Quelles leçons tirer du modèle allemand ?

La réussite de l’économie allemande par le maintien de son tissu industriel est régulièrement mise en avant à l’appui de thèses souvent contradictoires. Du côté patronal, cela démontrerait l’importance de mener de vastes réformes du marché du travail (Hartz IV), mises en place par le gouvernement Schröder. Ces réformes « courageuses » permettraient de sauver et même de développer l’emploi. Du côté syndical, le « succès » allemand plaiderait en faveur d’une politique de soutien et de développement de notre industrie, en se protégeant de la prédation « étrangère » des entreprises mondialisées comme Mittal. A rebours de ces illusions, le travail de Klaus Dörre constitue la tentative la plus récente de dresser un bilan complet de l’évolution du capitalisme allemand.

Après un premier extrait consacré à un bilan synthétique des transformations du capitalisme en Allemagne, ce second extrait s’interroge explicitement sur la validité de ce modèle.

Nous invitons toutes celles et ceux qui souhaitent approfondir ces questions à lire l’étude complète de Klaus Dörre, Le miracle de l’emploi allemand, un modèle pour l’Europe ?, accessible gratuitement sur le site du bureau bruxellois de la fondation Rosa Luxemburg.


Y A-T-IL DES LEÇONS À TIRER DU « MODÈLE ALLEMAND » ?

La réponse est « non, mais… ». Le vieux capitalisme social, cela devrait sauter aux yeux, n’existe plus. La métamorphose qu’il a subie contribue de manière essentielle à la situation bancale de l’Europe. L’emploi précaire et le secteur caractérisé par les bas salaires viennent «plomber» les salaires et traitements des employés vivant de ces salaires. L’une des conséquences en est le fait que l’inégalité entre classes possédant un capital et classes dépourvues de capital ne fait que s’accroître. En Allemagne, alors que les PDG des entreprises cotées au DAX gagnaient en 1987, comme encore vers le milieu des années 1990, une somme égale à 14 fois celle perçue par les ouvriers et employés travaillant dans la même entreprise, ce ratio était déjà de 24 fois au début des années 2000, pour atteindre ensuite 54 fois[1]. Par contre, en ce qui concerne l’évolution des salaires nets entre 2000 et 2010, ceux-ci ont enregistré des pertes à l’exception du dixième supérieur des salariés[2] ; les salaires réels ont déjà reculé de 4% environ depuis le tournant du millénaire. Ce n’est que très récemment que les syndicats ont réussi à épuiser à nouveau les marges de productivité. La répartition encore inégale des patrimoines a également continué de croître au cours de la même période. Les 10% de ménages les plus riches disposent de plus de 50% des revenus du patrimoine, alors que les 50% inférieurs ne possèdent qu’un peu plus de 1% des patrimoines nets, autant dire rien du tout.

Globalement, c’est une nouvelle répartition au profit des revenus du patrimoine et des ménages à hauts revenus qui se dessine très nettement en Allemagne. Or, cela ne fait précisément que renforcer la tendance dont on a dit depuis lors qu’elle était à l’origine de la crise financière internationale. C’est la nouvelle « classe au service du capitalisme financier », à laquelle appartiennent les gestionnaires d’investissements, de pensions et de fonds de capitaux à risques au même titre que les banquiers d’investissements et les analystes financiers, qui puise la richesse croissante présente sur les marchés financiers sous forme d’actifs circulants, pour transférer ensuite celle-ci aux entreprises sous forme de produits financiers et de droits de propriété. La consolidation socio-structurelle des intérêts liés de manière organique au capital financier moderne a contribué de manière considérable à la vulnérabilité du capitalisme contemporain aux crises. Les intérêts du capitalisme financier, qui réclament un État «réduit à sa plus simple expression», de faibles niveaux d’imposition mais aussi des coûts du travail et des coûts de reproduction qui soient les plus réduits possible, constituent un facteur essentiel de la «destruction créatrice» du capitalisme social, et ont apporté une contribution déterminante aux déséquilibres économiques en Europe.

Un secteur industriel consolidé…

S’il est possible de parler de succès, cela vaut de la consolidation du secteur industriel. Avec une part égale à 30,5% de la création brute de valeur de l’Union européenne, l’Allemagne est de loin la principale nation industrielle européenne. Alors que la part de l’industrie dans la création brute de valeur a reculé dans tous les autres états de l’Union européenne depuis le tournant du millénaire, celle-ci a légèrement augmenté (de 0,1%) en Allemagne. Avec l’Autriche, l’Allemagne est en même temps l’un des deux seuls pays de l’UE dans lesquels l’emploi industriel ait progressé d’environ 6% après 2008[3]. Le cœur du secteur industriel est constitué de la construction de machines-outils et de l’industrie automobile (en 2011, ces deux branches représentaient chacune aux alentours de 16% de la création brute de valeur industrielle). Ces deux branches se distinguent par la proportion élevée de leurs exportations (en 2012: 62% et 64% respectivement). De nombreuses entreprises des branches en question ont déjà derrière elles une longue tradition. Elles coopèrent étroitement avec des réseaux établis de fournisseurs, des équipementiers et des institutions de recherche, et sont bien positionnées à l’international en dépit de leur taille souvent moyenne et de leurs structures de propriété à caractère familial. La stabilité du secteur industriel est partiellement due au fait que les branches tournées vers l’exportation sont particulièrement bien placées pour répondre à une demande asiatique croissante, notamment en provenance de Chine. Les produits des entreprises allemandes sont en effet nécessaires au processus de rattrapage économique, ou bien font l’objet d’une demande de la part de la classe moyenne, en développement très rapide dans ces pays. Pour cette raison, il a été possible d’«augmenter la création de valeur industrielle en Allemagne, et ce même si le secteur tourné vers l’exportation continue de présenter des salaires élevés»[4].

En d’autres termes: l’économie allemande est surtout gagnante là où une production de qualité diversifiée fonctionne encore à peu près correctement. Alors que les employés travaillant dans d’autres secteurs ont subi des pertes salariales supérieures à la moyenne, l’économie industrielle tournée vers l’exportation a au moins réussi à maintenir les salaires effectifs, voire même à les augmenter[5]. Toutefois, ce «modèle industriel» ne peut pas être transposé à d’autres pays. Il fonctionne en raison de relations de coopération qui se sont développées sur de longues périodes et non pas malgré, mais justement grâce à des niveaux de salaire relativement élevés. Le fait que lors de la grande crise des années 2008/09, ce secteur industriel ait pu être préservé est le résultat d’une gestion de crise qui – sous l’influence déterminante des organisations syndicales de l’industrie – constituait de fait un abandon de la politique définie dans l’Agenda du gouvernement Schròder, et signifiait un retour à la politique industrielle ainsi qu’aux mesures en matière d’emploi prises dans les années 1980 et 1990. Le financement par l’État d’emplois à temps partiel mais de longue durée, de même que la prime à la casse des vieilles voitures ont eu pour effet que l’emploi ne s’est pas effondré de manière dramatique à l’occasion de cette crise. Il a bien souvent fallu des comités d’entreprise ou des syndicats capables de lutter pour faire en sorte que les mesures garantissant l’emploi soient effectivement mises en œuvre au niveau des entreprises[6]. Il convient quand même de préciser que ce corporatisme de crise n’a pas remporté partout les mêmes succès. La gestion de la crise a aidé les syndicats de l’industrie à acquérir une nouvelle reconnaissance sociale, et leur a amené de nouveaux adhérents. Les plus chanceux ont surtout été les employés fixes à durée indéterminée des branches tournées vers l’exportation. Dans les secteurs des services, plus faiblement organisés et présentant des pourcentages élevés de féminisation, il n’a pas été possible d’imposer des résultats similaires. La réussite de la gestion de cette crise n’a donc pas pu corriger les asymétries de pouvoir sur le marché du travail en faveur des «intérêts faibles» et des actifs précaires. Dans un tel contexte, il est important de mentionner un point faible absolument central dans le modèle économique allemand. L’encouragement du secteur industriel tourné vers l’exportation a traditionnellement pour corollaire, en Allemagne, le manque de considération dont pâtissent les services à la personne et les activités «reproductives», manque de considération qui s’accompagne de la dépréciation de ces services et activités.

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au détriment des autres secteurs de l’économie

Face aux branches puissantes à l’exportation, comportant un taux élevé d’employés qualifiés dans le domaine des hautes technologies, se trouve un secteur en expansion impliquant des activités de service faiblement rémunérées, instables et souvent peu reconnues, dont la productivité reste inférieure à celle du secteur industriel si nous la mesurons à l’aune des références traditionnelles. Nous assistons simultanément à un décalage des poids respectifs des différentes branches si l’on tient compte des conditions d’emploi. Dans la seule économie sociale, en forte expansion, et dont la part dans l’emploi total est passé en l’espace d’une décennie de 4,5% à 6,2%, ce sont quelque 1,7 millions d’employés cotisant à la Sécurité sociale qui travaillent. Les secteurs des soins aux personnes âgées, de l’aide à l’enfance, à la jeunesse et aux personnes handicapées emploient autant de personnes que celui de la construction de machines et de véhicules, qui forme le cœur industriel de l’économie allemande. Cet exemple montre que par rapport aux branches hautement productives tournées vers l’exportation, le poids relatif du secteur des travaux de soins rémunérés, moins productif, mais intensif en termes d’emploi (nous entendons par là toutes les activités servant à « fabriquer de la main-d’œuvre ») a augmenté. Du point de vue des exportations, cela semble, du moins sur le plan micro-économique, problématique pour la question des coûts, les activités de reproduction professionnelles étant financées dans une très large mesure au moyen de transferts de l’État. La politique publique a façonné l’échange entre secteur des exportations et travaux de soins à la personne pour en faire un «échange de substance» entre marchés internes valorisés et marchés externes dépréciés, car ne fonctionnant pas selon le principe de l’échange de biens équivalents. Une politique fiscale axée sur la compétitivité, censée garantir l’afflux de capitaux liquides, qui soulage possédants et entreprises et cause ainsi des difficultés de recettes pour l’État, n’autorise pas de transferts généreux en faveur des services à la personne et des travaux de soins rémunérés. Les missions de l’État doivent alors être financées au moyen de la privatisation du patrimoine public et du crédit. Tandis que les patrimoines privés s’accroissent et que leur concentration est en augmentation, les actifs publics «fondent». La demande plus importante de prestations de soins ne peut donc guère être financée par l’État. La mise à disposition de prestations de soins en tant que service public subit une pression croissante, en raison de l’absence de demande solvable financée par l’État. Les principaux acteurs réagissent à cette situation en mettant en place une combinaison de marchandisation, de concurrentialisation, de précarisation des conditions de travail, et en faisant supporter aux ménages privés la facture des prestations de soins.

Klaus Dörre

[1] Joachim Schwalbach (2011): Vergütungsstudie 2010. Vorstandsvergütung und Personalkosten. DAX30-Unternehmen 1987-2009, sans indication de lieu de publication.

[2] Karl Brenke (2012): Einkommensverteilung, Sparen, Konsum und Wirtschaftsleistung – ein Rückblick auf die letzten zehn Jahre, dans: Matthias Machnig (Ed.): Welchen Fortschritt wollen wir? Neue Wege zu Wachstum und sozialem Wohlstand, Francfort-sur-le-Main/New York: Campus, pp. 84-102.

[3] Deutsche Bank (2013): Re-Industrialisierung Europas: Anspruch und Wirklichkeit. EU Monitor. Europäische Integration, Francfort-sur-le-Main: DB Research, p. 6.

[4] Ibid., p. 7, 40% des employés du secteur de l’Industrie travaillent dans des branches intensives en technologie, qui représentent en même temps les principaux facteurs de la croissance. Il est en outre remarquable que la tendance à la délocalisation de la production, malgré des coûts du travail relativement élevés (en moyenne, presque 37 euros par heure de travail ouvrée; par comparaison: République tchèque: 10 euros, Pologne: 6,65 euros), se soit considérablement affaiblie. Si, en 2006, une proportion de 15% des entreprises indiquaient avoir procédé, au cours des deux années précédentes, à des délocalisations de production à l’étranger, elles n’étaient plus que 11% en 2010-201 1 (contre 25% au milieu des années 1990). En 2003, 87% des entreprises ayant procédé à des délocalisations de production à l’étranger mentionnaient les faibles coûts salariaux comme principale raison, alors qu’en 2012, cette proportion était tombée à 71%. Globalement, la part des coûts salariaux dans les coûts totaux de l’industrie décroît constamment. Si l’on tient compte du coût des travailleurs intérimaires, celle-ci est nettement inférieure à la barre des 20%.

[5] « Si l’on compare le montant salarial par travailleur pour les entreprises respectivement orientées à l’exportation et non orientées à l’exportation dans le secteur de l’industrie de transformation, il apparaît que les premières versent des salaires plus élevés. La différence dans les salaires moyens observés a augmenté pour passer, entre 1996 et 2008, de 40% à environ 55%. En 2004 et 2007, une différence de près de 70% a même été brièvement atteinte. Après examen de toutes les variables « déformantes », il subsiste quand même encore une différence salariale comprise entre 6% et 13% ». Cf.: Andreas Hauptmann, Hans-Jörg Schmerer (2012) : Lohnentwicklung im Verarbeitenden Gewerbe: Wer profitiert vom deutschen Exportboom? IAB Kurzbericht 20/2012, Nuremberg: Institut für Arbeitsmarkt- und Berufsforschung der Bundesagentur für Arbeit.

[6] Cf. articles dans: Stefan Schmalz, Klaus Dörre (Éd.) (2013): Comeback der Gewerkschaften. Machtressourcen, innovative Praktiken, internationale Perspektiven, Francfort-sur-le-Main/New York: Campus.

   

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