« Une machine qui fait descendre l’information tout en évitant que les mauvaises odeurs ne remontent » Chronique du contrôle social PJJ 3/3

TDL : L’autre jour, lorsque tu me parlais du processus de bureaucratisation du travail d’éducateur PJJ, tu m’as dit « On n’est plus dans la bataille des mots et pour le coup, cette bataille de mots, on l’a perdue ! ». A quoi, est-ce que tu faisais référence ?

Je vais te donner un exemple. Ça peut paraître très anecdotique, mais en réalité ça ne l’est pas du tout. Historiquement, les structures de l’Éducation Surveillée et de la PJJ avaient toutes le mot « action » dans leur dénomination. C’est-à-dire un foyer, c’était un « Foyer d’Action Éducative » (FAE). Les milieux ouverts c’étaient des Centres d’Action Éducative (CAE). Et bien, toutes ses structures, elles ont été progressivement re-labellisées.

Maintenant, les milieux ouverts s’appellent Service Territorial Éducatif de Milieu Ouvert (STEMO). Ce qui est quelque chose de très descriptif… on y voit plus le mot « action ». Il était même question d’y enlever le mot « éducatif »… mais bon ça donnait STMO et ça devenait imprononçable, alors ils ont gardé le E de « éducatif » par la force des choses. Dans le même esprit les Foyers d’Action Éducative (FAE) sont devenus des Établissements de Placement Éducatif (EPE).

Très générique, très descriptif. Je reste persuadé qu’on nous a volontairement dépossédés du mot « action ». Parce que du temps des FAE ou des CAE, dans les réunions, y avait toujours quelqu’un à un moment qui tapait du point sur la table, en disant : « Mais on est un centre d’action éducative, ou pas ?! On se met à l’action, ou quoi ?! ». Maintenant, qu’est-ce que tu veux dire ? « On est un STEMO ou pas ? »…[Rires]… ça ne sonne pas pareil.

Plus sérieusement, ce glissement sémantique est très important car il modifie totalement la manière dont nous-même on se définit. Avant, ces acronymes de structures disaient ce que ce que l’on y faisait (de l’action éducative) alors que maintenant ils décrivent simplement ce que l’on est (un Service Territorial…) Et pour le coup, je trouve que c’est très révélateur du fait que mon administration est passée de la philosophie de l’action à celle de la gestion.

TDL : Et concrètement ce passage de l’action à la gestion ça se traduit comment ?

Si tu veux, historiquement, le métier d’éducateur PJJ a pour origine une commande politique : le besoin que notre société se pacifie. Pour répondre à une telle commande, il a fallu définir, ou choisir, quel regard on allait porter sur les populations dites déviantes. Suite à mai 68, répondre à la déviance délinquante consistait à répondre à des besoins sociaux (instruction, socialisation, éducation… etc). Notre rôle était d’identifier ces besoins sociaux, de les analyser, de les faire remonter et de demander les moyens pour les traiter. Dans ce cadre, notre travail avait tout pour être passionnant, toutes les situations auxquelles nous avions affaire étant différentes les unes des autres… Donc théoriquement y a pas moyen de s’ennuyer. Mais voilà, les problèmes sociaux dont les gens sont porteurs ne sont plus aujourd’hui perçus comme la cause de la délinquance. A croire que notre rôle est de stopper la délinquance par la force de l’esprit… (sourire)… Si tu veux, ma hiérarchie ne me demande plus d’identifier des problèmes pour les résoudre mais d’accompagner nos jeunes. Et par « accompagner » il faut plutôt entendre « contrôler ».

TDL : Tu peux me donner un exemple concret ?

Ben par exemple, quand on rencontre un jeune qui a commis un délit, notre rôle à nous c’est d’abord de chercher ce qui ne va pas chez lui. On lui demande : « Qu’est-ce qui ne va pas dans ta vie ? À l’école, dans ta famille, dans ton entourage… Est-ce que tu consommes des toxiques ? etc… ». On lui propose de prendre le temps d’en parler, d’en parler avec lui, de parler de lui. C’est ça le truc à l’origine.

Mais désormais, ce rapport est dénaturé par le fait que dès le premier rendez-vous, la rencontre est formalisée par un document, le Document Individuel de Prise en Charge (DIPC). Encore une fois, ce type de paperasse ne permet pas d’appréhender la situation dans son ensemble ou sa complexité mais simplifie le regard sur les situations, au point d’ailleurs qu’elles finissent par toutes se ressembler. Alors tu me diras, à défaut de servir notre travail… Ces documents, à plus grande échelle, pourraient avoir une utilité… Je sais pas moi, permettre de faire des statistiques ou de faire émerger des questions à l’échelle nationale… Mais notre hiérarchie ne les exploitent même pas.

Alors je te résume : ces DIPC ne servent pas à grand chose et en plus personne ne les utilise. Et finalement on en revient à une forme de commande… Mais ce n’est plus la commande qui a conditionné la création de notre métier. Il n’est plus question de pacifier la société mais de contrôler une frange spécifique de la société, nos déviants… De savoir où ils sont et ce qu’ils font. Cette stratégie n’est pas du tout assumée, parce qu’elle est honteuse. Elle dit clairement qu’aux yeux de mon administration la jeunesse n’est plus une richesse qu’il faut stimuler, mais une menace qu’il faut contrôler.

TDL : Et la commande politique, comment elle s’impose à vous ? Qui joue le rôle de courroie de transmission entre vous et la commande politique ?

Alors chez nous c’est le Ministre de la Justice qui pèse sur le directeur de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, qui lui pèse sur les directeurs régionaux qui étaient une vingtaine jusqu’en 2007 et qui maintenant ne sont plus que 8, je crois, donc des directeurs qui gèrent des très grosses régions. Après, il y a les directeurs territoriaux qui le plus souvent sont responsables des politiques institutionnelles sur 2, voire 3 départements, et ensuite il y a les directeurs de services et plus bas encore les des responsables d’unités, créés il y a 3 ans. Donc, il y a vraiment une très longue ligne de commande hiérarchique, commande hiérarchique qui vise à faire respecter la ligne politique du moment… Vu du terrain, on a surtout l’impression qu’ils ont créé une sorte de matelas hiérarchique qui, pour le coup, empêche de faire remonter les préoccupations et les enjeux que nous on identifie. On a créé une machine à faire descendre des ordres, et plus du tout une machine à faire remonter des informations.

Alors déjà, il y a eu le concours externe ouvert aux directeurs qui a tout chamboulé, puisqu’à l’origine, dans l’Éducation Surveillée, pour être directeur d’une structure, ou même directeur départemental il fallait avoir été éducateur. Alors, certes, c’était sans doute ceux qui avaient le plus les dents longues ou ceux qui avaient un certain goût pour l’administration, mais disons qu’ils pouvaient se prévaloir d’une forme de légitimité, de connaissance… Ils étaient du métier, ils connaissaient le terrain. Après, certains portaient plus ou moins bien les problématiques, étaient plus ou moins à l’écoute de ce que l’on avait à leur dire, mais au moins on parlait le même langage. Tandis que là, avec les nouveaux directeurs du concours externe, on a des jeunes avec les fonds de culotte encore usés par les bancs de l’université… (sourire)

bureaucratie

TDL : Et ces nouveaux directeurs qui arrivent via le concours externe sans être passés par le terrain, ils ont quel type de formation ?

Le concours externe ouvert aux directeurs s’inscrit dans la grande liste des concours de l’administration auxquels tout le monde postule ! Donc si tu loupes l’École Nationale de l’Administration (ENA), si tu loupes les Instituts Régionaux de l’Administration, si tu loupes l’École Nationale Santé Publique (ENSP), ben après, il te reste les micro-concours de la fonction publique dont celui de directeur à la PJJ.

Donc moi, mon hypothèse, c’est que quelque part ceux qui réussissent ce concours, ce sont ceux qui ont raté tous les concours prestigieux. On se retrouve avec les déchets quoi ! Formatés de la même façon que les autres mais moins brillants… Et en plus, c’est des gens qui ont pris des postes de directeurs à l’âge de 25-26 ans… C’est quand même très très jeune. Alors évidemment, ils ont été très très mal accueillis lorsqu’ils sont arrivées à la fin des années 90. Il y a des équipes qui en ont quand même rudoyés certains, même si, en réalité, c’était plus une réponse à l’administration qu’autre chose. Les collègues disaient : « On ne veut pas travailler avec des gens qui n’ont pas d’expérience, qui n’ont pas les connaissances, et qui, finalement, sont juste des gestionnaires ». Sauf que ça s’est imposé sans qu’on puisse y faire grand chose. Et pour éviter que ça ne fasse trop d’étincelles, l’administration a intercalé entre les directeurs et nous des Responsables d’Unités Éducatives (R.U.E). Ce sont des éducateurs, placés dans des fonctions de cadre pour conserver une caution de « terrain ». Mais du coup, tu mets aussi en place un système bicéphale, avec le directeur en charge de la partie purement administrative et le responsable d’unité qui incarne soit disant les préoccupations éducatives. La réalité c’est que les R.U.E sont happés par les préoccupations des directeurs et sont eux aussi obnubilés par les chiffres et la gestion.

Donc en fait, on a créé un système qui fait très bien descendre l’information, mais aussi un système dans lequel il y a un goulot d’étranglement hiérarchique qui empêche les mauvaises odeurs de remonter ! Parce que dès que tu soulèves une problématique tu dois passer par ton responsable d’unité, qui va le retraduire en collège de direction à ton directeur, qui lui, va le retraduire en collège de direction à la direction territoriale, et ainsi de suite… Alors, t’imagines aisément, que selon les fonctions de chacun, selon les enjeux soulevés et la place de ces thématiques dans ces réunions, les problèmes soulevés se déforment, se diluent ou disparaissent… A ce sujet mon responsable d’unité est atteint d’une sorte de tic verbal, presque un syndrome Gilles de la Tourette, c’est-à-dire que maintenant dès que tu lui dis un truc, il te répond « Je vais faire remonter ».

Un jour, je l’ai interpelé et je lui ai dit : « Plutôt que de nous dire que tu fais remonter, dis-nous déjà ce que tu en penses ! C’est quoi ton avis sur le sujet ? Est-ce que tu es d’accord ou pas avec ce que nous on dit, ce qu’on dénonce, et auquel cas, si tu es d’accord avec nous, tu ne fais pas remonter le problème, tu le portes ! ». En fait, on sent bien que « je fais remonter » ça veut dire « je suis neutre », voire « je m’en fous ». Finalement, on peut dire ce qu’on veut, on peut dénoncer ce qu’on veut… notre administration est composée de trop de strates, trop d’enjeux intermédiaires pour que les préoccupations du terrain remontent. Mon sentiment c’est que ma hiérarchie n’est pas tant méprisante qu’indifférente aux questions que l’on se pose à l’échelle du terrain.

TDL : Mais ce goulot dont tu parles, il se manifeste comment par exemple ?

Ben regarde… Il y a quelques mois, je me suis retrouvé dans la situation de faire remonter une information à faire viser par un supérieur hiérarchique N+4 à la Direction Nationale, à Paris. Au bout de 2 mois pas de nouvelles…

Sauf qu’entre temps que le Directeur National a édité une note à l’échelle nationale parlant de ce que moi je voulais mettre en place. Cette note, entre le jour où elle a été rédigée et le jour où elle est arrivée sur mon bureau, il s’est passé seulement 2 jours ouvrables. Signé le vendredi par mon directeur national et le lundi suivant sur mon bureau. Alors un jour je suis tombé sur un imbécile qui m’a dit : «Vous voyez, le système fonctionne ! ». Ben oui, évidemment, le système fonctionne. Pour faire descendre l’information, là ça fonctionne ! Alors moi, j’applique cette circulaire, je fais de nouveau remonter mon document. C’est là que je me suis rendu compte que personne ne l’avait lue cette note du directeur nationale. Eux leur fonction c’était de me la transmettre mais visiblement pas de la lire ou de l’appliquer. Elle avait juste vocation à être sur mon bureau, à être lue et appliquée par moi. D’ailleurs, moi dans mon nouveau courrier, je disais « en référence à la circulaire machin, je vous adresse ce courrier à transmettre à un tel, un tel et un tel », très ludique, il y avait juste à faire suivre … Ben ça s’est encore perdu !

A suivre…

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