Moscou : des travailleurs migrants divisés

La Russie reste une des destinations principales pour les travailleurs d’Asie Centrale depuis l’éclatement de l’Union Soviétique[1]. Une grosse partie des migrants provient d’Ouzbékistan et du Kirghizstan, mais également de Moldavie et de Biélorussie. Ils travaillent habituellement dans ce qui est appelé par Stephen Castles, professeur de sociologie à l’université de Sydney, les « 3D jobs » : « Dirty, Demanding and Dangerous » (sale, dur et dangereux), des emplois non qualifiés qui sont le plus souvent refusés par les travailleurs russes. Pourtant, depuis octobre 2013, une série de mesures a été prise pour précariser le ­­­­­­statut des travailleurs migrants à Moscou, notamment des licenciements et des contrôles multiples de la police.

Ils se sont multipliés après les incidents à caractère criminel impliquant des immigrés d’Azerbaïdjan, notamment dans un meurtre dans un quartier dortoir de Moscou, Birulevo le 10 octobre 2013, et le viol d’une jeune fille Russe commis par un vendeur Azerbaidjanais au marché Matveevsky situé dans ce quartier le 27 juin 2013. Il existe une règle non officielle répandue parmi les entreprises qui embauchent les travailleurs immigrés leur recommandant de ne pas sortir dans la rue à partir du vendredi jusqu’au dimanche pour éviter les contrôles les plus stricts de la police.

 Vécu par ces migrants comme temporaire, le séjour à Moscou ­­­favorise le fait d’accepter des conditions de vie très défavorables. Les immigrés sont prêts à supporter cette situation quelques années en échange de l’espoir de rentrer pour commencer une nouvelle vie dans leur pays d’origine. Ce regroupement géographique, qui pourrait servir de base à des contestations, ne crée pas de solidarité entre les migrants car ils sont mis dans une situation qui les divise selon l’ancienneté de leur migration et selon leur connaissance de la langue du pays d’immigration, le russe. Par ailleurs, il existe aussi des hiérarchisations internes entre migrants, entre logeurs et travailleurs célibataires.

 Pour comprendre ce phénomène, nous avons enquêté sur des entreprises de nettoyage dans deux centres commerciaux à Moscou. L’une de ces entreprises se trouve dans le centre commercial A, éloigné du centre ville et de taille relativement réduite ; le personnel de nettoyage y est composé de Kirghizes uniquement. Le deuxième centre commercial enquêté, X, est plus grand ; il se trouve près d’un aéroport et le personnel de nettoyage y est composé de Kirghizes, d’Ouzbeks, de Tadjiks et de Moldaves. Le management des deux centres commerciaux est réalisé par des citoyens russes. Dans ce dernier cas, l’absence d’unité entre les salariés est liée au mode de management qui produit des catégories ethniques en favorisant la création de hiérarchies entre les travailleurs immigrés. Par exemple, les travailleurs moldaves employés comme conducteurs de tracteurs sont mieux payés et mieux traités par le manager qui met en avant la technicité de leur métier et les distingue des Ouzbeks et des Kirghizes qui s’occupent, eux, du nettoyage et du balayage. C’est plus largement une ethnicisation par le management qui se met en place. Dans le centre commercial A la manager ne recrute que des travailleurs kirghizes et sous-traite l’encadrement à un chef d’équipe lui-même kirghize. Elle crée ainsi des « petits chefs » en recourant à une sorte d’autorégulation : la manager confie à une personne le soin d’auto-organiser le travail déqualifié.

Une hiérarchisation par la maîtrise de la langue russe

 La langue est également utilisée par les managers pour établir des hiérarchies entre les travailleurs migrants. Ceux qui maîtrisent bien le russe peuvent obtenir des avantages sur le plan professionnel, tels que des primes. Inversement, le manque de connaissance de la langue russe pose des problèmes pour les migrants dans leurs relations avec les managers alors même que le travail de nettoyage ne demande pas nécessairement une bonne maîtrise de la langue du fait de l’absence de contacts avec les clients. Les situations d’irritation et de stress mais aussi d’incompréhension accompagnent souvent la communication entre les employés immigrés et leur manager dans le centre A.

 « Un jour j’ai grondé Elaman (nationalité kirghize) pour avoir cassé un matériel cher. Je criais, utilisais des insultes. Il me regardait avec un air docile, hochait la tête et ne disait que «Oui, Aha».  Après j’ai su que ce n’était pas lui, mais un autre travailleur. Je suis venue pour m’excuser, j’ai demandé – « Mais pourquoi t’as rien dit quand je te grondais, pourquoi tu hochais la tête ? ».  Et lui il me regarde d‘un air naïf, « Oui, aha, oui ». Comment je peux travailler comme ça, c’est difficile » (Elena, manager de nettoyage de nationalité russe, journal de terrain, le 23 octobre 2013)

 La plupart des migrants enquêtés a comme objectif de rester entre cinq et dix ans en Russie afin d’accumuler de l’argent pour pouvoir rentrer dans leurs pays d’origine. Contrairement à Paris, les différents quartiers moscovites sont socialement très hétérogènes. Ainsi, à côté des nouveaux bâtiments confortables, conçus pour les personnes ayant un revenu élevé, il y a toujours d’anciens bâtiments de cinq étages[2] aux loyers peu élevés. Il y a encore trois ans, de nombreux migrants de travail occupaient les sous-sols des bâtiments clandestinement. En raison de la multiplication des contrôles policiers, une majorité de migrants doivent désormais louer des appartements ou des chambres à plusieurs. Nos enquêtés étaient en moyenne entre six et dix par chambre, une minorité vivant en famille dans ces pièces uniques, les autres partageant l’espace avec des inconnus qui proviennent, de manière générale, des différents pays de l’Asie Centrale.

La chambre habitée par des travailleurs migrants en provenance d'Ouzbékistan et de Tadjikistan à Moscou, 2013

La chambre habitée par des travailleurs migrants en provenance d’Ouzbékistan et de Tadjikistan à Moscou, 2013

Pour trouver un logement à leur arrivée en Russie, les migrants font souvent appel à leurs compatriotes ou à leurs parents qui peuvent donner des conseils ou des contacts. La plupart du temps, ils essaient de trouver une chambre à côté de leur lieu de travail pour éviter de dépenser du temps et de l’argent pour le trajet. Une fois le logement trouvé, les migrants en changent rarement. Selon les donnés du centre fédéral des migrations (FMS), 70% des migrants qui sont arrivés à Moscou il y a moins de cinq ans, habitent plus de deux ans dans le même quartier.

Comme le but des migrants est de rentrer le plus rapidement possible dans leurs pays d’origine, ils acceptent d’habiter à plusieurs dans un même appartement en louant une chambre pour trois ou quatre personnes afin de faire des économies sur le loyer. Par exemple, si le loyer d’un appartement est de 30 000 roubles par mois (624 euros), il leur faut six locataires minimum pour payer chacun 5 000 roubles mensuels (104 euros).

Des migrants-marchands de sommeil qui reproduisent la domination

Par ailleurs, une partie des migrants en est venue à instrumentaliser la situation. Par exemple, lors d’un entretien, Gulia, femme de ménage ouzbek, m’a expliqué quelle solution son mari et elle avaient trouvée. Arrivés à Moscou il y a cinq ans, ils ont loué un appartement de deux pièces en « invitant » treize autres personnes pour pouvoir payer le loyer qui s’élève à 20 000 roubles (417 euros). Chaque mois, le mari de Gulia reçoit 4 000 roubles (83 euros) de chaque locataire, soit au total 52 000 roubles. Ce système leur permet à la fois de gagner de l’argent et d’habiter à proximité de leur travail même si c’est au détriment de conditions de vie correctes. Cette situation produit ainsi une division entre les migrants : d’un côté, il y a ceux qui ne peuvent pas dépenser beaucoup d’argent pour le logement et qui acceptent de vivre à plusieurs dans une chambre afin de payer moins cher, et de l’autre, ceux qui profitent de la situation. Ainsi, en exploitant la misère des autres travailleurs, Gulia et son mari ont trouvé un moyen de faire payer le loyer par les autres migrants qui habitent chez eux et d’avoir une source de revenus en plus de leur travail respectif. La domination se reproduit, car, une fois munis de papiers, les migrants eux-mêmes peuvent devenir des marchands de sommeil avec leurs co-nationaux. De plus, on voit ici encore que la maîtrise de la langue russe par le couple renforce cette domination et accroît les divisions entre migrants.

« Nous avons un appartement de deux pièces. Le propriétaire c’est une famille russe. L’appartement n’est pas loin d’ici, de la station du métro Kolomenskaya. Chaque mois nous payons 20.000 roubles. Mais on peut dire que nous gagnons cet argent. Je vais vous expliquer comment. Il y a encore 13 autres personnes qui habitent avec nous. Ils viennent d’Ouzbékistan, du Tadjikistan. Chaque mois chacun d’eux doit payer 4000 roubles à mon mari. Ainsi, nous pouvons payer l’appartement avec cet argent. Mon mari communique avec le propriétaire car la plupart de nos « locataires » ne parle pas du tout russe, c’est très commode pour eux d’habiter avec nous et de nous payer de l’argent, sans avoir affaires eux – mêmes avec le propriétaire. C’est très difficile, mais il n’y a rien à faire. Nous ne pouvons pas louer un appartement seul. Dans notre chambre il y a encore sept personnes qui dorment, donc il n’y a presque pas d’espace libre ». (Gulia, 35 ans, entretien enregistré le 29 Octobre 2013)

Les discours politiques anti-immigrés

Enfin, il est à souligner que l’immigration est perçue comme temporaire non seulement du fait des projets mêmes des migrants ou encore de la façon dont les directions d’entreprise les maintiennent en situation précaire, mais aussi parce qu’elle est construite comme telle par le gouvernement russe. Par exemple, les discours politiques anti-migratoires sont incarnés en grande partie par le maire de Moscou Sergei Sobianin qui a déclaré dans un des interviews du journal Ria Novosti[3], en 2013, que Moscou n’avait pas besoin d’attirer des migrants, car la dynamique de croissance de la population dans la ville s’élevait chaque année à 60-70 000 personnes. Il a souligné également qu’il s’opposait à l’intégration totale des immigrés et à l’amélioration de leurs conditions de travail. Dans un autre entretien avec un journaliste de Kommersant Vlast’[4], le maire a ajouté la distinction qu’il fait entre les immigrés de différentes nationalités :

« S’il faut intégrer quelqu’un, il vaut mieux choisir des ressortissants des pays qui ont une culture plus adaptée. Par exemple, les personnes en provenance de l’Ukraine et de la Biélorussie. Et les gens de l’Asie centrale sont très difficiles à intégrer. Beaucoup d’entre eux ne parlent pas russe. Je ne vois pas de raisons de garder ces migrants en Russie. »

Cet exemple assez typique des discours sur l’immigration montre bien la production de la hiérarchie entre les travailleurs migrants : ceux qui seraient « intégrables » et les autres.

En outre, la Douma d’Etat (chambre basse du parlement russe) a annoncé des mesures visant à introduire des visas pour les travailleurs immigrés de l’Asie Centrale. Les législateurs estiment que l’emploi doit d’abord être proposé aux citoyens russes avant de l’être aux habitants d’autres nationalités. D’après Mikhail Starshinov, député de la Douma, un immigré ne devrait pas avoir la possibilité de venir librement en Russie et de postuler à un emploi alors que ce poste peut être réclamé par un citoyen russe. Ainsi, d’après la loi en discussion en ce moment, seuls les immigrés ayant déjà un accord de travail concret auraient la possibilité de venir en Russie.

Les discours politiques anti-immigrés et la répression policière créent les conditions d’une auto-exploitation/domination entre migrants – plutôt qu’une entraide – et renforcent la position d’une fraction d’entre eux : ceux qui parlent russe et peuvent ainsi tirer profit d’une relation exclusive avec les propriétaires. Ils incarnent ainsi les immigrés « intégrables » valorisés par les discours politiques, au détriment des autres.

Bobkova Ekaterina,

Collège Universitaire Français de Moscou/ ENS de Cachan

[1]   Ce texte est extrait d’un mémoire de sociologie fait au Collège Universitaire Français à Moscou en 2014, intitulé « Un sale boulot ? Sociologie du travail des migrants dans deux entreprises de nettoyage moscovites ».

[2] Ce type de bâtiment a été construit par sous Nikita Khrouchtchev (1953- 1964).

[3]  Journal russe de type gouvernemental.

[4]  Journal de type national.

   

Commentaires fermés

A la Une : Librairie en luttes

 

Répression syndicale

 

Ces lobbys qui nous pourrissent la vie !

 

Essais

 

Luttes des classes en Europe