Syndicalistes et intellectuels

Retour sur l’expérience Labor Notes aux Etats-Unis (rediff)

Fondé en 1979, Labor Notes n’était au départ qu’une revue. Mais, le collectif a très vite étendu ses activités en publiant des livres et des brochures, organisant des conférences à travers tous les Etats-Unis et montant un site internet. Depuis 35 ans maintenant, le projet Labor Notes continue ainsi de faire vivre les luttes syndicales et le mouvement ouvrier états-uniens. Fournissant au quotidien des données, des fiches pratiques, des retours d’expérience aux militants syndicaux, Labor Notes a encouragé l’apparition de nouveaux lieux, objets, formes de contestation de l’exploitation capitaliste. Contournant l’inertie de certaines centrales syndicales, le site fonctionne comme une boite à outils pour les militants de base qui cherchent à s’informer au cœur de leurs luttes mais aussi à prendre du recul sur leurs actions locales. De par sa longévité et son poids, son énergie et sa vision des luttes, Labor Notes représente une expérience qui mérite d’être connue plus largement. La connexion qu’elle propose entre syndicalistes, travailleurs mais aussi chercheurs ou activistes ne peut qu’inciter à reproduire cette expérience en France.

Après avoir publié l’intervention que prononça Jane Slaughter, une de ses membres fondatrices, devant près de 2 000 syndicalistes venus assister à la conférence que Labor Notes organisa début avril à Chicago, nous publions ici un autre texte de Slaughter, revenant sur le répertoire d’action qu’a développé Labor Notes.

En tant que militant-e, l’un des plus gros défis auxquels on est confronté, c’est le sentiment des collègues que rien ne peut changer. Le pouvoir, on ne peut pas lutter contre.

On essaie donc toujours de les convaincre que c’est possible – et l’une des méthodes disponibles, c’est de leur montrer que ce sont des gens comme eux qui ont monté des syndicats, ou qui y ont repris le pouvoir, ou qui ont remis le patron à sa place.

Pour ce faire, le meilleur outil dont on dispose, c’est Labor Notes. Nous avons demandé à plusieurs militant-e-s comment ils utilisent certains aspects de notre activité pour remotiver et former leurs camarades.

Ron Lare s’en sert pour secouer les travailleurs/euses de la grande usine Ford dans la banlieue de Détroit. Il envoie des articles sur une liste de diffusion et organise une réunion tous les mois dans un café où il distribue des exemplaires gratuits de Labor Notes.

Il a collaboré avec d’autres collègues pour écrire des articles sur notre blog à propos de petites victoires syndicales. « On connaît tous le phénomène du “je pensais que j’étais le seul qui ceci ou cela, etc”, explique Lare. Labor Notes leur a montré que ce n’était pas le cas. »

Autre avantage du paquet mensuel : « ça revient à intervalles fréquents et réguliers : on sait jamais si on rédigera un tract le mois prochain, mais on sait que Labor Notes sera là. On sait que le numéro brassera très large, suffisamment pour intéresser différentes sortes de personnes. Et à moins qu’il y ait des photos de votre boîte en une, ça peut facilement passer sous le nez du contremaître. Il regarde, ça l’intéresse pas, il voit pas l’effet que ça pourrait avoir. »

Un exemplaire pour chaque délégué syndical

De nombreux individus et fédérations syndicales reçoivent un paquet mensuel qui peut comprendre de 5 à 225 exemplaires (c’est le cas des Milwaukee Teachers). Des membres ou des délégués vont récupérer les exemplaires à la permanence ou quelqu’un les distribue.

La fédération 1037 des Communications Workers, qui représente près de 11 000 employé-e-s du service public et d’ailleurs dans le New Jersey, va encore plus loin et abonne chacun de ses 348 délégués, qui reçoit Labor Notes chez lui. (Ils ne paient pas 30 dollars l’abonnement, on leur fait une remise.)

Ça fait un choc aux nouveaux délégués qui viennent à leur première formation. « Quand on commence par ce genre de démonstration de force, ils n’en reviennent pas, raconte le président Ken McNamara. Ils voient que nous n’avons rien à voir avec les syndicats desquels ils faisaient partie avant. Nous, on construit un mouvement pour les membres, à la base… Et recevoir Labor Notes tous les mois, ça renforce ce qu’on a essayé de leur transmettre en quelques jours. »

McNamara ajoute que les textes que tout le monde peut lire « rendent plus dynamiques les discussions sur le moral général pendant les réunions. Il est très fréquent que des membres mentionnent des choses qu’ils ont lues dans Labor Notes. La dernière fois, par exemple, on a eu une discussion très animée sur Volkswagen. »

Vous ne pouvez pas prendre autant d’abonnements ? Chai Montgomery, chauffeur de bus dans le sud-est du Michigan, fait imprimer et agrandir des articles de Labor Notes au format poster et les affiche sur le tableau réservé au syndicat.

Faites-les lire !

Luisa Gratz est présidente du Longshore and Warehouse Union Local 26 (Fédération 26 du syndicat des manutentionnaires et des magasiniers) et travaille au conseil de district de Californie. Elle a commencé à lire Labor Notes il y a 35 ans, au moment de son lancement. Depuis, elle photocopie toujours les articles pour former les délégués et les conseillers.

Quand elle envoie l’annonce de réunion mensuelle, elle inclut toujours un article de Labor Notes. « Les articles, ils les lisent, dit-elle, et j’oriente souvent la discussion pour m’assurer que c’est bien le cas. »

Elle utilise des articles qui révèlent « l’ineptie des charter schools[1] », qui permettent de mieux connaître son corps pour tout ce qui est santé ou sécurité au travail, ou qui exposent les conditions de travail chez Amazon (« c’est important pour celles et ceux qui travaillent dans les entrepôts ») et apprennent à se défendre contre des plaintes pour insubordination.

« Ça me semble important de faire prendre conscience aux membres du conseil de district que le monde ne tourne pas autour de leur nombril, explique Gratz. Sans Labor Notes, je serais complètement perdue. »

Former des « fauteurs de trouble »

Lire les articles, c’est bien ; mais se réunir et s’organiser, c’est encore mieux. Des militant-e-s venu-e-s de plusieurs dizaines d’endroits différents, de San Diego au Vermont, ont travaillé avec Labor Notes pour organiser des demi-journées ou des journées entières de formation de « fauteurs de troubles ».

Ces formations regroupent des gens venus de syndicats et de worker centers (centres de travailleurs) différents d’une manière inédite par rapport au labor council[2]. On souligne les points saillants des luttes locales, on enseigne des techniques militantes, on prend des contacts.

A Portland, dans l’Oregon, la formation organisée par le Northwest Labor Notes Organizing Committee (comité organisateur de Labor Notes pour le Nord-Ouest) a eu des effets très concrets : au printemps dernier, ils ont fait venir des lycéen-ne-s, un membre du Chicago Teachers Union (syndicat des enseignants de Chicago) et Joe Burns, l’auteur de Reviving the Strike.

« Ça a été l’occasion pour le syndicat enseignant local d’établir un lien personnel avec le modèle de Chicago[3] », déclare Megan Hise, de Labor Radio. Dix mois plus tard, les enseignants de Portland étaient prêts à se mettre en grève – et ils ont obtenu des ouvertures de postes.

« Au printemps dernier, 5 syndicats ont déposé des préavis de grève », rapporte Hise. Selon elle, la formation a représenté « un espace important, qui normalisait l’idée de la grève, qui n’était plus perçue comme une chose terrifiante. Nous devrions être fiers d’avoir fait venir nos membres ici ».

Scotty Fairchild, agent de maintenance des jardins publics de Portland, ajoute : « on est souvent dans notre petite bulle. Quand on rencontre d’autres gens, on apprend que certains groupes obtiennent gain de cause, et on peut apprendre d’eux comment ils y sont parvenus. »

Formateurs

Labor Notes étend ses activités de formation directe et de conseil. 50 formateurs/trices et conseiller-ère-s font désormais partie du programme Labor Notes Associates, proposant leurs services sur des sujets allant des bases de la délégation syndicale aux campagnes de renégociation des conventions collectives, en passant par l’élection de nouveaux/elles délégué-e-s.

Pat Kane, trésorière de la New York State Nurses Association (NYNSA, association des infirmières de l’Etat de New York), a fait partie d’une liste qui a été élue en 2011 et était déterminée à construire une « nouvelle NYNSA ». Mark Brenner, de Labor Notes, leur a prêté main forte, tant au niveau de la campagne que de la phase de transition.

« Il comprenait vraiment pourquoi nous nous battions et quels étaient nos objectifs, explique Kane. Il nous a aidées à établir des priorités, à mettre au point un plan stratégique. Quand nous nous dispersions, il nous aidait à garder le cap. »

En ce moment, les formateurs/trices de Labor Notes travaillent avec l’Amalgamated Transit Union (syndicat des transports routiers et publics) pour monter un programme de création de permanences syndicales au niveau national.

La grande conférence

L’expérience la plus marquante n’est peut-être pas celle dont parle Ken McNamara, mais bien la conférence qu’organise tous les deux ans Labor Notes.

McNamara a ramené 25 personnes à la conférence de 2014, et tous ne sont pas syndiqués : deux sont membres d’une organisation communautaire, deux sont des militant-e-s étudiant. Il veut que les alliés du syndicat en sachent autant que ses membres sur le pouvoir potentiel des travailleurs/euses.

80 membres ont déposé des dossiers pour les bourses locales. McNamara a fait le compte des gains : « les réunions de branche, comme les jeunes travailleurs/euses dans notre programme « Next Gen » ; et puis les rencontres informelles. C’est très utile au niveau pratique, les gens apprennent beaucoup de choses nouvelles. Mais c’est aussi une formidable bouffée d’adrénaline. Il faut partager l’expérience de Labor Notes avec plus de gens, pour se sentir rajeunir.

Jane Slaughter

Première parution le 11 juin 2014

Le texte original en anglais est consultable sur le site de Labor Notes. Les notes sont du traducteur.

[1] Aux Etats-Unis, les charter schools sont des écoles laïques à gestion privée bénéficiant d’une très large autonomie dans l’enseignement et dans les programmes scolaires, et dont le financement est public.

[2] Le labor council est une sorte d’union syndicale départementale, regroupant différents syndicats au niveau territorial.

[3] En 2012, le Chicago Teachers Union a lancé l’une des grèves les plus suivies des 40 dernières années.

   

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