Le PCF a-t-il abandonné les classes populaires ?

En pleine Fête de l’Humanité, cette question est plus que jamais d’actualité, pour PCF et plus largement pour toute la gauche radicale. Elle est au cœur du livre de Julian Mischi, Le Communisme désarmé, dont nous présentons des extraits.

« L’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. » Ce principe hérité de Karl Marx a longtemps été au cœur du projet de la gauche communiste française. Il implique la construction collective d’une organisation de lutte contre l’exploitation capitaliste visant au renversement par les classes populaires de la domination politique qu’elles subissent. C’est en suivant ce principe que le PCF a pu garantir une certaine représentation des classes populaires sur la scène politique jusque dans les années 1970.
Le courant communiste a constitué une entreprise inédite de promotion politique des classes populaires. Le PCF a pendant un temps réussi à bouleverser l’ordre social qui régissait la vie politique française en propulsant des ouvriers et des paysans dans des instances de pouvoir réservées jusque-là aux seuls représentants de la bourgeoisie. Par son système de formation et d’encadrement, il a fourni des armes militantes et culturelles aux catégories populaires en lutte contre leur domination sociale et politique. Au nom du « Parti de la classe ouvrière », des militants d’origine populaire se sont impliqués dans la vie politique de laquelle ils sont d’ordinaire exclus. Dans les entreprises et les localités, ils ont affronté les élites sociales qui monopolisent les postes de pouvoir et la parole publique.
Certes le moment proprement « prolétarien » et « révolutionnaire » du PCF est réduit dans le temps, avant tout pendant l’entre-deux-guerres. Mais, en gérant à partir de la Libération un héritage populaire acquis précédemment, les communistes ont accompagné et assuré la quête de reconnaissance du groupe ouvrier, offrant à ses membres un outil de valorisation identitaire et de mobilité sociale à une période où la recherche de dignité ouvrière n’était pas synonyme de sortie de la classe. À une période aussi où les réseaux communistes répondaient aux aspirations culturelles d’ouvriers et paysans largement exclus du système scolaire.

Un parti ouvrier est-il forcement un parti stalinien ?

En même temps, il est indiscutable que ce « succès » de la mobilisation communiste des classes populaires est allé de pair avec l’établissement d’une structure militante autoritaire, laissant peu de place aux voix dissonantes et à l’initiative militante de « la base ». Parti ouvrier, le PCF fut aussi un parti stalinien structuré autour d’un corps de permanents formés à Moscou. De ce constat, il est largement convenu aujourd’hui d’en conclure paresseusement que l’engagement des classes populaires au sein d’un parti ne peut aller sans une forme de stalinisme ou du moins d’une confiscation du pouvoir par des permanents ; et, en conséquence, que c’est un prix trop cher payé pour permettre la promotion politique des groupes sociaux dominés. Mais on est en droit de refuser l’idée d’un lien inévitable entre stalinisme et représentation des classes populaires, sous réserve de construction de nouvelles formes de mobilisation. Le pari de ce livre est qu’on ne pourra rien inventer de vraiment nouveau tant que le processus de disparition de la voie empruntée par le PCF pour parvenir à cette représentation des classes populaires n’aura pas été soigneusement décrit.
Toujours est-il qu’envisager l’histoire du PCF sous le seul angle de son stalinisme ou de son inféodation à l’Union soviétique est réducteur. En dépit des phénomènes bureaucratiques propres aux partis de masse, le courant communiste a été le support d’une mobilisation et d’une promotion d’ouvriers et de paysans dans ses territoires d’influence. Si le PCF n’a pas disparu, ce système communiste de politisation des enjeux sociaux et de promotion politique et culturelle des catégories populaires s’est délité. Bien sûr, les transformations socio-économiques du monde du travail ont joué à plein : la force populaire du PCF s’articulait étroitement avec une conjoncture de croissance et d’homogénéisation des classes populaires autour du groupe ouvrier, qui acquiert son poids statistique maximum en 1975. Au-delà du seul volontarisme politique, le modèle communiste d’organisation reposait sur la place centrale de la question ouvrière dans l’espace public, qui faisait que des fractions conséquentes de la petite bourgeoisie intellectuelles (notamment les enseignants) participaient aussi au combat ouvrier. A contrario, l’éclatement contemporain de la condition ouvrière est défavorable à la constitution d’une organisation ancrée dans les milieux populaires – tout comme la massification scolaire a amoindri le rôle du PCF comme instance de rattrapage et de compensation scolaires pour les catégories populaires.

L’abandon du discours de classe

Mais nous avons voulu, tout au long de ce livre, pointer également ce qui est moins connu : l’impact des stratégies politiques et idéologiques sur ce désarmement de la force subversive et populaire du PCF. Le désarroi des militants et leur désengagement massif sont inséparables des choix opérés par le groupe dirigeant, qui navigue à vue à compter de la crise du printemps 1978. Ainsi l’ouvriérisme de la fin des années 1970 – une valorisation essentiellement de façade et abstraite du monde ouvrier – sert surtout à renforcer la discipline militante et le pouvoir des fidèles de Georges Marchais. Il s’agit d’une arme contre les contestations internes consécutives à la rupture du programme commun. Son usage n’aide pas à prendre en compte les transformations des milieux populaires. Dernière stratégie des « dirigeants ouvriers » : la mobilisation, en 1984-1986, par l’appareil national, des cadres syndicaux de la CGT contre les intellectuels et militants critiques illustre cet usage instrumental du référent ouvrier. Dans le Puy-de-Dôme, par exemple, le secrétaire de l’UD-CGT remplace le secrétaire « rénovateur » de la fédération du PCF. Or cette mobilisation stratégique des appareils syndicaux va de pair avec un affaiblissement des liens des communistes avec le syndicalisme de terrain. La référence à la « classe ouvrière » apparaît comme un instrument de lutte conjoncturel, réactivé contre le PS ou les opposants internes avant de quasiment disparaître au milieu des années 1990.
Par delà les options prises par la direction nationale du PCF, ce sont plus largement des processus structurels qui ont travaillé les rangs communistes depuis les années 1970, et conduit à la relégation au second plan de la question des classes et de la classe ouvrière en particulier. Le vieillissement et l’embourgeoisement d’une part considérable du monde communiste ont accompagné l’abandon au fil du temps d’un discours de classe centré sur l’émancipation des dominés. Les lignées communistes se sont progressivement détachées du monde ouvrier, avec un engagement des enfants issus de familles populaires et militantes dans des carrières militantes ou professionnelles ascendantes. Les militants du « Parti de la classe ouvrière » sont devenus des élus œuvrant au bien-être de la population locale, avec comme place forte la mairie et ses collaborateurs.
La survie du parti (essentiellement sa survie électorale, en fait) efface des préoccupations du groupe dirigeant la représentation des ouvriers, et plus largement des classes populaires. La promotion politique des classes dominées n’est tout simplement plus un enjeu de débat interne. À un tel point qu’au secteur « Vie du parti », il est désormais jugé secondaire de distinguer, au sein du parti, un cadre d’un ouvrier. L’essentiel est de connaître à quel secteur d’activité (aéronautique, hôpitaux, SNCF, etc.) se rattache l’adhérent en vue de lancer des mobilisations sectorielles (pétition, campagne publique, etc.). « Militants d’entreprise », « élus », « jeunes », « représentants de la diversité », etc., les catégories militantes sont a-classistes. Le combat contre l’exclusion politique des ouvriers et employés s’efface derrière l’ambition de représenter la société « dans sa diversité ».

Des permanents ouvriers aux cadres territoriaux

Seules les questions de stratégie électorale font réellement débat au sommet de l’organisation. Comment maintenir les élus ? Cet enjeu électoral structure toutes les activités militantes, de la direction nationale aux fédérations départementales, qui sont désormais animées par des élus. Le calendrier électoral et les stratégies d’alliances et de négociation des postes deviennent des préoccupations dominantes. S’ils sont contradictoires, les changements de ligne visent ainsi toujours le même objectif : améliorer « l’image » du parti dans « l’opinion ». Or la priorité donnée aux élus et à leurs intérêts tend à dévaloriser les ressources apportées par l’engagement de terrain et les réseaux militants. Ces derniers peuvent en effet être vus comme des obstacles aux relations privilégiées que les élus entendent nouer avec la « société civile » ou la « population locale » dans le cadre notamment de la « démocratie participative ». Les militants sont parfois perçus avec suspicion car ils ne seraient pas « neutres » mais « partisans ». À l’inverse, les experts diplômés de la politique de la ville et de la communication publique sont recherchés comme soutien, même lorsqu’ils ne sont pas militants ni même de sensibilité communiste. Les compétences administratives liées à la gestion des collectivités locales sont particulièrement prisées par les élus, et les cadres de la fonction publique territoriale constituent désormais le groupe central au sein du PCF.
Élus et fonctionnaires territoriaux dominent les réseaux du PCF. Les élus communistes sont en réalité eux-mêmes souvent cadres dans d’autres localités ou d’anciens fonctionnaires municipaux. Ces « professionnels de la gestion politique » ne ressemblent pas à ceux qu’ils ont progressivement remplacés à la tête des fédérations. Les dirigeants communistes des périodes passées avaient également fait de la politique leur métier mais autour de compétences militantes (tenir un meeting, rédiger un tract, animer une réunion, etc.) et non de savoir-faire techniques gestionnaires. Les dirigeants du PCF du début du XXIe siècle sont davantage insérés dans le monde politique local administratif que dans l’espace des mobilisations militantes. Leurs profils se situent à la confluence de deux processus : d’une part, la professionnalisation de l’administration communale qui marginalise les classes populaires, et, d’autre part, le maintien relatif du communisme municipal autour d’une élite locale de moins en moins militante et d’origine populaire.

Lutter contre l’exclusion politique des classes populaires

Certes, avec 70 000 cotisants, le PCF reste de loin la formation à la gauche du PS ayant le plus d’adhérents, loin devant le PG (12 000 adhérents revendiqués en 2012) ou le NPA (3 000 adhérents en 2013). Le PCF demeure souvent l’une des rares forces militantes organisées dans les petites villes, alors que les autres partis de gauche peinent à y présenter des candidats aux élections locales. Certes, d’un point de vue comparatif, par rapport aux autres partis majeurs, le PCF reste une organisation avec une structure relativement populaire dans un espace politique où dominent les fractions bourgeoises de la population. Mais force est de constater que la marginalisation des classes populaires au sein du parti ne constitue pas un motif central de préoccupation. Les classes populaires ont été désarmées car le parti qui était censé les représenter s’est largement détaché d’elles […].
En abandonnant la référence au monde ouvrier et à la lutte des classes, le PCF a ainsi laissé la place à des représentations concurrentes des classes populaires, issues en particulier des classes dominantes. La destruction des conditions organisationnelles d’une participation des ouvriers à la vie politique renforce la capacité des groupes sociaux et militants éloignés des classes populaires à parler en leur nom. Ainsi le FN peut-il, bien que privé d’assise militante dans les quartiers populaires et les usines, se mettre en scène comme le « parti des ouvriers ». Et en 2007, même Nicolas Sarkozy a pu se présenter, avec un certain succès, comme le porte-parole de « la France qui travaille ».
Le PCF a été désarmé tout autant qu’il s’est désarmé de sa capacité organisationnelle à contester l’ordre social et politique. Cette capacité fait défaut aujourd’hui aux organisations politiques engagées dans la lutte antilibérale, soulignant l’importance de la construction dans le temps d’outils collectifs qui rassemblent largement, tout en étant ancrés dans les territoires populaires et les réalités du salariat d’exécution par la promotion de militants et dirigeants d’origine populaire. Au sein des partis politiques, les types d’orientations idéologiques, de fonctionnement organisationnel et de composition sociale s’entremêlent étroitement. Cette interdépendance entre les idées, les structures et les militants contraint les formes que peut prendre la contestation du capitalisme. Participer au jeu électoral dans une perspective d’« émancipation des travailleurs » implique alors de lutter contre des forces sociales qui conduisent à l’exclusion politique des classes populaires.

Julian Mischi

Extraits de Julian Mischi, Le Communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires, Agone, coll. Contre-feux, 2014, p. 285-295.

CocoDesarme_UNE(1)

   

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