Détroit, le trompe-l’œil de la mise en faillite

La récente annonce de la plus grande mise en faillite municipale de l’histoire des États-Unis a propulsé la tragédie de Détroit sur les devants de la scène internationale. Bien que Détroit soit victime du déclin de l’industrie américaine, la crise que traverse la ville doit être remise dans le contexte d’une longue histoire de décentralisation économique et de ségrégation raciale, aggravées par un compromis politico-administratif qui redistribue inégalement richesses et services dans l’agglomération de Détroit. En imposant une politique municipale d’austérité, la mise en faillite de Détroit ne permettra probablement pas de lutter contre ces profondes inégalités. Tout projet de revitaliser la ville doit dépasser la seule relance économique et se confronter aux problèmes de ségrégation raciale et économique, dont les 700 000 Détroitien-ne-s continuent de souffrir.

Les histoires sur Détroit reproduisent souvent le même schéma. On commence par nous rappeler la grandeur passée de la ville : Détroit, c’est la « Motor City », l’« Arsenal de la démocratie », « Motown », et le « berceau de la classe moyenne américaine ». En d’autres termes, Détroit est bien plus qu’une ville : elle représente comme peu d’autres villes les mythes du rêve et du siècle américains. Pas étonnant, dès lors, que le long déclin de la ville ait donné lieu à une telle fascination malsaine. Et puis les écrivains, photographes et cinéastes qui sont prêts à l’encourager ne manquent pas. Après un rappel nostalgique de l’âge d’or de Détroit, on nous montre un nombre incalculable d’images choc de maisons délabrées, de terrains envahis par la végétation, de gratte-ciels inoccupés. Viennent ensuite les histoires de hordes de chiens errants qui prennent le contrôle des rues et de faisans qui reviennent dans des portions entières de la ville redevenues prairies. On compare souvent l’histoire de Détroit à une tragédie, où les mêmes forces ont propulsé la ville vers la grandeur pour ensuite provoquer sa chute. Et pour finir, on nous propose généralement des histoires pleines de bons sentiments mais néanmoins sincères sur les Détroitien-ne-s, qui tiennent, malgré tout. La création d’un nouveau café, d’un jardin urbain, ou le rachat par un organisme de prêt immobilier richissime de dizaines de propriétés du centre-ville sont présentés comme les signes avant-coureurs d’une renaissance qui est toujours à portée de main. Ainsi, cette grande fresque, qui s’ouvre sur un passé mythique suivi d’une tombée en disgrâce spectaculaire, se clôt sur des appels défraichis à un regain civique. Comme l’a clairement affirmé « Imported from Detroit », la campagne de pub de Chrysler qui a fait grand bruit, Detroit est une marque, autant définie par son passé que par son présent, et dont même l’avenir reboosté est, par essence, un rêve américain.

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Bien sûr, la situation est réellement difficile à Détroit. Alors qu’elle était passée de 285 000 en 1900 à 1,85 million en 1950, la population atteint aujourd’hui environ 715 000 personnes, avec une perte de 240 000 personnes au cours des dix dernières années seulement. La dépopulation de Détroit, ville dont la superficie qui pourrait inclure Boston, San Francisco et Manhattan dans ses frontières, a laissé derrière elle un immense archipel de ruines. Les terrains vagues, les maisons qui s’écroulent, et les gigantesques ruines de la ville sont désormais parmi les traits les plus célèbres de la ville, dont des milliers de photographes ont rendu compte, et qui font de Détroit, selon les termes du journaliste Mark Binelli, « la ville où l’on peut contempler le plus de vieux bâtiments abandonnés au monde »– genre qu’on a appelé « ruin porn » [1]. Mais plus encore que ces ruines spectaculaires, telles que la Michigan Central Station et ses 18 étages ou les 325 000 mètres carrés de l’usine Packard Automotive Plant, désormais quasiment devenues des sites touristiques, c’est l’ubiquité même de la dégradation urbaine qui frappe. On estime à 80 000 le nombre de bâtiments abandonnés, et les terrains vagues couvrent plus de 100 des 360 km² de la superficie de la ville [2].

Le déclin de la population est allé de pair avec la déchéance économique de la ville. En 1947, Détroit comptait 338 400 employés dans l’industrie manufacturière, répartis dans 3 272 entreprises. Aujourd’hui, ils sont environ 27 000. Le taux de chômage s’élève actuellement à un peu plus de 18%, soit deux fois plus que la moyenne nationale. Plus inquiétant encore, seule la moitié de la population de Détroit est active, contre un taux national d’environ 65%. Dans ce qu’on dit être le berceau de la classe moyenne, le revenu médian par foyer s’élevait en 2012 à 23 000 dollars, contre 51 371 $ à l’échelle nationale ; et 42,3% de tous les Détroitien-ne-s et 59,4% d’enfants vivaient sous le seuil de pauvreté. On est loin du Détroit des années 1960, où le revenu par habitant était le plus élevé des États-Unis.

Comme on pouvait s’y attendre en raison d’une superficie très étendue et d’une base fiscale qui rétrécit, les services municipaux ont été heurtés de plein fouet par la crise. L’acte de mise en faillite comporte une liste de tous les services que la ville n’arrive plus à fournir à ses habitants : environ 40% des lampadaires sont en panne, il faut en moyenne 58 minutes à la police pour intervenir lorsqu’on l’appelle contre 11 minutes au niveau national, et les véhicules d’intérêt général sont dans un tel état de délabrement que seul un tiers des ambulances étaient en service pendant le premier trimestre de 2013. Détroit est aussi connue pour sa criminalité. Ses crimes violents et taux d’homicides, soit respectivement 2 137 et 48,2 pour 100 000 habitants, lui ont valu le surnom de « ville la plus dangereuse des États-Unis ». Par ailleurs, 8,7% des crimes sont résolus, contre une moyenne de 30,5% pour l’État du Michigan.

C’est dans ce contexte que la ville a demandé sa mise en faillite le 18 juillet 2013. Il s’agit de loin de la plus grosse mise en faillite de l’histoire des États-Unis. La dette totale est estimée à environ 18-20 milliards de dollars, dont 8 milliards de créances et 12 milliards en retraites et soins de santé obligatoires. Bien que certains commentateurs pensent que la part des retraites a été surestimée, il est difficile de nier que la ville est dans une situation financière catastrophique [3]. Au vu du désastre économique et la diminution de la base fiscale, ce n’est guère surprenant, comme l’a récemment montré un article du Detroit Free Press. Entre 1952 et 2012, les valeurs immobilières auraient chuté de 45,2 milliards de dollars à 9,6 milliards, les années 1960 et 1970 enregistrant les chutes les plus importantes. Les impôts sur la propriété, qui normalement sont une source de financement primaire pour toute ville, ont diminué comme peau de chagrin, si bien qu’en 2012 ils ne représentaient que 13% des revenus de la ville (1,1 milliard de dollars), contre 49% des 2 milliards (valeur 2013) que Détroit reçut en 1960.

Le malaise économique et démographique qui pèse sur Détroit n’est pas nouveau, mais la mise en faillite a fait la une de tous les journaux et a déclenché une vague de discours accusateurs. Steve Malanga, du libertarien Manhattan Institute, a par exemple écrit un éditorial pour le Wall Street Journal dans lequel il recycle les vieux clichés racistes qui, malheureusement, sont désormais l’interprétation dominante du déclin de Détroit. Pour Malanga, le principal coupable, c’est Coleman Young, un ancien compagnon de route du parti communiste qui a été le premier maire noir de Détroit, de 1974 à 1994. Dans les fantasmes de Malanga, la rhétorique anti-blancs de Young et son attitude trop laxiste face à la criminalité auraient accéléré un processus qui avait commencé avec les émeutes de 1967, déclenchées par une descente de police dans un bar sans permis fréquentés par des Détroitien-ne-s noirs. Les émeutes durèrent 5 jours, et lorsqu’elles furent réprimées par la National Guard et l’armée, 2 000 bâtiments avaient été détruits, et 43 personnes tuées, dont 33 Noirs. Les évènements de 1967 occupent une place centrale dans le discours complaisant que mobilisent de nombreux Détroitiens blancs, puisque la « fuite blanche » y est présentée comme une réaction à une criminalité noire qui culmina avec les émeutes. Pour les plus paranoïaques, l’élection de Coleman Young représenta une forme de victoire pour les émeutiers, et le début de la fin du « pouvoir blanc » à Détroit [4].

La vérité, comme l’a montré Thomas Sugrue dans The Origins of the Urban Crisis (1996), qui demeure le meilleur ouvrage jamais écrit sur Détroit, c’est que la destruction de l’infrastructure économique et la migration des Détroitien-ne-s blancs/ches vers les banlieues ont commencé bien avant 1967. Le mythique boom économique de l’après-guerre n’a pas fait long feu à Détroit : dès le début des années 1950, l’emploi dans l’industrie manufacturière avait déjà commencé à chuter, tandis que les entreprises cherchaient à briser le pouvoir des syndicats en décentralisant et automatisant la production – un processus que le Détroitien marxiste James Boggs avait analysé dès 1963 [5]. Les travailleurs noirs de Détroit, dont la plupart étaient relégués dans des boulots peu qualifiés à cause d’une discrimination omniprésente, furent particulièrement touchés par ce phénomène de désindustrialisation. Alors que nombre d’entre eux perdirent leurs boulots, les travailleurs qui restèrent furent obligés de travailler plus dur et plus longtemps, dans des conditions dangereuses, conduisant certains ouvriers automobiles noirs à se plaindre de ce qu’ils appelaient la « négromatisation » [6].

Derrière la crise, la ségrégation raciale

Mais le désastre économique ne dit pas tout. C’est la convergence entre le déclin économique et la sordide histoire de ségrégation raciale qui a fait de Détroit ce qu’elle est aujourd’hui. On oublie trop souvent que dès 1943, dans un contexte de pénurie de logements chroniques et d’augmentation massive de la population, les tensions autour de la distribution géographique de la race à Détroit ont déclenché des émeutes qui ont fait 34 morts, et dans lesquelles les blancs participèrent au même titre que les noirs. Pendant longtemps confinés par une ségrégation systémique dans des quartiers surpeuplés et délabrés, les Détroitien-ne-s noir-e-s qui en avaient les moyens purent, dans les années 1950, s’installer dans des quartiers historiquement blancs lorsqu’il fut plus difficile de leur opposer un appareil légal discriminatoire. Pourtant, les nouveaux arrivants ne trouvaient souvent dans ces quartiers que harcèlement et violence de la part des propriétaires blancs. Cramponnés à leurs biens, dont la valeur déclinait, et à leur mainmise sur la classe moyenne dans un contexte de désindustrialisation, de nombreux propriétaires blancs se regroupèrent pour former des associations de quartier dont le but était essentiellement de protéger les frontières raciales. Lorsqu’il fut évident que l’ordre racial blanc ne pouvait plus tenir, les blancs/ches quittèrent la ville en masse pour aller vivre en banlieue plutôt que de rester dans des quartiers mixtes, mouvement qui bénéficia de la construction du réseau autoroutier, des politiques de prêts immobiliers discriminatoires et d’agents immobiliers peu scrupuleux qui attisèrent les flammes de la panique raciale [7].

Entre 1950 et 2010, la population blanche de Détroit passa de 1,5 million à 75 000, la moitié de la baisse se concentrant sur la période entre 1950 et 1970, c’est-à-dire avant l’élection de Coleman Young. Dans le même temps, la population noire passa de 16% de la population totale en 1950 à environ 83% aujourd’hui, soit 590 000 habitants. Encore aujourd’hui, Détroit reste l’une des villes les plus ségréguées des États-Unis si on considère l’agglomération dans son ensemble.

Detroit_city_limitsL’article du Detroit Free Press sur les origines de la faillite de Détroit a le mérite de déconstruire l’idée largement répandue qui accuse Coleman Young de tous les maux de la ville. Il montre notamment que c’est sous son mandat que fut menée la politique fiscale la plus stricte de la période d‘après-guerre, et qu’il fut le seul à présenter un budget excédentaire [8]. Pourtant, l’article est une bonne illustration de la manière dont l’acte de mise en faillite a réduit la focale du discours sur la crise de Détroit tout en en faisant un sujet national et international. Se concentrer sur la seule faillite, c’est en effet courir le risque d’évacuer la question de la crise urbaine qui mine Détroit depuis longtemps et de faire de la situation actuelle la conséquence d’une mauvaise gestion. Aussi l’article du Free Press, « How Detroit Went Broke » (« Comment Détroit a fait faillite) », fait-il porter le chapeau aux impôts trop élevés, aux mauvaises négociations financières, à la corruption, aux rémunérations des employés municipaux, et à l’incapacité de « prendre les décisions économiques et politiques difficiles mais nécessaires » pour « réduire » le gouvernement municipal « à la portion congrue » [9]. En d’autres termes, Détroit est fauchée parce qu’elle ne s’est pas convertie à l’austérité. Si c’est peut-être vrai à très court terme, tout dépend de la manière dont on définit le problème.

Au mépris de la démocratie : les pleins pouvoirs du « manager d’urgence »

Bien que les problèmes fiscaux de Détroit soient indéniables, comme le souligne un récent rapport du think tank progressiste Demos, il est dangereux de mettre sur le même plan ce qui est essentiellement un problème de rentrées d’argent et une crise de la dette surdimensionnée et fortement politisée [10]. La mise en faillite doit en effet être comprise dans un contexte de politiques austéritaires. En mars 2013, quelques mois avant la déclaration de faillite, Rick Snyder, gouverneur du Michigan, nomma Kevyn Orr, avocat en droit des faillites qui avait récemment travaillé sur la faillite de Chrysler, au poste de « manager d’urgence » de Détroit (emergency manager). Sorte de plénipotentiaire nommé par le gouverneur lorsqu’il considère qu’il existe une urgence financière, le manager d’urgence a le pouvoir de passer outre le fonctionnement démocratique et dispose de vastes pouvoirs fiscaux, notamment celui d’abroger les contrats de travail. Bien que les électeurs/trices du Michigan aient rejeté la loi autorisant la nomination de managers d’urgence aux élections de 2012, le corps législatif de l’Etat, dominé par les républicains, a rapidement fait passer une version remaniée de la loi, mais qui cette fois-ci comportait une subtilité juridique qui soustrayait la nouvelle loi à de futurs référendums.

C’est avec cet évident mépris pour la démocratie que Rick Snyder, dont la principale réussite a été de faire passer le Michigan du côté des États qui soutiennent le « droit du travail » [11], nomma Kevyn Orr pour imposer des réductions de dépenses qui toucheront les employé-e-s de la ville, les habitant-e-s et les retraité-e-s. Déposée par Orr, la demande de mise en faillite n’est qu’un pas de plus dans cette direction qui accroît son influence sur la restructuration néolibérale de la ville. La question qui se pose aujourd’hui est donc la suivante : la ville sacrifiera-t-elle ses retraité-e-s pour préserver les intérêts de ses créanciers ? Il est malheureusement très probable que la ville ne remplisse pas ses engagements envers ses employé-e-s. Orr a déjà proposé de geler les retraites et de passer à un système de mutuelles (defined-contribution system). S’ensuivra très certainement une « vente éclair » d’actifs et de services publics. Des mesures ont déjà été prises pour vendre certaines des œuvres de la collection du Detroit Institute of Arts, coup dur pour l’une des rares institutions de rang mondial de la ville qui n’aient pas encore disparu.

La seule perspective d’avenir que proposent Snyder, Orr et compagnie semble être celle d’un déclin encadré. La crise que connaît Détroit est bien réelle, mais on fait payer à la plupart des habitants une crise dont ils ne sont pas responsables. A court terme, le cercle vicieux de l’austérité dans lequel la ville est aspirée peut effectivement rééquilibrer les comptes, mais cela n’améliorera en rien le sort de la population. Penser que les problèmes de Détroit peuvent être résolus par la ville elle-même est une erreur. La corruption et la mauvaise gestion sont des problèmes réels, mais tenir des discours du genre « foutons les clochards dehors », comme le fait notamment le journaliste Charlie LeDuff, basé à Détroit [12], ne remplacera jamais une véritable politique sociale. Quel que soit le nombre de hauts fonctionnaires corrompus derrière les barreaux (l’ancien maire Kwame Kilpatrick a été condamné en octobre 2013 à 28 ans de prison pour extorsion de fonds au niveau fédéral) et quel que soit le nombre de technocrates intègres qui remplacent des bureaucrates incompétents, Détroit aura besoin d’un peu plus qu’une nouvelle éthique civique pour résoudre la crise urbaine.

Malheureusement, la superstition néolibérale rencontre un écho très favorable, même chez ceux qui veulent bien faire. D’où le zèle de missionnaires avec lequel de jeunes entrepreneurs, souvent blancs, ouvrent des restaurants et d’autres petits commerces – comme si la relance économique était devenue une idéologie politique et les restos branchouilles un nouveau sujet révolutionnaire. Il en va de même pour l’utopisme technocratique des urbanistes, consultants et autres bonnes âmes bienveillantes dont la foi sincère dans la capacité des projets « intelligents » à revitaliser la ville n’a d’égal que leur foi dans la puissance magique qu’ont certains concepts de transformer des abîmes de trivialité en puits de sagesse. Sans oublier, pour finir, les harangues néo-spiritualistes de Grace Lee Boggs, la plus célèbre figure radicale de Détroit, ancienne camarade de C.L.R. James et de Raya Dunayevskaya, qui a récemment encouragé les Détroitien-ne-s à « faire pousser nos âmes » grâce au jardinage urbain, comme s’il s’agissait là d’une manière pour les habitants de se faire pardonner des péchés de la civilisation industrielle [13].

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Perdus dans cet amalgame néolibéral d’austérité, d’arrogance et de fatalisme, on en finit par perdre de vue la vérité : Détroit est une construction politique. Le Détroit du discours populaire est devenu une allégorie du déclin américain, tant moral qu’économique. Mais au-delà de ces représentations chargées symboliquement se trouve le fait tout bête que Détroit est une entité politique et administrative arbitraire, entourée d’autres entités tout aussi arbitraires. Lorsqu’on l’aborde de la sorte, le problème de Détroit apparaît donc bien comme un problème d’inégalités et de gestion politique du territoire. Car si on regarde l’agglomération dans son ensemble, on obtient un tableau de la crise sensiblement différent.

L’agglomération riche d’une ville appauvrie

Alors que depuis 40 ans la population de Détroit n’a cessé de chuter, la population de l’agglomération reste stable, entre 4 et 4,5 millions. En 2012, le revenu médian moyen était de 50 310 dollars, soit le double de Détroit et seulement 1 000 dollars de moins que la moyenne nationale. Le taux de pauvreté de l’agglomération s’élevait à 17%, contre 16% au niveau national et 42% à Détroit. De nombreuses banlieues de Détroit demeurent extrêmement riches. Oakland County, par exemple, qui comprend les banlieues nord en pleine expansion, est l’un des comtés les plus riches du pays. Même Macomb County, où se trouvent les quartiers populaires du nord-est et les célèbres « démocrates reaganiens », a un revenu par foyer médian légèrement supérieur à la moyenne nationale. Et tandis que le déclin de l’industrie manufacturière a touché l’ensemble de la région, l’agglomération s’en sort plutôt bien : alors que le taux de chômage de Détroit dépasse les 18% et que la population active représente 50% de la population de la ville, les chiffres pour Macomb County indiquent respectivement 10,4% et 64,7%, et 8,8% et 67,1% pour Oakland County.

Si Détroit a fait faillite, c’est donc en raison de la persistance et de l’intensification des dynamiques de décentralisation et de ségrégation que décrit Sugrue. Détroit a connu le même destin que le reste de la Rust Belt américaine. La ville a plus souffert que la plupart des autres villes du déclin plus général de l’industrie manufacturière américaine et du démantèlement du régime fordiste. Et pourtant, la crise que connaît Détroit n’est pas juste le cas d’école d’un déclin régional ou national. A cet égard, la comparaison avec Pittsburgh, autre ville historiquement mono-industrielle heurtée de plein fouet par la désindustrialisation, est éclairante. Bastion historique de la sidérurgie, Pittsburgh a réussi à encaisser l’effondrement de cette industrie et à diversifier son économie, à tel point qu’on peut ici parler de renaissance. Aujourd’hui, le taux de pauvreté à Pittsburgh est inférieur de 30% à celui de Détroit, le taux de chômage de 50%, et le revenu médian par foyer supérieur d’environ 30%.

A Détroit, la richesse et les opportunités économiques ne se sont pas évaporées d’un coup : elles ont migré vers la banlieue. La base fiscale de la ville a été décimée, mais pas celle de la région. Détroit est depuis longtemps une ville ségréguée, mais désormais cette ségrégation, qui combine de plus en plus les dimensions économique et raciale, s’est étendue au-delà des frontières de la ville, et donc du contrôle administratif. Les barrières de la race et de la classe se sont consolidées en barrières politiques, administratives et fiscales, la population riche et blanche se dédouanant de toute forme de solidarité avec la population pauvre et noire. En tant qu’entité politique distincte, « Détroit » n’est pas tant le sujet ni même l’objet de la crise qu’un mécanisme grâce auquel les inégalités économiques et raciales sont maintenues dans le sud-est du Michigan. Les Détroitien-ne-s ne sont pas les victimes de quelque force cosmique, ils sont les victimes d’un compromis politique qui protège les privilégiés et concentre les risques et les handicaps dans la ville même. Ironie cruelle, les habitants noirs n’ont quitté le ghetto que pour un autre bien plus grand – Détroit.

Tout projet d’inverser la tendance qui ne repense pas la relation de Détroit à ses riches voisins ni ne résout le problème de la ségrégation ne fera pas changer grand-chose. Une véritable réaffirmation de la souveraineté de la ville qui lui permettrait de bénéficier de la richesse de la région et de surmonter certains effets pernicieux de la fragmentation politique et administrative serait la bienvenue [14]. Malheureusement, le climat politique actuel exclut toute solution de ce type, Obama et son gouvernement ne faisant aucun mystère de leur refus de mettre en place un plan de sauvetage identique à celui qui, au plus fort de la crise financière, avait renfloué les banques et l’industrie automobile. S’ils ont, sans doute aucun, empêché General Motors, Chrysler et tous leurs fournisseurs de sombrer dans l’oubli, les plans de sauvetage de 2008-2009 ont surtout permis à ces entreprises d’enregistrer des profits records (au détriment des travailleurs, qui ont été contraints de revenir sur des acquis importants), et non d’aider les Détroitien-ne-s [15].

Au fond, la question qu’il faut se poser est la suivante : pourquoi Détroit est-elle importante ? Est-ce pour ce qu’elle représente dans la conscience collective américaine ? Ou est-ce parce que 700 000 personnes continuent d’y vivre, 700 000 personnes dont les vies sont importantes ? Il faut en finir avec l’idée que Détroit, c’est « Motor City », « Motown », ou « l’Arsenal de la démocratie ». Il faut en finir avec tout ce que « Détroit » peut signifier. Que les multinationales fassent de la ville une marque si elles le souhaitent, ce n’est pas sur ce terrain que doit lutter la gauche. C’est ce genre d’associations métonymiques spécieuses qui identifient la santé de General Motors au bien-être des habitants. Et cela n’a jamais été aussi faux qu’aujourd’hui. Si on doit s’intéresser à Détroit, ce n’est pas à cause de quelque mythe de grandeur déchue, mais parce qu’autant de pauvreté existe au milieu d’autant de richesse. On raconte à 700 000 Détroitien-ne-s qu’ils/elles doivent se serrer encore un peu plus la ceinture et en attendre encore moins de leur gouvernement. Pendant ce temps, les 12 milliardaires qui habitent dans le Michigan cumulent une fortune de 29 milliards de dollars. Ce dont Détroit a besoin, ce n’est pas d’une quelconque renaissance, c’est de justice.

Mathieu Hikaru Desan

La version originale et complète de cet article a été initialement publiée par Thesis Eleven : Mathieu Hikaru Desan (2014) « Bankrupted Detroit » Thesis Eleven v. 121 pp. 122-130.

[1] Binelli, Mark (2012) « How Detroit Became the World Capital of Staring at Abandoned Old Buildings, » New York Times, 9 novembre.

[2] Gallagher, John (2012) « With So Much Space, So few Options–Detroit’s Vast Vacant Lots are a Burden », Detroit Free Press, 1er avril.

[3] Gallagher, John (2013) « Analysis Shows Detroit Pension Funds in Better Shape Than Orr Says », Detroit Free Press, 2 août.

[4] Malanga, Steve (2013) « The Real Reason the Once Great City of Detroit Came to Ruin », Wall Street Journal, 26 juillet.

[5] Boggs, James [1963] (2009) The American Revolution: Pages From a Negro Worker’s Notebook. Monthly Review Press: New York.

[6] Georgakas, Dan and Surkin, Marvin (1975) Detroit, I Do Mind Dying: A Study in Urban Revolution. St. Martin’s Press: New York. A paraître aux éditions Agone en 2015.

[7] Sugrue, Thomas (1996) The Origins of the Urban Crisis: Race and Inequality in Postwar Detroit. Princeton University Press: Princeton.

[8] Bomey, Nathan and Gallagher, John (2013) « How Detroit Went Broke: The Answers May Surprise You–And Don’t Blame Coleman Young », Detroit Free Press, 15 septembre.

[9] Ibid.

[10] Turbeville W (2013), The Detroit bankruptcy. Demos. Disponible ici.

[11] Aux États-Unis, les lois « droit du travail » déchargent les ouvriers de l’obligation de payer les cotisations syndicales s’ils choisissent de ne pas devenir membres du syndicat, tout en restant couverts par un contrat collectif. C’est donc un moyen de porter atteinte au financement des syndicats.

[12] LeDuff, Charlie (2013) Detroit: An American Autopsy. The Penguin Press: New York.

[13] Boggs, Grace Lee and Kurashige, Scott (2011) The Next American Revolution: Sustainable Activism for the Twenty-First Century. University of California Press: Berkeley.

[14] Steinmetz, George (2009) « Detroit: A Tale of Two Crises, » Society and Space/Environment and Planning D, Volume 27,  n°5 (Octobre), pp. 761-770.

[15] Aschoff, Nicole (2013) « Imported From Detroit, » Jacobin No. 10, pp. 4-11.

   

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