Grèce : victoire de la gauche anti-austérité, un gouvernement illégitime et une société divisée

Les élections régionales et européennes en Grèce ont clairement montré que le gouvernement de coalition, alliant droite conservatrice et sociaux-démocrates, n’est plus légitime. Aux européennes, ensemble, ils n’ont récolté que 30,7% des voix, la grande majorité des citoyens n’approuvant pas leurs politiques dictées par la Troïka depuis 2010.

Dans leur ensemble, les résultats de ces élections ont constitué à nouveau un séisme politique. Il s’agit de la deuxième restructuration importante du paysage politique après les élections nationales de 2012.

Comme cela a beaucoup été dit dans les médias français, Syriza quadruple son score par rapport aux dernières régionales (2010) et le multiplie par plus de cinq par rapport aux dernières élections européennes (2009) en réalisant le même score qu’aux législatives de juin 2012 (26,6% et 26,9% respectivement). Les partis qui se revendiquent de la gauche radicale ou du communisme récoltent ensemble autour de 34%.[1]

Dans le même temps, une partie importante de la société grecque apporte son soutien à l’organisation fasciste Aube dorée. Celle-ci a continué sa percée électorale, commencée en 2010 avec sa première élection au conseil municipale d’Athènes, en récoltant 9,4% des suffrages. Cela malgré des condamnations en justice de certains de ses membres pour les meurtres d’un travailleur pakistanais et d’un rappeur – militant antifasciste. Plusieurs actes de violence ont été pourtant couverts par les médias et une partie de sa direction est même emprisonnée sous l’accusation qu’elle pilote une organisation criminelle. Les électeurs d’Aube dorée n’ont plus l’excuse de « ne pas savoir » et leur soutien électoral est une claire approbation de cette violence fasciste.

Si de loin le bon score de Syriza regonfle le cœur des militants français de gauche, en Grèce, le fait que Syriza n’ait pas continué à augmenter son score par rapport aux élections les plus récentes (les législatives de 2012) permet aux partis pro-Troïka de répéter dans les médias – où ils ont pratiquement le monopole de la parole – que « s’ils ont perdu, Syriza n’a pas gagné non plus ».

La Nouvelle démocratie (parti conservateur) a obtenu 22,7% aux européennes et l’ « Olive », héritière du Pasok[2], 8%. Comme le montrent les cartes ci-dessous, leur effondrement continue élections après élection. Ils perdent respectivement 7% et 5% par rapport à 2012. Mais là encore ce repli est relatif tant l’atmosphère ambiante en Grèce avant les élections faisait croire que cet effondrement allait être beaucoup plus important.

« Potami » (=la rivière) – un parti créé par un journaliste très proche du Pasok et financé par les propriétaires de grands médias qui sont aussi ceux qui contrôlent l’industrie de la construction, les raffineries et d’autres secteurs – a fait une entrée remarquée sur la scène politique avec 6% et en faisant élire deux eurodéputés. Ceux-ci rejoindront très probablement le groupe socialiste européen.

Le parti de la droite « anti-Troïka » qui s’appelle « Grecs indépendants » a franchi les 3% et a obtenu un eurodéputé. La « Gauche démocratique » – scission droitière de Syriza – qui a participé au gouvernement entre 2012 et 2013, s’est fait laminé en n’obtenant que 1,2%. Le LAOS, parti d’extrême droite qui avait participé au gouvernement du premier ministre Papadémos, nommé par Merkel et Barroso,[3]s’est renforcé un peu en obtenant 2,7%.

La participation aux scrutins regionaux et européen a tourné autour de 60%, ce qui est faible par rapport aux élections législatives de 2012, mais représente une augmentation de 8% par rapport aux dernières européennes de 2009.

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Les partis pro-Troïka plus forts au niveau régional et local

Lors des élections régionales de 2010, les candidats soutenus par la Nouvelle Démocratie (droite conservatrice) et le Pasok (social-démocratie) avaient obtenus 66,4%, alors qu’aujourd’hui ils atteignent à peine 26,3%. Le Pasok – en pleine décomposition – n’a soutenu officiellement aucune liste, car cela lui aurait fait plus de mal que de bien. Si pourtant on ajoute le score des candidats dits « indépendants » au score des partis auxquels ils appartenaient lors des dernières élections, les résultats globaux ressembleraient au graphique ci-dessous :

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Aube Dorée qui ne s’est pas présenté en 2010, a atteint 8,2% des voix et obtient des élus dans 12 des 13 conseils régionaux du pays. C’est là une étape supplémentaire dans une ascension ininterrompue jusque-là.

Syriza a certes quadruplé son score régional en passant de 4,4% à 18%, mais il reste largement en dessous de sa performance nationale. Il n’a pu gagner que deux régions, dont l’Attique qui inclut Athènes et un tiers des électeurs grecs.

Les différences entre les résultats des deux élections[4] montrent clairement qu’une part non négligeable des électeurs ont voté Syriza aux européennes mais ont voté Nouvelle démocratie ou d’autres candidats pro-Troïka aux régionales ou bien qu’ils ont voté pour des partis gouvernementaux aux européennes mais pour des présidents de région ou des maires de la gauche radicale au deuxième tour.

Quatre régions ont ainsi été gagnées par des candidats dits « indépendants ». Il s’agit de cadres politiques qui ont fait leur carrière au sein du Pasok ou de Nouvelle Démocratie et qui ont préféré mettre en avant un profil « politiquement neutre », uniquement concerné par « les problèmes locaux ». Mais en réalité, il s’agit de responsables politiques soutenus par des patrons qui promettent aux citoyens appauvris des emplois très mal payés.

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Légende: en gris, ce sont les régions gagnées par des « indépendants ». Syriza – en rose –a gagné deux régions: l’Attique et les iles Ioniens

Une interprétation du résultat

Le vote en faveur des « indépendants » n’est pas un signe d’émancipation populaire ou de « maturité politique » comme voudraient le faire croire les serviteurs politiques de la Troïka. Comme l’a fait remarquer Stathis Kouvélakis, professeur de théorie politique et membre de Syriza, les instances de représentation politique traditionnelles et systémiques sont mieux ancrées dans la société civile – dans le sens gramscien du terme – au niveau local et régional que sur la scène politique nationale. Le médecin Panos Papanikolaou, élu conseiller municipal avec Antarsya, la coalition de la gauche anticapitaliste, dans la commune populaire de Péristeri, a également souligné qu’« au sein des milieux populaires coexistent une tendance à s’émanciper qui est plutôt timide et qu’on essaye de soutenir, et une tendance à la soumission, d’achat de vote du pauvre par le riche. Ce phénomène s’est illustré avec la liste du maire Pachatouridis, étiqueté “indépendant”, mais soutenu par tous les patrons et les forces politiques pro-mémorandum (plans d’austérité) et d’extrême droite ».

Dans certaines localités, les clubs de football sont devenus un instrument mieux adapté que les partis traditionnels pour fédérer les classes populaires autour d’un réseau d’entrepreneurs. Cela a été le cas notamment lorsdes élections municipales à Vólos et au Pirée, où les listes des présidents de club sont arrivées en tête du scrutin. Au Pirée, le tout puissant armateur Marinàkis, président de l’Olympiakos, a été élu conseiller municipal au sein d’une liste emmenée par l’un de ses proches. Des armateurs qui rêvent de transformer le front de mer du Pirée en une zone de bureaux, d’hôtels et d’un port de plaisance, l’ont soutenu, notamment pour faire échec à des projets concurrents d’un autre patron, Mélissanidis. Ce dernier était soutenu par la section Nouvelle Démocratie de la ville, qui souhaite agrandir les raffineries avec la coopération des Chinois de Cosco, en course pour racheter une bonne partie du port. En plus de l’Olympiakos, Marinakis a été soutenu par l’Archevêque du Pirée qui a distribué des bulletins de vote lors des soupes populaires organisées par l’église. Ces alliances électorales sont soutenues par des réseaux mafieux où se mélangent les clubs de supporteurs de foot, mais aussi des néonazis qui sont impliqués dans des actes d’intimidation physiques des adversaires politiques.

Comme Kouvélakis l’explique, ce système ne pourrait être combattu que par une organisation politique démocratique largement implantée dans les classes populaires et qui interviendrait dans les lieux de travail, dans les écoles et les universités, et dans les quartiers. Syriza n’a pas fait cet effort après sa percée électorale de 2012 ce qui peut expliquer pourquoi sa croissance est plus limitée au niveau local et régional qu’au niveau national. Pour ne prendre qu’un exemple, dans les élections syndicales, le KKE (parti communiste) continue à avoir une audience plus importante que Syriza et dans les élections étudiantes, les forces proches du KKE et d’Antarsya dépassent toutes les deux celles de Syriza.

La seule exception à ce tableau d’ensemble est la municipalité d’Athènes où Syriza est implantée socialement et impliquée dans les luttes locales. Mais l’exception confirme alors notre hypothèse. Son candidat, Sakellaridis, est sortie deuxième en excluant pour la première fois le candidat Nouvelle démocratie du deuxième tour. Le parti Syriza a pu gagner d’autres municipalités athéniennes où il est actif dans les mouvements sociaux et souvent avec le soutien d’Antarsya. Le KKE a gagné la mairie de la troisième plus grande ville, Patras.

Aux régionales, Antarsya, la coalition de la gauche anticapitaliste, a réalisé le meilleur score historique pour la « gauche extra-parlementaire » grecque, avec 128 154 voix dans 12 régions, 7 élus et un pourcentage national de 2,3%. Aux européennes, pourtant, elle est retombée à 0,7% avec 41.000 voix. Ceci limite sa capacité à jouer un rôle de catalyseur pour une restructuration de la gauche radicale en Grèce.

Des tendances contraires à celle de la soumission aux politiques d’austérité et au système politique classique se sont manifestées aussi dans le référendum organisé par le syndicat de la Compagnie des eaux et un mouvement de citoyens contre sa privatisation avec la coopération de mairies dans 11 municipalités de Thessalonique. Malgré les menaces du gouvernement de faire arrêter les bénévoles qui se sont installés devant les centres électoraux officiels, 218 000 citoyens ont voté et 98% d’entre eux ont rejeté la privatisation. Ils représentent la moitié des 433 142 personnes qui ont voté dans ces municipalités pour les élections régionales. Ce serait donc une provocation extrême de la part du gouvernement, de la Troïka et de Suez que de poursuivre ces projets de privatisation.

Dans la « municipalité d’Aristote », dans le nord de la Chalcidique où se déroule la lutte des habitants contre la mine d’or à ciel ouvert de la multinationale canadienne El Dorado, le maire sortant Christos Pachtas (Pasok), très corrompu par cette entreprise, a perdu les élections dès le premier tour. Le nouveau maire, Yannis Michos, s’est clairement prononcé contre la mine. Cette victoire a été obtenue de justesse vu que la région couverte par cette municipalité est très divisée par rapport à la mine, et cela parfois d’un village à un autre. Dans tous les cas, l’entreprise El Dorado ne pourra pas agir de la même façon avec une autorité locale qui lui est opposée. Le cas d’El Dorado est emblématique d’une vente en masse de bien publics y compris de la terre et des plages ordonné par la Troïka comme condition des prêts. Si ce projet de mines était annulé, cela renforcerait la lutte contre les privatisations partout ailleurs.[5]

L’absence d’une dynamique forte en faveur de Syriza montre que sa tactique de rapprochement du « centre » politique et des « classes moyennes » rencontre d’importantes limites. Et cela parce que dans un pays ayant deux millions chômeurs sans aucun revenu sur 5,7 millions de personnes en capacité de travailler et trois millions de personnes sans assurance-maladie sur 11 millions d’habitants, il ne reste plus beaucoup de classes moyennes. Les gens ont besoin d’un programme alternatif cohérent et convaincant sur lequel ils peuvent s’appuyer avec confiance et avec lequel se battre. Dans son discours public, Syriza hésite entre la « grande rupture » et le « soulagement des plus pauvres ». L’accusation, venue d’abord du KKE, que Syriza s’est transformé en « nouveau Pasok » – qui promet la lune pour finalement faire la même chose que les autres – est reprise par les grands médias et – de façon assez perverse – par la propagande de Nouvelle démocratie aussi parce que ça marche chez les gens.

Les prises de position des responsables de Syriza plaidant pour une « renégociation de la dette » avec Merkel, pour un programme d’austérité un peu plus « humain » ou pour « combattre l’extrême pauvreté d’abord et l’injustice sociale plus tard » ne peuvent pas constituer un tel programme de rupture, mais seulement celui d’une gestion de la crise dans le cadre néolibéral actuel.

La chute du gouvernement ne peut venir qu’avec un nouveau tour de luttes sociales dans les conditions beaucoup plus difficiles qu’avant. Une restructuration rapide de la gauche radicale est nécessaire pour rassembler autour d’un programme de rupture contre la Troïka et les oligarques qui placent les classes populaires à sa direction.

Yiorgos (membre d’Antarsya)

 

[1] KKE 6%, Antarsya – coalition de la gauche anticapitaliste 0,7%, Plan B 0,2% et il y a aussi d’autres moins importants.

[2] Le changement de nom lui permettra aussi de ne pas payer ses dettes.

[3] C’était la première fois que l’extrême droite a participé à un gouvernement en Grèce après la chute de la dictature et ceci a été imposé par l’Union européenne.

[4] Ou trois élections avec les élections locales qui se tenaient simultanément aux régionales en deux tours aussi: 18 et 25 mai.

[5] Plus d’info http://soshalkidiki.wordpress.com/category/en-francais/

   

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