L’Âge d’or

Dans la longue tradition de la littérature utopiste qui court de Platon à nos jours, en passant par Rabelais, Campanella, More et quelques autres, le thème hésiodique de l’« Âge d’or » revient de façon récurrente. L’une des représentations sans doute les plus frappantes et les mieux imprimées dans l’imaginaire collectif de ce à quoi peut ressembler ce monde idéal est certainement la description de style naïf qu’en a donnée Ovide dans ses Métamorphoses, bien avant que Bruegel l’Ancien n’en fît le sujet d’un tableau universellement connu sous le titre Pays de Cocagne.

Un court passage des Métamorphoses, resté célèbre, mérite d’être une fois de plus reproduit, parce qu’il résume parfaitement la fantasmagorie qui hante les rêves de l’Humanité depuis des millénaires, comme l’attestent quelques-uns des plus grands monuments de la littérature universelle (dont la Bible de l’Ancien Testament) : « L’Âge d’or fut le premier. Sans magistrats, sans loi, il cultivait de lui-même la justice et la vertu. La crainte du châtiment était inconnue ; on ne lisait pas des paroles menaçantes gravées sur l’airain suspendu ; une foule suppliante ne redoutait pas les regards de son juge ; mais il n’y avait pas de juges, et l’on vivait en sûreté. Le pin, abattu sur les montagnes, n’était point encore descendu dans les ondes pour aller visiter un monde étranger, et les mortels ne connaissaient d’autres rivages que ceux qui les avaient vus naître. Les villes n’étaient pas encore entourées de fossés escarpés ; il n’y avait ni casques, ni épées ; et, sans soldats, les nations tranquilles goûtaient les douceurs de la paix. La terre elle-même, exempte de tribut, donnait tout volontairement, sans être ni remuée par le hoyau, ni jamais déchirée par le fer. Les hommes, satisfaits des aliments qu’elle leur présentait sans y être contrainte, cueillaient les fruits de l’arbousier, les fraises des montagnes, les baies du cornouiller, les mûres suspendues aux ronces épineuses, et les glands que laissait tomber le chêne aux larges rameaux. Le printemps était éternel, et les doux Zéphyrs caressaient de leurs tièdes haleines les fleurs écloses sans semence. En outre, la terre, sans être labourée, se couvrait bientôt de moissons, et les guérets n’avaient pas besoin de repos pour se dorer de lourds épis. On voyait aussi couler des fleuves de nectar, et des fleuves de lait ; la verte écorce de l’yeuse distillait un miel vermeil [1]. »

On trouve là, en quelques lignes, tous les thèmes qu’ont exploités, chacune à sa façon, les utopies les plus diverses lorsqu’elles ont voulu brosser le tableau d’un monde édénique originel, où l’Humanité, en paix avec elle-même et avec la Nature, coulait indolemment des jours de bonheur ininterrompu, comme un long fleuve tranquille de lait, de miel et de nectar, dans un paradis terrestre que ne troublait pas encore la malédiction d’avoir à gouverner ni la souffrance de devoir travailler. La nostalgie du Bon Sauvage sous-tend cette vision de l’Âge d’or, avec le regret de temps antédiluviens où l’Homme était spontanément vertueux et bienveillant envers son semblable, où la Terre était aussi féconde qu’hospitalière, et où la gazelle et l’agneau dormaient paisiblement aux côtés du tigre et du loup. Nous savons aujourd’hui que rien de ce que nous ont appris les sciences tant de l’Homme que de la Nature ne permet d’accréditer si peu que ce soit ce mythe enchanteur des origines, qui ne s’est jamais réalisé historiquement nulle part mais qui n’a cessé au fil des siècles d’enflammer les imaginations et même d’inspirer ici ou là des tentatives communautaristes vouées à péricliter plus ou moins rapidement.

L’une des plus récentes de ces tentatives fut le mouvement hippie des années 1960 et 1970, avec ses garçons et ses filles occupés à « faire l’amour, pas la guerre » entre deux joints et deux airs de guitare. On aurait pu craindre que la mondialisation économique n’eût mis du plomb dans l’aile à cette engeance angéliquement planante et mélodieuse. En réalité, la « crise » du système capitaliste semble lui avoir donné un regain de vigueur, si on en juge par les nombreuses publications (articles, pétitions, professions de foi, appels, etc.) qui circulent un peu partout. Ainsi pouvais-je lire dernièrement, dans le manifeste d’un groupe autrichien, un réquisitoire implacablement lucide et radical contre le système capitaliste en particulier, l’argent, l’économie, la politique, la République et toute organisation sociale en général. À la suite de ce sympathique exorde, on aurait pu s’attendre logiquement à une invitation à raser les nouvelles bastilles, à exproprier les nouveaux féodaux et, sinon à pendre les aristocrates à la lanterne, du moins à les inscrire au chômage et au Secours populaire. Au lieu de quoi on trouvait derechef une exhortation à adopter une énième version, à la mode anarcho-fouriériste, avec un parfum de Sermon sur la montagne, de la dolce vita hésiodico-ovidienne : « Ce qui est en jeu, c’est la libération de notre temps de vie. C’est elle seule qui nous permettra d’avoir plus de loisir, plus de plaisir et plus de satisfaction. Ce dont nous avons besoin, c’est plus de temps pour l’amour, l’amitié et les enfants, plus de temps pour réfléchir ou pour paresser, mais plus de temps aussi pour nous occuper, de façon intense et extensive, de ce que nous aimons. Nous sommes pour le développement tous azimuts des plaisirs. Une vie libérée, cela signifie de se reposer plus longtemps et mieux, mais, tout d’abord, dormir plus souvent ensemble, et plus intensément. Dans cette vie – la seule que nous ayons –, l’enjeu est la bonne vie, il s’agit de rapprocher l’existence et les plaisirs, de faire reculer les nécessités et d’élargir les agréments. Le jeu, dans toutes ses variantes, requiert à la fois de l’espace et du temps. Il ne faut plus que la vie soit cette grande occasion manquée [2]. »

Moi, camarades, je veux bien. Même si je pressens qu’à la longue ce serait un brin monotone de ne rien faire que de me soulever de temps à autre de ma couche voluptueuse, pour aller, entre deux orgasmes, cueillir au-dessus de ma tête une papaye juteuse ou une mangue mûre, ou remplir un bol de lait au ruisseau voisin. Je suis partant pour le grand jeu de plein air que vous proposez. Mais auparavant, dites-moi, comment comptez-vous faire adopter spontanément ce mode de vie, non pas seulement à 900 000 humains sur la planète, comme du temps du mythique Âge d’or, ni même à neuf millions, ni même à neuf cent millions, mais à bientôt neuf milliards et plus ! Auriez-vous l’idée de derrière la tête de réintroduire les méthodes industrielles dans l’agriculture pour produire autant de papayes et de mangues ? Sans même parler de l’indispensable pilule pour maîtriser les suites de tant d’étreintes amoureuses – le vieil Hésiode n’ayant pas jugé utile d’aborder la question de la régulation des naissances…

Alain Accardo

Chronique initialement parue dans La Décroissance en mai 2014.

Du même auteur, dernier livre paru, De notre servitude involontaire, Agone, coll. « Éléments », 2013.

[1]     Ovide, Métamorphoses, I, 89-112, traduction F. de Parnajon, Hachette, 1880.

[2]     « Ne réparez pas ce qui vous détruit. Pamphlet pour une bonne vie », Streifzüge, traduction en ligne sur <http://palim-psao.over-blog.fr>.

   

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