comme une propriété anthropologique capable d’opérer dans les contextes empiriquement les plus divers. Réfléchir sur cette épineuse question nous entraînerait assurément hors du cadre de cette chronique.

Pour nous en tenir au sujet qui nous occupe, celui de notre irréductible propension à confondre la réalité avec ses apparences, bornons-nous pour finir, à évoquer une des confusions les plus utiles aujourd’hui à la reproduction du système et les plus difficiles à combattre : la croyance inepte que l’actualité, c’est la réalité – illusion qui exerce particulièrement ses ravages dans les esprits contemporains, conditionnés dès la petite enfance à ne percevoir la réalité des choses qu’à travers des médias de toute nature, c’est-à-dire par l’intermédiaire d’une énorme machine à fabriquer un produit symbolique distribué sur le marché sous l’appellation d’« actualité » et dont l’information journalistique est l’expression par excellence.

L’écrasante majorité des consommateurs de ce produit le confondent avec la réalité comme ils confondent la masse et le poids : la masse, en l’occurrence, c’est le matériau brut de ce qui se passe objectivement en Syrie, en Ukraine, en Iran ou ailleurs ; le poids, c’est le traitement partiel et partial que les médias infligent à cette réalité. L’information qu’ils en tirent est une représentation fabriquée, que les médias nous vendent comme un enregistrement exact et fidèle de ce qui se passe dans la réalité, alors qu’il ne s’agit pour l’essentiel que de la vision propre aux chancelleries et aux services de propagande des grandes puissances capitalistes occidentales, vision épousée et relayée depuis ses rédactions parisiennes, à grand renfort publicitaire, par une armée de bobos prétentieux et mystifiés qui confondent systématiquement le poids et la masse mais se prennent néanmoins pour des géopoliticiens avertis et, rivalisant de rhétorique belliciste, pour des champions des droits de l’Homme – dans leur version atlantico-otanienne, exclusivement.

Cela, bien sûr, tout le monde le sait depuis longtemps. Mais tout le monde, ou presque, fait comme si l’« actualité » mise à l’antenne ou en page était la réalité même. À partir de quoi, tout le prétendu combat pour « changer les choses » s’en trouve déréalisé et dégénère en simulacre.

Alain Accardo

Chronique initialement parue dans La Décroissance en avril 2014.

Du même auteur, dernier livre paru, De notre servitude involontaire, Agone, coll. « Éléments », 2013.

 

   

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