Petit aperçu de la dynamique actuelle des grèves en Allemagne

Plusieurs conflits sociaux défraient en ce moment la chronique en Allemagne, en particulier dans les transports. Après des grèves importantes à la Lufthansa cet été (dont les motifs rappellent celle des pilotes chez Air France), c’est le mouvement initié par le syndicat professionnel des conducteurs de locomotives (GDL) à la Deutsche Bahn qui déchaînent les passions. Les débats actuellement en cours de l’autre côté du Rhin revêtent une importance particulière au regard de l’évolution des normes sociales et de la restriction du droit de grève. Car nous assistons à une tendance lourde en ce moment, visant à restreindre les possibilités de luttes des salariés. Ainsi, le gouvernement de coalition allemand prépare actuellement une loi visant à encadrer plus précisément les conventions collectives et donc le droit de grève.

Avant de publier plusieurs documents permettant de mieux connaître ces discussions, Terrain de Luttes propose la traduction d’une courte synthèse dressant un état des lieux de la dynamique des grèves en Allemagne contemporaine. Ce texte a été publié en introduction d’un cahier édité par la Fondation Rosa Luxemburg, à l’occasion d’une première conférence nationale réunissant des chercheurs et des syndicalistes. Intitulée « Le renouveau par la grève », cette réunion a permis un échange riche au sujet des conceptions syndicales, des stratégies de la grève comme des méthodes de représailles des employeurs. La seconde édition, toujours co-organisée par la Fondation Rosa-Luxembourg et la fédération syndicale Ver.di à Hanovre, a eu lieu du 02 au 04 octobre 2014, et a réuni cette année plus de 600 participant-e-s.

 


 

Le renouveau par la grève :

compter sur nos propres forces

La grève est un moyen important dont disposent les syndicats pour imposer leurs revendications. Des grèves sont toujours aussi des moments forts pendant lesquels s’expriment, à grande comme à petite échelle, des aspirations à l’émancipation. Elles font naître des solidarités, dépassent des divisions et remettent en cause la domination dans l’entreprise. Chaque époque, chaque société développe sa propre expression de ripostes (NDLR : aux pouvoirs dominants), et ses propres formes de grève. Un regard plus précis porté sur les grèves en Allemagne démontre des tendances intéressantes, qui font apparaître de nouvelles approches en termes de stratégies et pratiques syndicales. Les syndicats jouent un rôle central de toute transformation sociale approfondie ; ainsi ils constituent un objet de recherche important pour la Fondation Rosa-Luxembourg. Dans l’intérêt d’une science critique de gauche, il est nécessaire de prendre au sérieux les sujets porteurs de changement. Pour cette raison, la recherche ne devrait pas se situer en dehors du mouvement et de l’action.

La conférence « Renouveau par la grève. Expériences d’une culture de la grève stimulante et démocratique », organisée par la Fondation Rosa-Luxembourg et la fédération syndicale des services Ver.di, a rassemblé plus de 500 personnes intéressées, début mars 2013 à Stuttgart. Parmi les participant-e-s, nombreux étaient ceux et celles qui font des recherches sur les syndicats, mais surtout les militant-e-s syndicalistes. L’objectif consistait à rassembler les expériences et les analyses, de les discuter ensemble et d’apprendre les un(e)s des autres. Certaines des contributions sont documentées dans cette brochure afin de poursuivre la discussion au-delà du cadre de la conférence même.

Des grèves plus nombreuses, mais moins longues

Ces dernières années, le nombre de grèves a sensiblement augmenté, alors que le nombre de jours de grève reste le même. Selon des informations du WSI (Institut de recherche économique et sociale, de la confédération DGB) de 2013, il y a eu 250 mouvements de grève et grèves d’avertissement en 2012. Il s’agissait avant tout d’obtenir des conventions collectives[1] d’entreprise et de branche. Ainsi, ces grèves constituaient aussi une réaction à un éclatement progressif de la couverture conventionnelle. Alors qu’entre 1960 et 1990, la plupart des arrêts de travail ont eu lieu dans le champ d’application des conventions collectives de la métallurgie, on observe depuis le milieu des années 1990 un déplacement vers le secteur des services[2]. Les 188 demandes d’appel à la grève parvenues, au cours de l’année 2012, à la direction de la plus grande fédération syndicale des services en Allemagne – Ver.di – marquent un point culminant[3].

De nouveaux secteurs du salariat dans la grève

Dans le passé le plus récent, une évolution remarquable résidait dans des grèves de salarié-e-s qui passaient, jusqu’ici, pour peu enclins à s’organiser syndicalement. La première grève de salarié-e-s du nettoyage dans l’après-guerre (en 2009), les longs conflits autour de la préservation de la convention de branche dans le commerce de détail (en 2008/09 puis en 2013) et la grève dans le service éducatif (2009) reflètent une forte participation des femmes. Surtout dans des secteurs exposés à des attaques massives et marqués par l’emploi précaire, de nouvelles approches ne reculant pas devant le conflit se font jour. Mais aussi dans des secteurs sociaux, où la situation du marché du travail est favorable aux salarié-e-s, il y a des luttes importantes. A travers des grèves offensives et menées de façon innovatrice, les syndicats gagnent de nouveaux membres. Cela s’observe particulièrement dans des luttes pour lesquelles l’accent avait été mis sur la participation démocratique des salarié-e-s.

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Catharina Schmalstieg a analysé de plus près les éléments d’une culture démocratique de la grève, à travers l’exemple de la fédération Ver.di à Stuttgart, dans une étude de la Fondation Rosa-Luxembourg. Lors de la conférence, l’accent a été particulièrement mis sur le lien entre la démocratisation de la conduite de la grève, une participation plus élevée à la grève et la capacité de faire grève du syndicat[4]. Ce lien joue un rôle important dans toutes les expériences de grève étudiées dans cette brochure. Constituent des éléments tout aussi importants, dans toutes les contributions : le combat pour convaincre l’opinion publique et les processus de création de solidarités dans une partie de la population, ce qui souligne la dimension « sociétale » des grèves.

Stratégies de la grève et répression patronales

Dans les contributions portant sur les grèves extrêmement longues dans le centre d’appel « S-Direkt » à Halle (2012) et chez le producteur d’emballages « Neupack » à Hambourg et Rotenburg-sur-la-Wümme (2012/13), sont mises en exergue les difficultés de mener un conflit de travail en présence d’une répression patronale continue et d’une forte proportion de salarié-e-s précaires. Les contributions portant sur la grève des éducatrices (2009) et sur la lutte auprès du « Club des handicapés et leurs amis » (CeBeeF) – une entreprise du secteur social, d’aide aux handicapés – à Francort-sur-le-Main (2012), soulèvent entre autres la question de savoir comment des grèves sont possibles malgré la responsabilité des salarié-e-s pour les personnes vulnérables qui sont à leur charge. Par ailleurs, certains défendent même la thèse qu’un degré élevé d’identification avec le métier – particulièrement dans le secteur des services à la personne (ou le secteur social), peut constituer une motivation d’entrer en lutte[5].

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L’exemple de la grève dans le transport public de proximité dans le Land du Bade-Wurttemberg (2011) démontre, à son tour, comment une bonne stratégie vis-à-vis de la maîtrise de l’organisation du travail par les salarié-e-s peut permettre, combinée avec un bon travail de communication, de susciter un écho positif dans la population face à une grève. Au lieu de limiter la mobilité des usagers avec une grève à 100 %, le centre de gravité de la mobilisation avait été mis sur la nuisance économique pour l’entreprise. Ainsi la grève a visé, de façon ciblée, les garages ainsi que les points de vente de billets et la maintenance des distributeurs de billets. Il est important de souligner la nécessité des débats stratégiques : « Aussi et surtout dans les situations difficiles, les périodes de crise, les acteurs sociaux tels que les syndicats ont toujours la possibilité d’opter pour un choix stratégique. »[6] Face à la dénonciation du « partenariat social » avec les syndicats par les employeurs et les gouvernements, il plaide pour la construction d’une puissance organisationnelle reposant sur les membres syndiqués et sur leur activité. Le mouvement ouvrier a toujours développé de nouvelles formes afin de regagner l’offensive, face à des conditions modifiées. Les débats lors de cette conférence et les contributions dans cette brochure démontrent de premières approches, permettant de voir comment répondre à des problèmes concrets tels que l’emploi précaire, les répressions patronales et la déstabilisation des normes collectives. L’élément commun à toutes ses approches réside dans le fait qu’elles opposent, à la situation de défense syndicale, de nouvelles stratégies ne reculant pas devant la lutte et qu’elles remettent en cause ainsi des piliers importants d’une pratique syndicale axée sur le « partenariat social » et les logiques délégataires. Ainsi elles constituent aussi une contribution à une rénovation plus profonde des organisations syndicales.

La Fondation Rosa Luxembourg leur offre, à travers ses activités, une plateforme pour la recherche d’une nouvelle génération de militant-e-s syndicalistes ainsi que de chercheurs et chercheuses critiques, travaillant sur les syndicats. Pour nous, ce processus ne vient que de commencer. Nous souhaitons initier des processus de discussion et d’échange et les enrichir avec notre recherche, nos publications et nos réunions publiques. A cette fin, nous proposons aussi des mises en contacts avec des intervenant-e-s.

Fanny Zeise

Traduction de Bernard Schmidt

annotations et intertitres de la rédaction

[1] Appelées parfois « contrats tarifaires », ces conventions collectives sont des accords de branche ou d’entreprise réglementant en premier lieu les augmentations de salaire.

[2] Dribbusch, Heiner (2011): Organisieren am Konflikt: Zum Verhältnis von Streik und Mitgliederentwicklung, in: Haipeter, Thomas/Dörre, Klaus (Hrsg.): Gewerkschaftliche Modernisierung, Wiesbaden, S. 231–263.

[3] WSI (2013): WSI-Tarifbilanz. Deutliche Zunahme der Arbeitskämpfe im Jahr 2012, Pressemitteilung, 27.2.2013, Düsseldorf, unter: http://www.boeckler.de/pdf/pm_wsi_2013_02_27.pdf

[4] Bernd Riexinger, le co-président du parti DIE LINKE a évoqué son ancienne activité d’administrateur de Ver.di et développé cet aspect lors de la conférence.

[5] C’est ce que développent la chercheuse en Sciences de l’éducation Lucie Billmann et Josef Held, professeur à l’université de Tübingen, dans leur contribution : « Solidarische Handel entsteht in der Praxis – Zur Identifizierung mit Arbeit und zur Selbstverwirklichung im Beruf ».

[6] Klaus Dörre, professeur à l’université d’Iéna : « Strategic unionism – Die Bedeutung von Streiks für gewerkschaftliche Erneuerung in Deutschland ».

   

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