« Nous » et « elles »

Un autre monde populaire, les aides à domicile

Peu visibles médiatiquement et politiquement, les aides à domicile représentent pourtant une part importante des classes populaires salariées. Plus de 500 000 en France, elles exercent dans un secteur où le droit du travail est peu respecté et peu adapté. Terrains de luttes revient sur ces travailleuses en publiant les extraits d’une enquête de Christelle Avril, enseignante-chercheuse en sociologie à Paris 13. A partir d’une immersion dans une association d’aides à domicile, Christelle Avril nous « fait entrer dans l’univers de ces femmes des milieux populaires » ; elle donne à voir les conditions de travail et d’existence de ces femmes mais aussi les divisions entre immigrées et non immigrées ou en fonction de leur trajectoire sociale. Dans cet extrait (chapitre 6), elle montre de quelle manière une partie de ces femmes fait cause commune contre leur hiérarchie et plus généralement contre les femmes des classes moyennes-supérieures.

Le « nous » au féminin existe aussi dans ces secteurs pour peu qu’on y prête attention.

Manier l’humour, l’ironie, la dérision

La capacité de ces aides à domicile à manier la parole ne se résume pas à « gueuler » sur la scène publique. À l’instar des groupes d’hommes étudiés dans les années 1970, un bon travail est un travail où les « filles », comme elles disent, peuvent partager une identité qui s’exprime dans des sujets de discus­sion communs, des « rigolades » et notamment des « blagues » – elles manient l’humour, l’ironie et la dérision – prenant pour cibles les responsables ou certaines personnes âgées et collè­gues. Dès qu’elles se rencontrent dans la rue ou en réunion, « elles se marrent », et souvent cette expression sert de critère pour désigner une « copine » : « Elle, je l’aime bien, on se marre bien. » Lorsque aucun homme n’est présent, c’est-à-dire la majeure partie du temps, les blagues sont sexuelles. J’en fais les frais à chaque fois qu’elles sont plusieurs autour de moi, comme ce jour où Isabelle Avon prend Dominique Djolovic à témoin : « Alors, ça va, Christelle ? Oh elle a l’air fatiguée la petite, ben, qu’est-ce que tu fais toute la nuit ? »

Tout semble prétexte à rigolades, comme lors de cette formation à l’euro relatée dans les lignes qui suivent. Cette présentation un peu longue d’une scène observée donne à ressentir la nature des relations qui se forment au sein de ce qu’on pourra désormais appeler sans réserve un groupe, et plus précisément un groupe informel puisqu’il ne correspond pas aux découpages de l’organisation du travail :

[Journal de terrain] Laetitia Moreau, 21 ans, diplômée d’un BTS, a été embauchée sous contrat emploi-jeune par la directrice pour s’occuper de la « professionnalisation ». C’est dans ce cadre qu’elle a organisé des formations à l’euro, peu avant le changement de monnaie. Tout concourt à ce que ses rapports avec les aides à domicile soient tendus : son rôle dans l’association, son niveau de diplôme, son jeune âge mais aussi ses maladresses puisqu’elle ne cache pas son mépris pour le travail des aides à domicile. Les aides à domicile qui refusent cette « professionnalisation » ne l’aiment pas du tout et trouvent qu’« elle ne se prend pas pour n’importe qui ». Et elles vont bien le lui faire sentir le jour de cette formation. Mis à part Laetitia Moreau, qui va rester toute la séance debout devant son tableau, sont présentes autour d’une table Véra Pijecki, Alice Monset, Isabelle Gambier, Colette Sifra ainsi que Martine Maillot, Nanda Ambo et Aline Mouaké (et moi-même, Isabelle Gambier m’ayant fait une place entre elle et Véra Pijecki). Les quatre premières font partie de ce groupe informel qui s’oppose à la « professionnalisation » de la directrice. Elles vont rire pendant toute la formation, au point parfois que l’emploi-jeune n’arrive pas à placer un mot. Il faut dire que, pas du tout préparée à cette confrontation, elle commence maladroitement la réunion en exhibant ses titres scolaires et leur dit qu’elles vont « bien y arriver » car « vous êtes quand même pas plus bêtes que la moyenne ». D’emblée, le rapport de force est instauré et l’ironie va dominer toutes les remarques des aides à domicile, qui ne cessent de rire entre elles aux dépens de l’emploi-jeune. Le ton est donné par Colette Sifra (55 ans, ancienne coiffeuse, entrée en 1995 à l’association de Mervans) lorsque Laetitia Moreau dit qu’elle a le baccalauréat, elle lui répond avec un grand sourire : « Nous, on n’a pas le bac, mais c’est pas grave, on a une intelligence naturelle. » Pendant toute la formation, elles tournent en dérision les remarques de l’emploi-jeune. Lorsque celle-ci lance à la cantonade : « Alors, qu’attendez-vous de cette formation ? », Isabelle Gambier (38 ans, ancienne employée de bureau, entrée en 1988 à l’association) lui répond : « Ben, de se reposer ! Vous avez prévu le café au moins ? » Les autres rient et alors que, dans ces situations, Nicole Laporte (la directrice de l’association), maîtrisant les techniques managériales, fait mine de rire avec les aides à domicile, Laetitia Moreau répond maladroitement avec conviction : « Vous ne croyez quand même pas qu’on vous paie pour vous reposer ici trois heures ? » Par cette réponse, elle trahit à quel point elle est éloignée de l’univers des aides à domicile : ces femmes trouvent plus pénible de rester assises autour d’une table à discuter que d’être au travail, comme elles essaient de le faire passer par des remarques (l’une se plaint par exemple du mal de tête que lui donne la formation et qui survient, dit-elle, dès qu’elle ne fait rien). L’emploi-jeune se défend à sa manière, n’arrêtant pas de répéter, lorsqu’elles ont des conversions à faire en euro et que certaines peinent à les faire : « C’est vraiment bébête pourtant, c’est vraiment bébête… » Ou alors : « Vos collègues, la dernière fois, étaient pas des rapides, mais elles ont réussi à le faire. » À quoi Isabelle Gambier lui rétorque en riant, révélant une fois de plus l’importance de la force physique dans leurs comportements : « Donnez-moi leurs noms que je leur rentre dedans ! » Tout est prétexte à rire : lorsque Laetitia Moreau apporte une télévision pour passer un film sur l’euro, Alice Monset regarde sa montre et s’écrie : « Parfait, c’est l’heure de Derrick [le feuilleton télévisé]. » Nanda Ambo manque de tomber de sa chaise et Colette Sifra à la cantonade : « On la sort plus celle-là ! » Elles s’amusent à tricher, faisant mine de se copier les unes sur les autres pendant les exercices de conversion. Isabelle Gambier sort même un convertisseur de son sac et fait ainsi les exercices, sous le regard de ses collègues hilares et jusqu’au fou rire général lorsque l’emploi-jeune s’aperçoit de la tricherie. Le plus frappant pour moi est de voir les aides à domicile qui ont réussi l’exercice se mettre, en réaction aux remarques de Laetitia Moreau, à aider leurs collègues. Colette Sifra aide Martine Maillot qu’elle connaît bien. Et surtout Véra Pijecki, Alice Monset et Isabelle Gambier, qui pourtant ne leur adressent habituellement pas la parole, se mettent à aider Nanda Ambo et Aline Mouaké, arrivées depuis peu d’Angola et qui ont des difficultés à comprendre le français.

On perçoit dans cet exemple qu’il y a chez ces aides à domicile un rapport de force prioritaire, celui qui les oppose directement à la hiérarchie. Elles sont prêtes à un minimum de solidarité avec leurs collègues pour s’opposer aux femmes diplômées de classes moyennes-supérieures qui encadrent leur travail (l’emploi-jeune mais aussi Nicole Laporte (…) et toutes les femmes sollicitées par la directrice pour son projet de « professionnalisation » : une psychologue qui interviendra un temps, les formatrices). Elles se retrouvent autour d’une identité commune : s’opposer à celles qui encadrent leur travail en « gueulant » publiquement, mais aussi, conformément à leur milieu social, par la blague et la rigolade aux dépens des « supérieures », ce qui est plus rarement mis en évidence chez les femmes dans les études sociologiques.

Un brouillage des relations hiérarchiques

Les alliances que ces aides à domicile nouent avec une partie des employées de bureau de l’association, notamment contre la directrice et Josiane Valor, l’une des responsables du personnel, est un autre vecteur de constitution de ce groupe informel. Souvenons-nous en effet du rôle que jouent les comptables (Carole Migeon et Marie Gunet) lorsqu’elles laissent une partie des aides à domicile, celles qui s’opposent au projet de la directrice, venir jusqu’à leur bureau et demander un acompte sur salaire, alors qu’elles ferment la porte au nez des autres aides à domicile. Ce groupe informel n’existe pas seulement par les relations entretenues entre aides à domicile, il existe aussi à travers les relations électives nouées avec une fraction des employées de bureau de l’association, des personnes âgées et des administrateurs.

Si les aides à domicile peuvent se retrouver en interaction avec tous les membres du personnel de bureau et avec des personnes âgées de milieux sociaux divers, en revanche, elles prolongent ou non ces interactions en fonction des interlocutrices. Lorsqu’elles passent au bureau, elles discutent longuement de façon privilégiée avec celles qu’on a présentées comme leurs alliées (et une fois vérifié que « la chef [Nicole Laporte] n’est pas là ») : les deux comptables, Carole Migeon et Marie Gunet. Jacqueline Bottos et Françoise Duhem se joignent parfois à elles. Certaines passent aussi discuter avec ces responsables du personnel lorsqu’elles sont seules, lors de la permanence du samedi matin. Les discussions les plus longues peuvent avoir lieu dans la rue, les magasins, ou encore dans les transports en commun. C’est notamment à cette occasion qu’elles échangent avec des retraitées, membres du conseil d’administration de l’association. Les affinités de ces aides à domicile avec une partie du personnel de bureau et avec certains membres du conseil d’administration sont particulièrement visibles dans les moments collectifs où le placement est libre, comme lors de la fête du quarantième anniversaire de l’association. Les relations électives concernent aussi certaines personnes âgées. Un bon indicateur de cette relation privilégiée réside dans la façon dont elles m’ont ou non laissée accéder aux personnes dont elles s’occupaient : j’ai mis du temps à comprendre qu’elles ne m’emmenaient pas chez toutes les personnes âgées, prétextant par exemple que « Mme Unetelle n’aime pas les stagiaires ». Elles ne me faisaient rencontrer que les personnes âgées, plus nombreuses, avec lesquelles elles évitent autant que possible de discuter. Ce n’est qu’au fil des jours passés avec elles qu’elles acceptent de me laisser voir ces interventions où s’est développée une relation plus personnelle. On a là, semble-t-il, une spécificité de la constitution des groupes informels dans le secteur de l’aide à domicile : dans cette situation de travail, les positions hiérarchiques sont brouillées (cf. chapitre premier), de sorte que des employées de bureau ou des personnes âgées peuvent être, dans certains contextes, des alliées avant d’être des patronnes.1

Des préférences relationnelles socialement orientées

Les préférences relationnelles de ces aides à domicile ne s’orientent pas au hasard dans l’espace social. Si l’on examine, cette fois à la lumière de la stratification sociale, la façon dont ces aides à domicile sélectionnent les personnes âgées pour lesquelles elles travaillent et comment elles façonnent leurs postes de travail, plusieurs constantes ressortent.

Dès qu’une employée de bureau les envoie travailler chez une personne âgée dont le logement est insalubre, elles courent « gueuler » au bureau. Elles refusent de ce fait d’être en contact avec les personnes âgées des fractions les plus marginales des classes populaires. Elles acceptent en revanche de travailler pour des personnes relativement riches (professions libérales, cadres, femmes de grands patrons), mais c’est généralement dans ce cas qu’elles refusent les discussions. Elles font le ménage et évitent autant que faire se peut les interactions susceptibles de les rabaisser. Et c’est seulement si ces personnes âgées veulent à tout prix entrer en relation avec elles, ou bien si leurs proches veulent leur confier des tâches de soin où le contact sera inévitable, qu’elles se plaignent au bureau.

En revanche, les personnes âgées qu’elles font tout pour garder, et avec lesquelles elles nouent des relations, se situent dans les classes populaires stables et chez les « petits-moyens »2. Ces personnes âgées ont en commun d’être proches du pôle des petits patrons33 : ce sont d’anciennes petites patronnes, des femmes d’anciens petits patrons ou bien d’ou­vriers dans l’artisanat, certaines ont seulement été employées dans les petits commerces. La nature de ces préférences rela­tionnelles implique également un tri au sein des employées de bureau de l’association et des membres retraitées du conseil d’administration, privilégiant celles qui sont le plus proches du pôle des petits patrons, entre classes populaires et classes moyennes. Si Françoise Duhem et Marie Gunet ont un baccalauréat, en revanche, Jacqueline Bottos, elle-même ancienne aide à domicile, n’a aucun diplôme et Carole Migeon possède un CAP en comptabilité4. Elles n’ont pas le concours d’adjoint administratif, la première refusant de le passer, la seconde ayant échoué deux fois (« car je ne sais pas écrire sans fautes », dit-elle). À part Marie Gunet, toutes ces employées de bureau ont par ailleurs été recrutées à la mairie de Mervans grâce à leur réseau dans la droite traditionnelle locale. Elles sont, tout comme les membres du conseil d’administration, anciennes commerçantes de Mervans, particulièrement liées au petit patronat local. Les beaux-parents de Jacqueline Bottos étaient commerçants, et son fils est actuellement en apprentissage dans une petite entreprise locale. Le mari de Carole Migeon, mécanicien, travaille dans un garage de Mervans, et elle parle constamment des difficultés du patron de son mari, comme si le garage était le leur. Le mari de Françoise Duhem vient de créer son entreprise d’électronique à Mervans et son fils est également en apprentissage dans une petite entreprise de la ville. Bref, celles – personnes âgées, membres du conseil d’administration et employées de bureau – avec lesquelles ces aides à domicile se laissent aller à discuter longuement sont proches du pôle du petit patronat, certaines nettement inscrites dans les milieux populaires (les personnes âgées, certaines employées de bureau) et d’autres un peu plus du côté des classes moyennes (les membres du conseil d’admi­nistration, certaines employées de bureau).

Il ne s’agit pas d’affirmer que les affinités sociales annulent ici les différences de positions hiérarchiques, brouillées mais réelles, entre ces femmes : les moments de tension entre les aides à domicile et ces personnes âgées ou employées de bureau existent. Néanmoins, on peut dire que l’ensemble de ces femmes ont avant tout des relations sociales marquées par les rigolades et les discussions et ont pour cible commune, à cette occasion, les femmes diplômées de classes moyennes-supé­rieures qu’elles côtoient ainsi que les autres aides à domicile.

 Christelle Avril

Extraits de Christelle Avril, Les aides à domiciles: un autre monde populaire, La Dispute, coll. Corps, Santé, Société, 2014, p. 145-151.

1 La transformation du patronat et l’affaiblissement dans certains secteurs d’une figure hiérarchique bien identifiée sont un vecteur de transformation des milieux populaires. Cf. Julian Mischi et Nicolas Rénahy, « Classe ouvrière », Dictionnaire de sociologie, Encyclopœdia Universalis, Albin Michel, Paris, édition 2008, p. 129-136.

2 Cf. Marie Cartier, Isabelle Coutant, Olivier Masclet et Yasmine Siblot, La France des «petits-moyens»…, op. cit.

3 Ce pôle recouvre une réalité diverse, cf. Claire Zalc, « Les petits patrons en France au xxe siècle ou les atouts du flou », Vingtième siècle, n° 114, 2012, p. 53-66.

4 On peut se reporter à l’organigramme du personnel de l’association, p. 43.

   

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