« J’ai ma LSP qui attend dans le couloir » Chronique du contrôle social – PJJ (2)

Entre procédures, acronymes et tampons officiels, difficile de garder une dimension militante ou humaine dans le travail social. Dans ce deuxième épisode de la « chronique du contrôle social », un éducateur PJJ raconte à Terrains de luttes les effets de la bureaucratisation sur son travail quotidien.

TDL : C’est quoi la journée type d’un éducateur PJJ ?

Difficile à dire. En réalité il n’y a pas de journée type. Certaines journées je les passe au bureau à recevoir des gamins en entretien et à rédiger des rapports… D’autres encore je les passe au tribunal… D’autres fois je suis sur la route pour des visites à domicile, pour assister à des réunions ou rencontrer des gamins qui sont placés. Mon activité est principalement conditionnée par le temps judiciaire et le temps des institutions… autant la mienne, la PJJ, que celles qui s’occupent des gamins. Par exemple si un juge fixe une audience un jour où tu avais prévu des rendez-vous, eh bien tu décales tes rendez-vous au profit des audiences au tribunal. Mais disons que le gros de la vie d’un éducateur PJJ en Milieu Ouvert se passe quand même au bureau. L’essentiel de mon travail ce sont des rendez-vous et la rédaction de rapports. Parce qu’aujourd’hui le temps d’action avec les gamins il n’est pas énorme… Tu sais aujourd’hui on est quand même essentiellement des bureaucrates.

TDL : Concrètement, ça se manifeste comment au quotidien ?

Pour moi, un élément symptomatique de notre bureaucratisation ce sont les logiques d’attribution des dossiers que l’on suit. En termes de contrainte horaire et de charge de travail, la seule logique qui prime consiste à nous attribuer 25 suivis, soit 25 jeunes ! Alors, l’absurdité, c’est que tu peux avoir 25 jeunes placés ou 25 jeunes qui sont pas placés… Il n’y a aucune nuance : on doit être à 25, point final ! C’est-à-dire qu’à ton nom correspond 25 jeunes, et ce quelle que soit la configuration. Alors que, historiquement, il y avait une sorte de jeu autour des 25, parce que l’idée c’était de permettre une sectorialisation de l’activité. C’est-à-dire que les éducateurs intervenaient sur les jeunes de un ou deux quartiers, donc l’idée constituait à nous attribuer des jeunes de quartiers qu’à terme on était amenés à bien connaître… ça signifiait que parfois pendant quelques jours tu n’en avais plus que 24 ou 23 suivis. L’intérêt de sectorialiser c’est que cela permet aux éducateurs de mieux travailler avec les collègues du Conseil Général, les Collèges et Lycées, les Missions locales et avec tous les partenaires de prévention… de les connaître quoi. Sauf qu’aujourd’hui, il y a une telle lubie d’être à 25, que dès que tu passes à 24 jeunes, on va, mécaniquement, immédiatement, t’attribuer un nouveau jeune, même s’il est dans un quartier que tu ne connais pas du tout ou à l’autre bout de ton département ! Donc, finalement, tu te retrouves dans une situation de difficultés en termes de travail, puisque que tu ne peux plus rentrer en contact avec les partenaires de terrain de manière aboutie, c’est-à-dire en connaissant les gens, en se mettant en lien, en imaginant des réseaux de communication ! Donc, moi, par exemple, j’ai des gamins dans plein de Missions Locales différentes, dans plein de Collèges etc… Alors, question partenaire je rencontre tout le monde mais finalement je ne connais personne ! Tu vois ? C’est absurde quand tu y réfléchis, mais l’objectif c’est qu’on ait 25 suivis… et ça ne se discute pas.

Mais la bureaucratisation, on la repère aussi dans l’usage des acronymes. L’autre jour, je me suis énervé contre mon chef à cause d’un truc. On était en fin de réunion, il se lève et il dit « je vous laisse, j’ai ma MJIE qui est arrivée». MJIE, ça veut dire Mesure judiciaire d’Investigation Éducative… « J’ai ma MJIE qui arrive ! »… Et alors là, je l’interpelle, et je lui dis « C’est pas une MJIE, c’est des gens ! ». Je veux dire… On est dans une réunion de service, un espace institutionnel fort, il y a 10 personnes dans la salle… Et de voir mon chef s’exprimer avec un terme qui réifie, qui « chosifie », des êtres humains… Ça m’a mis en colère !!! Mais le pire, c’est qu’après ça, j’ai été un peu attentif et en fait, on le fait tous ! C’est quelque chose qui s’est installé ! On dit « ma LSP » pour un jeune qui vient pour une Liberté Surveillée Préjudicielle… Entre nous, on parle des gamins en citant leurs prénoms mais des fois, nous aussi on se laisse aller à des écarts de langage qui labellisent les enfants par le les noms des mesures pour lesquelles ils sont là. « J’ai ma LSP qui arrive, j’ai ma MJIE qui attend dans le couloir »…Quand on y pense, c’est totalement délirant ! Et ça, justement, ça… ça rappelle en fait qu’on est devenus des bureaucrates ! Qu’on est devenu des gestionnaires de dossiers ! Entre nous on appelle cela, de manière un peu méprisante, des « opérateurs de mesures éducatives »! Mais la bureaucratisation, elle se manifeste aussi par la manière dont on renseigne les dossiers de nos jeunes… Mes responsables véhiculent l’idée qu’un dossier avec des formulaires bien remplis et des cases bien cochées, c’est un bon dossier ! A un moment, ils ont même essayé de nous faire remplir des Recueils d’Information Santé, un peu comme à l’hôpital. Des documents de prise en charge qu’il faut renseigner, même si l’information on l’a déjà ailleurs ou sous une autre forme… Et même si c’est de la redite, il faut le faire !… Et c’est ça d’ailleurs qui te garantit que ton dossier sera qualifié de « bon dossier » !

TDL : En gros, ta hiérarchie évalue la qualité de ton suivi, uniquement sur ta capacité à produire du papier ?

Voilà… Si tu veux, personne ne viendra te demander quel lien tu tisses avec les jeunes que tu suis ou leur famille, tes pratiques ou la philosophie que tu défends… Ça, ça n’intéresse pas un chef. Ce qui intéresse un chef, ce qui le met en panique, c’est que tel ou tel formulaire ne soit pas renseigné, que telle et telle chose n’ait pas été demandée à tel et tel moment, parce que ça doit impérativement figurer dans le dossier. Il faut s’imaginer que les éducateurs ont bossé près de 40 ans sans ces outils et que ça fonctionnait très bien ! Alors un outil qui n’apporte aucune plus-value, tu comprends bien que c’est perçu comme quelque chose qui te freine et pas comme quelque chose qui facilite ton travail. Donc on nous a créés plein de micro-procédures qui garantissent aux échelons hiérarchiques supérieurs que le travail est effectué. Ils s’en foutent, après, qu’on amène les gamins à droite, à gauche, qu’on fasse quelque chose de concret avec nos jeunes… Eux, ils veulent juste que ces papiers-là soient remplis ! Mais le problème c’est que tous ces documents qu’on nous demande de remplir, petit à petit, ils rongent le quotidien, notre temps et nous font percevoir notre travail de manière différente… Il y a quelques temps un collègue a fini par me dire : « Mais remplis-les, ces trucs-là, ça n’a pas d’âme ! Tu les remplis, comme ça, on te foutra la paix ! On arrêtera de t’emmerder tous les quatre lundis, à te mettre la pression parce que ce n’est pas fait ! Tu les remplis, tu mets rien dedans… Enfin tu mets juste le nom, prénom, tu fais signer et tu verras, on te laissera tranquille ! » J’ai essayé et effectivement ça marche ! Tu mets juste le nom, prénom et tu rajoutes une petite phrase bidon, la même dans chaque formulaire et puis c’est réglé, on te fiche une paix royale. Avant tu pouvais même la marquer dans tous tes dossiers, finalement, les gens ne le lisaient même pas ! Ils voulaient juste que la feuille soit remplie et signée ! Et finalement, tu pouvais acheter une sorte de paix sociale au travail, juste en remplissant ce document-là. Alors notre nouvelle direction s’est rendue compte qu’on se moquait du système… Le chef nous a dit alors un truc assez intéressant, du genre : « ça ne me dérange pas qu’il y ait moins de ces formulaires de rempli mais j’aimerais qu’ils soient mieux renseignés ! ». A vrai dire ce n’était qu’une promesse car les cadres sous sa responsabilité continuent de jouer aux bons élèves. Ils nous demandent toujours la même chose et n’en lisent toujours pas le contenu. Donc, si tu veux y a deux manières de lutter concernant la paperasse : soit tu ne la fais pas, soit tu la fais de manière mécanique… Mais en remplissant de manière mécanique, moi je trouvais que l’on oubliait de rappeler l’inutilité de ces documents et l’absurdité des redondances en matière d’information… Et puis, à force, faut bien dire qu’on gonfle les familles à leur demander tout le temps de signer les mêmes papiers et de fournir toujours les mêmes informations.

TDL : Et tu as l’impression qu’il y a une réflexion collective autour de ce processus de bureaucratisation ?

Historiquement, oui, il y avait une réflexion. Moi, je me souviens, quand j’ai commencé à bosser à la PJJ, au début des années 2000, les premier éducs que j’ai rencontré sur le terrain m’ont dit : « Attention, tu rentres dans l’administration, c’est une machine ». Et l’un des premiers ouvrages que l’un d’entre eux m’a mis dans les mains c’était Surveiller et punir de Foucault. Ils m’ont dit : « Voilà, il faut lire ça… quand c’est sorti, au milieu des années 70, tout le monde éducatif l’a lu… On l’a lu pour se rendre compte et prendre conscience que l’on produit des violences par le biais de notre appartenance à une institution et à l’Administration…». Ce collègue m’a présenté ce livre comme la Pierre de Rosette sans laquelle tu ne pouvais pas prétendre travailler à la PJJ. C’est-à-dire que pour rester humain dans l’administration, il faut avoir conscience d’une somme importante de contingences… Avoir conscience qu’effectivement, quand tu contrôles un gamin, quand t’es autoritaire avec lui, quand tu lui demandes de rester dans un foyer, de construire sa vie là-dedans, ben tu fais partie d’une institution totale, quelque chose qui s’apparente à une privation de liberté. En avoir conscience, c’est se donner les moyens de pourvoir s’en s’affranchir, d’imaginer des manières plus humaines de faire son travail… Bon aujourd’hui c’est différent, « Surveiller et punir » on se sert des vieux exemplaires pour caler nos bureaux (sourire) !

TDL : Tu as l’impression qu’aujourd’hui la réflexion autour de ces enjeux s’est perdue au sein de la PJJ ?

Non… Aujourd’hui encore, on est nombreux à avoir conscience que notre organisation, qui est kafkaïenne, et notre communication, particulièrement désastreuse, pèse lourdement sur l’état de nos jeunes. On sait tout ça, on en parle en réunion de service… Mais, si tu veux, au quotidien, la vérité c’est qu’on a le nez dans le guidon, on est happé par les situations de nos jeunes et on obéit aux ordres pour avoir la paix. Et puis, il y a aussi que, historiquement, au sein de la PJJ, les éducateurs n’étaient pas seuls à lutter. Ils étaient soutenus par leurs supérieurs notamment parce que la quasi-intégralité de la chaîne hiérarchique était constituée d’anciens éducateurs. Finalement, ce n’étaient pas nous, éducateurs, qui luttions, c’étaient nos chefs ! Quelque part nous n’avons jamais eu besoin de nous organiser pour lutter, on le faisait pour nous… Et du coup on ne s’est jamais réellement organisés à l’échelle du terrain… Du coup, aujourd’hui on est incapable de construire une lutte structurée qui part de la base. Aujourd’hui on se retrouve bien seul parce que nos chefs ne luttent plus pour nous… et surtout pas avec nous.

A suivre…

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