Épicure et les pourceaux

Pour peu qu’on prenne quelque distance avec le tohu-bohu de « l’actualité » et son kaléidoscope événementiel, on ne peut manquer d’être frappé par l’uniformité grandissante du spectacle que le monde actuel offre à l’observation. Où que l’on se tourne, on constate que l’existence des États et de leurs populations devient toujours plus unidimensionnelle et monochrome, dans la mesure où elle tend à se réduire pour l’essentiel à une activité économiquement polarisée, d’inspiration libérale plus ou moins stricte, censée commander et conditionner tout le reste. D’aucuns en infèrent même que le flot de l’Histoire a cessé de couler en profondeur et qu’il n’agite plus qu’une écume de surface.

S’il fut un temps où les rapports économiques ne constituaient pas un espace spécifique autonome et ne pouvaient s’accomplir qu’à l’intérieur d’un champ social plus englobant, par exemple celui des rapports religieux, ou des structures de parenté, aujourd’hui, par la grâce de la logique capitaliste, on a complètement inversé la tendance : tous les rapports sociaux sans exception tendent à se laisser absorber dans l’économie de marché où ils se sont progressivement emmaillotés comme des chrysalides dans leur cocon. Il n’y a rien, absolument plus rien, pas même ce qui jusqu’ici n’avait « pas de prix », qui ne puisse se négocier sur un marché qui en fixe désormais la valeur d’échange. En dépit des résistances vestigiales que des restes formels et illusoires de souveraineté permettent encore aux États nationaux d’opposer au nivellement par le rouleau compresseur de la mondialisation, l’uniformisation du village planétaire va bon train et assure partout la prédominance de l’espèce homo oeconomicus capitalisticus, engendrée par et pour le règne de la marchandise.

Le processus, qui atteint de nos jours son apogée, ne date pas d’hier, bien sûr. Il plonge ses lointaines racines dans l’implacable nécessité biologique de se nourrir et de se reproduire qui a, de tous temps, courbé les humains sous le joug d’une forme ou une autre de production, et corollairement, de sujétion. Mais du moins a-t-on longtemps cultivé la conviction qu’il y avait « autre chose » et admettait-on qu’il y eût d’autres aspirations humaines à combler que celle d’assurer la matérielle. Nos instituteurs, pas encore abêtis par la « pub » ni dévoyés par la « com’ », nous apprenaient qu’ « il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger ». Bâfrer, bouger, copuler, jouir de toutes les façons, pour grand et légitime que fût le plaisir des sens qu’on en tirait, n’étaient pas érigés en fins exclusives de l’existence.

On pardonnerait sans difficulté à des populations dans le dénuement, comme il n’y en a encore que trop sur la planète, de commettre un tel contresens (que tous les pauvres ne commettent d’ailleurs pas nécessairement). Mais c’est surtout aux repus que nous sommes, aux gavés, aux obèses de nos latitudes, à nos classes moyennes joggeuses trottinant des heures pour brûler un peu de leurs graisses superflues, qu’il faut rappeler que « l’homme ne se nourrit pas que de pain ».

Comme je répétais ce credo ancien au cours d’une conversation amicale, un de mes interlocuteurs, visiblement agacé, m’a lancé : « Mais c’est un vrai discours de curé que tu nous tiens là ! » Et de m’administrer le coup de grâce en ajoutant : « On ne fait pas la révolution avec du prêchi-prêcha ».

Eh bien, cher camarade, au risque de me déconsidérer définitivement à tes yeux, je vais me permettre d’insister : crois-tu sérieusement que ce soit très révolutionnaire de ressasser le discours économiste-productiviste à quoi la gauche « extrême » a réduit, à des fins électoralistes partisanes, le message marxiste ? Évacuer de la pensée de Marx la préoccupation éthique, c’est assécher l’éthique et stériliser la politique, en abandonnant aux seuls curés et imams le soin d’articuler les deux et de les féconder l’une par l’autre. Car si toi tu ne te poses pas (ou plus) la question de savoir quel genre de foi, quel type d’universel ou d’absolu, peuvent servir de fondement à un impératif inséparablement éthique et politique (comme de faire ou non une révolution), eux ne se font pas faute de la poser et d’y répondre à leur façon, qui n’est pas la mienne.

Le vrai triomphe du néo-libéralisme, c’est d’avoir engendré un converti en chacun des « citoyens » de nos républiques, y compris à l’intérieur de ceux qui manifestent pour « défendre le pouvoir d’achat » ou « l’emploi », ou « l’environnement », puis qui vont en troupes partisanes voter pour des bonimenteurs n’ayant rien d’autre à vendre qu’un fallacieux rêve de croissance à l’infini.

Ce en quoi le combat pour le « socialisme » a le plus gravement failli, c’est qu’en subordonnant le politique à l’économique, pour concurrencer le libéralisme sur le terrain de la puissance matérielle et du management, il a, comme le libéralisme, perdu son âme et sombré dans la pire forme de matérialisme. Au lieu d’un matérialisme de lumière et d’émancipation, qui aide à sortir du capitalisme par le haut, comme celui qui soutient la vision de Marx, il a contribué à renforcer sur la planète le matérialisme ordinaire, celui de la bêtise et de la bassesse, un matérialisme de la tripe, voué au despotisme libidinal et à l’immanence de la vie animale, qui fait très bon ménage avec le capitalisme. Le soi-disant « socialisme » a congédié Épicure et élevé les pourceaux.

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en juin 2014.

Du même auteur, dernier livre paru, De notre servitude involontaire, Agone, coll. « Éléments », 2013.

   

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