Changer de société ou changer la société ?

Il est devenu de bon ton, dans certains milieux « radicaux » ou qui se présentent comme tels, de défendre ou de promouvoir une vision centrée sur le présent sans chercher à tirer des plans sur la comète de l’avenir : la lutte pour une réappropriation collective de l’espace urbain, par exemple, devrait s’effectuer sans attendre, débuter « ici et maintenant », sans se préoccuper de stratégie à long terme, c’est-à-dire de savoir si l’emprise capitaliste sur la ville s’en trouvera desserrée.

À coups d’occupations et de réquisitions de locaux vides (logements, ateliers, usines, etc.), on hébergera des familles sans logis et des réfugiés avec ou sans papiers, on pratiquera l’aide aux devoirs pour leurs enfants, on bricolera une survie avec des ateliers et des cuisines collectives alimentés en produits de récupération, on organisera des activités festives pour populariser et amadouer le voisinage, etc. Pendant ce temps, le reste des habitants continuera de rester exclu de l’organisation de sa propre expérience quotidienne de la ville et celle-ci demeurera un système entièrement soumis à la logique de la marchandise.

Ce refus de se focaliser sur le futur va de pair avec celui de la politique au sens d’une remise en cause effective de la domination bourgeoise, relayée par la petite bourgeoisie urbaine, élus et technocrates de l’aménagement en tête, sur l’espace urbain. L’ouverture de quelques squats « alternatifs » et de « centre sociaux autogérés » serait ainsi à elle seule le signe annonciateur et prometteur d’un mouvement d’ensemble faisant pièce à l’urbanisation du capital. « Tremblez, villes sans âmes : de nouveaux envahisseurs sont parmi vous », s’écrie ainsi un adepte de cette reconquête urbaine par le bas, saluant la création de plusieurs lieux de ce type dans les communes de l’ex-banlieue rouge de Paris et à Toulouse [1].

Pourtant, parallèlement à cet activisme de l’immédiat dans quelques interstices de l’espace urbain provisoirement délaissés par les promoteurs, les constructeurs et les pouvoirs publics à leur solde, la « gentrification » des quartiers populaires dans les villes concernées poursuit tranquillement son cours. Et il est probable que, faute de s’inscrire dans une stratégie de reconquête populaire des territoires urbanisés, ces espaces autogérés connaîtront tôt ou tard le sort de ceux qui les ont précédés : l’éradication, ou l’intégration, ou encore l’autodissolution due à l’épuisement des participants. Aussi sympathiques soient-elles, on peut donc douter que ces expériences ponctuelles et minoritaires d’autonomie en actes à l’égard des institutions de l’État et des lois du marché soient de nature à menacer le règne de celui-ci et l’emprise de celles-là sur les citadins des classes populaires.

D’une manière plus générale, ces lieux d’expérimentation sociale collective jouent le même rôle que ce que les experts appellent le « tiers secteur », avec l’appui des institutions étatiques en moins. Ils ne font qu’appliquer les préceptes de cette « révolution moléculaire » préconisée par le tandem Deleuze-Guattari, qui connut son heure de gloire dans une partie de l’intelligentsia française à la fin des années 1970, alors que les « contestataires » néo-petits-bourgeois, revenus de leur équipée soixante-huitarde, rentraient les uns après les autres dans le rang. Ladite révolution était censée permettre de faire l’économie d’une véritable révolution en subvertissant de l’intérieur et en douceur, donc sans douleur, l’ordre établi. « Des espaces infinis s’ouvrent à l’autonomie ! » Tel était le slogan à la mode, aussi bien parmi des gauchistes passablement assagis que dans les cercles de réflexion de la « deuxième gauche » à la recherche d’une réponse « sociétale » à la question sociale.

Plus récemment, le philosophe et économiste libertaire John Holloway a repris le flambeau en proposant une théorisation inscrite dans une stratégie voulue « anticapitaliste » où il suffirait à chacun de ne pas se plier aux normes de vie capitalistes pour se dispenser d’avoir à réfléchir et agir dans la perspective d’une révolution. « Le monde est rempli de rébellions anticapitalistes, assène-t-il. L’anticapitalisme est la chose la plus commune au monde, rien ne sert de rêver à une révolution anticapitaliste [2] » ; laquelle, selon lui, « ne serait qu’un autre tournant élitiste dans les schémas de la domination ». Comme si les révolutions à venir ne pouvaient se reproduire que selon le modèle léniniste du parti d’avant-garde !

Bien qu’il soit erroné, voire trompeur, le raisonnement de John Holloway mérite néanmoins d’être mentionné car il ne manque pas d’originalité. On apprendra ainsi que, si le capitalisme est en crise, ce n’est pas dû aux contradictions propres à ce mode de production passé au stade de l’accumulation flexible et financiarisée, mais parce que « nous n’intensifions pas notre subordination à sa règle à un degré suffisant pour qu’il fonctionne correctement ». Tout simplement ! L’humanité, selon John Holloway, ne serait pas assez docile pour se plier aux exigences du « toujours plus, toujours plus vite ». Exit la surexploitation des mineurs chinois ou des ouvrières textiles du Bangladesh soumis à des contraintes renvoyant au capitalisme le plus sauvage du xixesiècle, et que leurs révoltes sporadiques n’ont pas réussi à alléger. Exit, dans nos contrées « occidentales », les dizaines de milliers de « travailleurs détachés » acceptant sans broncher des conditions d’emploi justifiant pour les décrire la reprise de l’expression, périmée paraît-il, d’« esclavage salarial ». Exit, sur le plan politique, le découragement et la résignation à l’origine de la dépolitisation et de la passivité de la majorité des victimes du néolibéralisme, si l’on excepte quelques flambées épisodiques d’« indignation » collective sans lendemain. Qu’on se le dise : tout le monde résiste. C’est à croire que John Holloway n’a jamais mis les pieds dans une agence bancaire, un centre commercial ou un établissement d’enseignement. Pourtant, il réside et… « résiste » au Mexique, comme professeur à l’université de Puebla – où le conformisme, qu’il s’agisse de produire ou de consommer, est le comportement le mieux partagé. Peu importe : « Nous sommes la crise du capitalisme, nous sommes la crise du système qui nous mène à notre destruction. Nous sommes la crise du capitalisme et nous devrions en être fiers. »

Au vu de ces autoproclamations triomphalistes et quelque peu narcissiques, on est en droit de se demander si l’« élitisme » reproché aux minorités avant-gardistes bolcheviques, maoïstes ou castristes d’antan ne pourrait pas revêtir, chez ceux-là même qui le dénoncent, une autre forme. Placées sous le double signe du « refus » et de la « création », ne présentent-ils pas leurs « expérimentations alternatives », minoritaires elles aussi, comme autant de « brèches » ouvertes dans la logique propre au capitalisme ? Ne constituent-ils pas à leur manière et ne se perçoivent-ils pas comme telle (sans bien sûr l’avouer ni se l’avouer) une élite dont les masses, comme on disait jadis, n’auraient qu’à suivre l’exemple ?

C’est bien en tout cas ce que laisse entendre John Holloway. « Il n’y a que deux voies de sortie à la crise, affirme-t-il. L’une est d’accepter les exigences du capital et s’incliner devant sa règle, sachant qu’il en demandera encore plus, que la prochaine crise arrivera bientôt et que la voie capitaliste est celle de l’autodestruction humaine. L’autre chemin est celui du refus de la dynamique capitaliste, de la construction de manières de faire différentes, de différentes façons de se relier les uns aux autres. Nous faisons ça tout le temps, les brèches, mais la question vraiment difficile est de savoir comment nos manières de faire différentes ont la force de percer le capital ».

Ce « nous » qui revient sans cesse – « Nous sommes la crise du capitalisme », « Nous devrions en être fiers », « Nous faisons ça tout le temps, les brèches »… –est symptomatique du discours égocentrique d’une classe, la petite bourgeoisie intellectuelle, qui érige une fois de plus son ethos et les pratiques qu’il inspire en norme universelle, en faisant abstraction des déterminations socio-économiques et idéologiques qui expliquent qu’ils ne fassent pas école au-delà des cercles (pour ne pas dire des ghettos) de jeunes militants réfractaires qui ont fait leur, dans une version « radicale », le slogan de campagne de François Hollande, « Le changement, c’est maintenant ». Tandis que la révolution, décrétée grosse de nouvelles formes de domination, est une fois de plus renvoyée aux calendes grecques.

Pour conclure, et en guise de mise en garde à l’égard de cette vision de la lutte anticapitaliste où l’autosuggestion joue un rôle non négligeable, on citera l’avertissement de l’historien anarcho-situationniste espagnol Miguel Amoros : « Il ne se passera rien tant que le capitalisme tolèrera un certain degré d’auto-exclusion au sein de la société qu’il a colonisée. D’ailleurs, une bonne partie de la population mondiale est de fait exclue du marché et vit en marge de l’économie [3]. » Quoiqu’il en soit, précise Miguel Amoros, « il ne s’agit pas de modifier graduellement les marges de la société capitaliste mais bien de créer une société nouvelle. Transformer le monde, pas se réfugier sur des îlots » – fussent-ils auto-aménagés, pourrait-on préciser. « Et pour en arriver là, il faut en passer par un conflit où il faudra faire preuve de force et de détermination, afin que la société se divise en deux fractions irréconciliables. Une fraction qui veut abolir les relations de production et de consommation, en finir avec l’exploitation du travail et libérer la vie quotidienne de la marchandise, préserver la terre et retrouver un équilibre avec la nature. Et une autre fraction qui veut à tout prix défendre le statu quo industriel et développementiste. Aucun programme convivial ne pourra résoudre les problèmes engendrés par le capitalisme, parce que le pari sur la pacification sociale empêche la crise écologique d’engendrer une crise sociale, alors que c’est précisément le contraire qui est nécessaire, c’est-à-dire tendre jusqu’à la limite la corde de l’oppression qui maintient unis les différents secteurs de la société afin de provoquer une “fracture sociale” irréparable. Lorsque les victimes du capitalisme décideront d’organiser leur vie en fonction de critères humains, décidés par tous et à l’aide de leurs propres institutions, alors ce sera le moment des programmes alternatifs, des expériences autonomes qui restaureront les équilibres sociaux et naturels et des communautés sur des bases libres. Une société libertaire ne peut être réalisée que par une révolution libertaire. »

Jean-Pierre Garnier

Pour aller plus loin : Jean-Pierre Garnier, Une violence éminemment contemporaine. Essais sur la ville

[1]          Émilien Bernard, « Occupations et réquisitions d’Ivry à Saint-Denis, les fous aux commandes », Article 11, février-avril 2014.

[2]       CQFD, n°102, juillet-août 2012.

[3]        Miguel Amoros, « Quand le capitalisme se prétend écologiste » (1967)

   

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