La réforme des rythmes scolaires accroit les inégalités dans les écoles rurales

En cette rentrée scolaire, les nouveaux rythmes font beaucoup parler. Dans les grandes villes, les journalistes pointent les problèmes d’organisation, comme à Paris où les animateurs étaient en grève et comme à Marseille où ces derniers font défaut. Les barons de droite, de Dupont-Aignan à Gaudin, en profitent pour tirer sur le gouvernement. Loin de ce bruit médiatique, cette réforme s’applique, le plus souvent, sans l’enthousiasme des parents et des enseignants. Dans les petites villes de campagne, elle cause non seulement des soucis d’organisation et de moyens, mais elle tend aussi à accroître les inégalités sociales et territoriales.

Terrains de luttes  propose de revenir sur les problèmes posés par cette réforme à partir du récit de deux professeur-e-s des écoles travaillant dans des communes rurales du Limousin, tous deux syndiqués au SNUipp-FSU. Fleur est, depuis 8 ans, directrice d’une école maternelle et élémentaire de 4 classes et 85 élèves à Saint-Sylvestre, bourg de 800 habitants situé à trente minutes de Limoges. Guillaume enseigne lui à Bessines-sur-Gartempe (3 000 habitants), depuis 6 ans, dans une école élémentaire de 9 classes. Favorable à une réforme des rythmes scolaires, ils se sont pourtant mobilisés contre le chemin emprunté par le gouvernement socialiste. A Bessines, la mobilisation des parents et des enseignants en 2013 a obligé l’élu PS à revoir sa copie quelques mois avant les élections. A Saint-Sylvestre, le conseil d’école puis le conseil municipal (sans étiquette) ont voté contre la mise en place de la réforme en raison de l’absence de moyens financier pour l’appliquer. Une demande de dérogation pour rester à quatre jours a été déposée, malgré la pression de l’inspection académique. Cette dernière a alors imposé un emploi du temps.

Des moyens budgétaires faibles, des équipements limités

Pour une petite commune comme Saint-Sylvestre, le principal problème concerne les contraintes budgétaires. C’est le constat que dresse Fleur :

« La plus grosse dépense de la commune, ce sont les agents municipaux affectés à l’école. Or, il faut gérer les gamins sur un temps plus long qu’avant puisqu’il faut les accueillir le mercredi matin, soit une demi-journée en plus[1]. Actuellement, on a deux employées communales qui sont dans les classes, elles font de la cantine et de la garderie. On a aussi un cantinier et une dame qui fait à la fois un peu de ménage, un peu de cantine et  un peu de garderie, ainsi qu’une autre dame qui fait du ménage et de la garderie. Certaines sont à mi-temps. Financièrement, la mairie est au maximum. Comme les gamins vont être présents plus longtemps, il faudrait recruter quelqu’un mais c’est dur. Si cela se fait, ce sera sur un contrat précaire. Et puis comment trouver quelqu’un pour la garderie ? On ne va pas faire venir quelqu’un de Limoges pour une heure par-ci, par-là ».

Une solution consiste alors à déshabiller le temps scolaire… pour habiller le temps périscolaire. Deux employées municipales vont ainsi s’occuper plus longtemps de la pause méridienne et de la garderie, ce qui représente une perte de présence en classe d’une heure et demie. Dans une commune un peu plus grande comme Bessines, les contraintes budgétaires sont moins flagrantes. Toutefois, elles sont présentes. Ainsi, pour limiter les coûts, la commune a rassemblé les activités périscolaires sur deux jours, et en alternance entre l’école maternelle et l’école élémentaire. Ceci complique la vie des parents ayant des enfants dans les deux écoles, car ils ne peuvent plus les récupérer ensemble après le temps scolaire. Et puis, la contrainte budgétaire a empêché une modification substantielle du rythme des enfants :

« Plutôt que de travailler le mercredi, une solution bien meilleure pour les enfants serait de travailler le samedi matin. Comme ça, ils auraient une vraie coupure dans la semaine. On l’a proposé, alors même que ça n’arrange pas forcément les instits. Mais ça a été refusé car c’est trop cher pour la mairie et le conseil général. Il fallait faire circuler des cars une matinée de plus (ils circulent déjà le mercredi pour les collégiens) et faire fonctionner la cantine. Tout ce qui en termes d’horaires et de jours allait dans le sens des enfants a été retoqué pour des raisons budgétaires ».

Dans beaucoup de petites communes rurales, la difficulté financière s’accompagne d’un manque d’équipements pour accueillir les enfants lors des activités périscolaires.

À Saint-Sylvestre, « nos locaux ne sont pas assez grands pour accueillir les enfants, notamment en hiver. On a juste un préau, enfin une petite salle fermée. Le problème existait avant mais, là, il est renforcé, car on n’a rien pour faire des ateliers. Et il n’y a pas de gymnase. On ne peut donc même pas dire que l’on va faire une activité périscolaire football par exemple. Même si on le voulait, c’est presque impossible de mettre en place des ateliers. On n’a pas les ressources. Il n’y a pas d’associations sur la commune, pas de centre aéré. La mairie, qui était de bonne volonté, a fait une enquête pour essayer de faire venir des associations : soit le coût est trop élevé, soit tu fais venir quelqu’un mais sa paye va dans son trajet ».

Et lorsque les activités existent, leur mise en place ne va pas sans poser des problèmes d’organisation aux enseignants du fait du manque de locaux :

« Dans les petites écoles comme les nôtres, nos classes vont servir pour le périscolaire. Si je finis à 15h, je ne peux pas bosser dans ma classe. Mon lieu de travail reste officiellement accessible mais il est impossible, en réalité, d’y travailler avec les élèves présents. C’est un problème car on n’a pas de véritable salle des profs. De plus, notre matos (livres, classeurs, cahiers, etc.) que l’on ne va pas transporter sans arrêt d’un étage à l’autre reste dans la classe. À cela se rajoute la problématique du matériel scolaire des élèves de la classe qui ne devra pas être utilisé par ceux du périscolaire. Cela ne semble être que des détails mais ce sont de véritables contraintes au quotidien » déplore Guillaume.

Peu de changements pour les enfants, beaucoup pour les parents

Les deux enseignants doutent de la pertinence des choix faits par le gouvernement. Selon eux, ce pessimisme est partagé par leurs collègues. D’abord, le rythme des enfants ne va pas être profondément modifié. Pour Guillaume, « pas sûr qu’une heure et demi de présence en activités périscolaires ou, pire, en garderie, sera moins fatiguant qu’une heure en classe. Et, comme ils doivent venir le mercredi matin, les gamins ne seront pas moins fatigués ». À Saint-Sylvestre, la réforme imposée par l’inspection est même négative pour le rythme des enfants :

« Les horaires que l’on nous a imposés pour les petits sections sont : 9h-11h30 puis 13h30-16h30, sauf le vendredi où l’on fini à 16h. Les petits ont deux heures de pause méridienne. Pour les grands, on fait du 9h-12h puis du 14h-16h30, sauf le vendredi. Et, le mercredi, tout le monde fait 9h-11h30. Les chrono-biologistes disent qu’« il faut faire des matinées longues et des après-midi courtes ». Chez nous, les petits, ils font l’inverse… Et, même pour les grands, on perd 30 minutes le matin par rapport à l’année dernière. »

En revanche, la complexité des emplois du temps et le rétablissement de l’école le mercredi matin contraignent le rythme des parents. La question du coût des transports devient cruciale.

Dans l’école de Fleur, « dès l’annonce des emplois du temps, on a eu une famille qui partait. Une femme seule avec ses enfants qui m’a dit qu’elle ne savait pas quoi faire de son fils le soir. Résultat, elle le met dans une école à côté de son boulot. On a une autre famille qui, une semaine après, nous disait la même chose. Avant, ces enfants allaient au centre aéré d’Ambazac (commune proche) le mercredi, dès le matin. Mais là, il faudrait que les parents reviennent de Limoges le midi pour les emmener, à supposer qu’Ambazac les accepte. En plus, on aura un service de garderie le mercredi jusqu’à 13h mais pas de cantine. Avec ces départs, on peut potentiellement perdre une classe dans l’école, si on passe en dessous des 80 élèves. Ensuite, il y a un vrai problème pour les mamans qui travaillent. On a deux mamans qui ont déjà pris un 90% pour garder leurs gamins. Ce n’est pas un choix et c’est un gros manque à gagner pour elles. Mais ils ont fait les comptes : c’est moins cher que de prendre une nounou. Avant, le mercredi matin, ces enfants étaient emmenés chez les grands-parents à Limoges et ils étaient récupérés le soir, après le boulot. Là, ce n’est plus possible. Et puis, on a aussi des familles qui vont revenir le mercredi midi, puis repartir sur Limoges pour faire garder les enfants… Ça ne va pas tenir. Je crains des demandes de radiation ».

limoges

Plus d’inégalités territoriales et sociales

Sur la Haute-Vienne, il y a 261 écoles mais les activités proposées et les organisations du temps scolaire sont extrêmement différentes. L’organisation des emplois du temps et des activités périscolaires étant laissée à la discrétion des communes, il y a de fortes inégalités selon les établissements.

Guillaume le constate amèrement : « on assiste à une sorte de municipalisation des écoles, et donc à une inégalité sur l’ensemble du territoire en fonction des ressources des communes. On le voit. Tu as des écoles avec dix ou quinze activités et d’autres avec seulement une, deux, voire zéro activités. Et puis il y a des écoles avec les activités gratuites et d’autres où elles sont payantes. Nous, à Bessines, ça s’annonce gratuit, mais à Boisseuil, pas loin, c’est 15 euros par période. À Limoges, ils viennent de voter le périscolaire payant. Chez nous, ça coûte quand même environ 50 000 euros sur l’année. Pas sûr que ça restera longtemps gratuit avec les coupes budgétaires ».

Dans le cas de Saint-Sylvestre, la commune ne pourra pas organiser autre chose que de la garderie. Et encore, il n’y aura rien le mercredi. Les communes aux alentours étant surchargées, impossible de faire jouer la solidarité.

« Depuis deux ans, on a 17 familles, soit 21 enfants, qui vont tous les mercredi au centre aéré d’Ambazac. Il a été demandé à Ambazac si on pouvait mettre en place une navette pour descendre les enfants. Mais qui finance la navette ? Dans certaines communes, ce sont les parents qui payent mais c’est très cher. Ici, la mairie refuse de payer. Et puis Ambazac (5 000 habitants) a refusé d’accueillir tous les enfants extérieurs à la commune, car eux même n’arrivent pas à prendre en charge leurs propres gamins. Donc, on a 17 familles qui ne savent pas comment faire en cette rentrée (…) ».

Il est peu probable que cela fasse fuir les parents déjà installés sur la commune. L’école a bonne réputation et les enfants s’y sentent bien. En revanche, la question se posera pour les familles susceptibles d’y arriver.

« Ils préféreront mettre leurs gamins dans l’école de la ville où ils travaillent. Et puis, surtout, il va y avoir une vraie ségrégation sociale. Je le vois déjà : les parents qui sont agriculteurs, assistantes maternelles…, ils sont préoccupés de savoir si leur gamin va bien prendre son car et être à l’école. Les parents qui viennent nous poser des  questions sur les activités, ce sont les parents profs, les parents médecins…. Et le risque, il est là : ce sont eux qui choisiront leur école en fonction des activités. Ou alors, et ça je l’ai entendu plusieurs fois, ces parents plus aisés qui disent : « Ce n’est pas grave, je trouverai moi-même des activités intéressantes pour mes enfants ».

Pour ces instituteurs investis dans leur travail et dans leur commune, la principale déception vient du fait que cette réforme, qui suscite beaucoup d’agitation, masque des problèmes plus saillants.

Agacé, Guillaume observe que « pour nous le problème des rythmes scolaires, c’est que si tu es absent, tu n’es pas remplacé. Il n’y a pas toujours un prof par classe. Et puis, on nous a supprimé les Rased[2] sous Sarkozy mais le gouvernement socialiste ne les remet pas. Or c’était une vraie ressource pour aider les enfants en difficulté. Il ne faut pas croire : on a aussi des gamins en difficultés dans les petites villes comme Bessines. Il n’y a pas que des classes moyennes sur la commune, il y a des familles modestes en HLM ». Et Fleur d’ajouter : « Cette année, j’avais un gamin en grande difficulté, il ne sait pas lire à la fin du CP. Tu ne peux plus te tourner vers les services spécialisés comme le Rased. Tu sais que tu auras trop d’élèves dans ta classe pour véritablement l’aider. En plus, tu as des doubles niveaux et tu dois adapter les enseignements. Et puis, tu ne peux pas le faire redoubler, car l’inspection nous met la pression pour limiter les redoublements. Très bien, alors tu suggères un orthophoniste. Mais voilà, l’orthophoniste d’Ambazac, elle n’a plus de place. C’est de la folie, la demande d’orthophonistes a explosé en quelques années, depuis la suppression des Rased. Par exemple, j’ai un dyslexique dans ma classe qui avait besoin d’une prise en charge complète de plusieurs heures. Impossible ! Il n’a pu obtenir que 30 minutes. À Bessines, c’est la psychologue scolaire qui est complètement débordée. On n’a plus de solutions… ».

Guillaume, Fleur et Etienne

Entretien réalisé le 1er août et actualisé le 6 septembre 2014.

[1] La commune était à 4 jours d’école depuis 25 ans.
[2] Les réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficultés.

   

Commentaires fermés

A la Une : Librairie en luttes

 

Répression syndicale

 

Ces lobbys qui nous pourrissent la vie !

 

Essais

 

Luttes des classes en Europe