Croissance Plus ou la croisade intrépide des start-up de bénitiers

Ces lobbies qui nous pourrissent la vie – épisode 5

Les bons élèves de la « nouvelle économie » ne devraient-ils pas être écoutés, eux qui créent chaque jour les emplois de demain ? Dans la galaxie des officines patronales, Croissance Plus prétend défendre le point de vue des entreprises à forte croissance et du web. Mais que l’on gratte un peu et le vernis moderne tombe vite. En y regardant de plus près, le modèle défendu par Croissance Plus reste d’abord le mode de vie d’entrepreneurs versaillais toujours en quête de nouvelles niches de défiscalisation.

 L’association Croissance Plus est créée en juin 1997 sous l’impulsion de Denis Payre alors directeur de la société Business Objects et d’une poignée de patrons de start-up. Aussitôt la presse de droite à l’instar du Point encense ces patrons « partis de rien »[1] qui viennent dire la vérité au gouvernement sans « cravate, ni de langue de bois »[2]. Partis de rien… ou presque comme souvent avec le grand patronat. Avec 400 000 euros de budget et un ticket d’entrée à 10 000 euros[3], l’association ne réunit pas vraiment les Kevin modestes et géniaux montant une start-up dans leur garage.

Créer une boîte, la revendre très vite et payer le moins d’impôts possible

Issu d’une famille d’industriels soyeurs lyonnais, Denis Payre est diplômé de l’ESSEC[4] et travaille pour la filiale française d’Oracle avant de lancer son propre business. Ce « catholique pratiquant », « passionné de voile »[5] monte une entreprise de logiciels qu’il fait entrer en Bourse pour la revendre aussitôt. Dégageant une importante plus-value et disant « bye bye » aussitôt à ses employés, Denis Payre est alors tout confus. Car comme le précise Le Monde, « cette année là, l’impôt de solidarité sur la fortune est déplafonné et M. Payre se retrouve taxé sur la totalité de son patrimoine, y compris ses actions que la législation américaine lui empêche de vendre. Il s’exile alors en Belgique, « à contre-coeur, explique-t-il. (…) Je me suis senti mis à la porte de mon pays »[6]. Heureusement, l’année fiscale écoulée et le bouclier fiscal proposé par N. Sarkozy a tôt fait mettre fin à cette « fiscalité folle et punitive » et de permettre à Denis de retrouver la France. De quoi aussi lui redonner les moyens de s’adonner à sa vraie passion : créer des entreprises sur des secteurs émergents qu’il pourra aussitôt revendre aux firmes dominantes du secteur directement ou via une introduction en bourse. Ainsi, il lance un nouveau site de commerce en ligne (Kiala) qu’il revend en 2011 à UPS (une firme habituée des plans sociaux) avant de se lancer en politique et créer le mouvement « Nous Citoyens » pour la défense des entrepreneurs. Le parcours de Denis Payre est emblématique du modèle économique que promeuvent les entrepreneurs de Croissance Plus. Espérant faire sauter la banque très vite, ces patrons pressés issus le plus souvent du monde de la finance se positionnent sur des niches en espérant être rapidement rachetés. Mais bien sûr un tel modèle suppose pour être performant la fin de toute fiscalité sur les « plus-values » et un droit du travail extrêmement flexible.

Denis_Payre

Le «.COM » plutôt que les DOM-TOM

Dès ses débuts, Croissance Plus a ainsi milité pour des mesures de défiscalisation massive permettant tranquillement de faire la culbute. Comme tout bon lobby patronal me direz-vous ? Certes mais Croissance Plus a sa marque de fabrique : l’impertinence « chic » de droite. Dès 1997, Denis Payre plaide ainsi d’emblée dans le Figaro pour supprimer l’incitation fiscale aux investissements dans les DOM-TOM et donner cet argent aux créateurs de start-up qui ont grand besoin d’une mise de départ (l’amorçage) pour monter leur site avant de le revendre à un géant américain. Denis s’insurge ; il ne faut quand même pas rigoler on ne va pas filer chaque année 7 milliards à l’Outre-Mer : « Par un simple jeu d’écriture, qui ne coûte rien à l’Etat, nous proposons de transférer ces incitations aux investissements dans la création d’entreprise. Cela permettrait de créer de l’ordre de 50 000 emplois. Et c’est autrement plus stratégique que les DOM-TOM »[7]. L’association a également comme cheval de bataille « la révision du mode de calcul de l’ISF », de l’impôt sur le patrimoine « confiscatoire », et la suppression de la loi sur les stocks options. Aussi, il serait encore plus simple de faire la culbute si on où pouvait assurer au repreneur que virer tout le monde ne lui coûtera rien car on aura fait abaisser « les coûts de licenciement pour les entreprises de moins de dix salariés »[8]. Et puis une fois que la boîte est revendue ou coulée ne serait-il pas en prime normal que « les créateurs d’entreprise qui échouent puissent toucher des allocations chômage »[9] ?

Ce discours ultra-libéral est censé trancher avec le discours considéré comme limite gauchiste du Medef. Officiellement, pour être membre, les entrepreneurs de Croissance Plus doivent diriger des entreprises qui dégagent 30 à 40% de croissance par an (peu importe que vous la flinguiez ou la vendiez l’année d’après, il suffit d’avoir une entreprise qui entre dans ces critères). Sylvain Forestier, le successeur de Denis Payre résume tout le décalage avec la vieille école patronale pour le journal La Croix en 2000 : « Dire que le Medef pourrait incarner la nouvelle économie me laisse perplexe. La nouvelle économie, c’est une nouvelle manière de concevoir le développement économique. Une toute petite fraction du Medef peut espérer en faire partie un jour. »[10]. Car en effet les vieux papys patrons n’ont qu’à bien se tenir… la nouvelle jeune garde a trouvé une nouvelle façon de faire très vite des profits.

Une impertinence patronale aux accents versaillais

Ce côté outrancier assumé mais somme toute assez classiquement réac atteint son paroxysme avec le nouveau de président de Croissance Plus à compter de 2004 : Charles Beigbeider. Centralien et aujourd’hui député UMP, Charles est aussi parti de rien. Fils d’un modeste chasseur de tête, sa mère Christine de Chasteigner de La Rocheposay n’est qu’une simple traductrice. Son frère Frédéric n’est qu’un discret publicitaire diplômé de Sciences Po Paris et fondateur du fameux Caca’s Club fréquenté un temps par Jean-François Copé. Si Frédéric était dans la famille l’impertinent en chef (qui organisait de faux grands oraux dans les amphis de Sciences Po avec sa pote Frigide Bargeot – de son vrai nom Virginie Merle, fille d’industriels du textile)[11], Charles a lui aussi un peu le sens de l’humour.

Associé de multiples établissements financiers (attaché à la direction de Paribas, associé au Crédit Suisse puis à MC-BBL Securities)[12], Charles n’en souhaite pas moins que Croissance Plus continue de défendre avant tout « les trublions du patronat français »[13]. Ainsi il continue de militer pour une défiscalisation à tout va en conservant comme directrice générale de Croissance Plus, Edith Henrion D’Aubert, l’épouse de François d’Aubert un ministre UMP délégué interministériel pour la lutte contre les paradis fiscaux, connu pour ses positions anti-avortement[14]. Fille d’industriel, Edith dirige Croissance Plus entre 2002 et 2009. S’élevant à la force du poignet, Edith fut un temps attachée de presse de Philippe de Villiers. Marquée à vie par sa rencontre avec Jean-Paul II, elle sera après sept ans de bons et loyaux services récompensée par une nomination à la direction de la Société des Amis de Versailles.

L’impertinence de Charles se mesure aussi sans doute au caractère piquant de ses amis. Fils de banquier, Geoffroy Roux de Bézieux, vice-président (puis président) de Croissance Plus est d’abord connu pour son truculent livre « Salauds de patrons » dans lequel il s’interroge sur la mauvaise image médiatique des patrons en France. Geoffroy dit se battre chaque jour pour que « Besancenot ne dépasse jamais les 10% en France »[15]. Avec son ami Gonzague de Blignières (également fils de banquier)[16], il se lance ainsi en 2005 en première ligne de la défense du CPE (le Contrat Première Embauche de De Villepin). Le journal Le Point est en extase devant ce garçon au «  physique de play-boy, allure décontractée (jamais de cravate) et, surtout, une absence totale de complexes qui lui permet de dire face aux caméras qu’il touche 300 000 euros de salaire par an et qu’il n’en a pas honte, « car il se lève tôt le matin pour les gagner » »[17].

De plateau en plateau, cet ancien de l’ESSEC (qui vient de créer ThePhoneHouse une boite qui finira flinguée comme souvent avec ces boites à forte croissance) annonce triomphalement que grâce à un sondage express réalisé auprès des adhérents par Croissance Plus, 40 000 emplois pourraient être créés en un an grâce au CPE. Même le très sérieux journal Le Monde trouve le chiffre « un peu présomptueux »[18].

Mais l’impertinence de la jeunesse patronale n’a qu’un temps et surtout qu’une finalité. Après avoir fait parler d’eux, les dirigeants de Croissance Plus regagnent les officines plus classiques du patronat. A l’arrivée de Laurence Parisot, une part non négligeable des membres de Croissance Plus prennent ainsi directement des positions au Medef. Charles entre au comité exécutif en septembre 2005 tandis que Gonzague se voit proposer de prendre la direction de l’UNEDIC par Laurence alors qu’il est au ski[19]. Il faut dire que Gonzague est par ailleurs le beau-frère de Jérôme Bédier, président de la Fédération du commerce et de la distribution[20]. Les fondateurs s’assagissent et quelques cheveux blancs trahissent un vieillissement subit mais qu’importe, la relève est là…

« On se retrouve au Spring Campus d’Avoriaz ? »

En 2008, le nouveau président de Croissance Plus qui succède à Geoffroy est Frédéric Bedin. Cet ancien de Dauphine fait le job et s’inscrit dans la droite ligne grinçante de ses aînés. « Il ne faudrait pas que l’on prenne prétexte de quelques dérives pour jeter le bébé avec l’eau du bain, et que pour stigmatiser certains comportements on supprime les stock-options » s’insurge Frédéric car « il n’est pas choquant de gagner beaucoup d’argent quand on dirige une entreprise. (…) Dans les très grandes entreprises, il faut plutôt comparer avec les sportifs de haut niveau. » [21]. Le Figaro ne résiste pas aussitôt à dresser le portrait de ce patron de start-up qui reste en toute circonstances « décontracté, souriant, alignant dans son bureau de multiples souvenirs et photos des événements maison (dont la messe du Pape à Longchamp au Festival de Deauville) »[22]… Frédéric aime maintenir ces moments conviviaux où l’on peut se retrouver entre patrons. Ainsi chaque année au mois de mars à Avoriaz ou à Evian, Croissance Plus organise son Spring Campus où anciens assagis et nouveaux loups se retrouvent.

la-ministre-valerie-pecresse-a-participe-a-cette-3e-edition-de-spring-campus-qui-se-termine-samedi-le-dl-greg-yetchmenizaPécresse et ses amis patrons à Avoriaz, Photo Dauphiné Libéré. DR.

On y invite aussi quelques personnalités politiques (comme Valérie Pécresse ou le président de la CFTC) et on y parle innovation et fiscalité. La tradition a été également reconduite par le nouveau président Stanislas de Bentzmann, un autre self-made man à particule. Tenue blanche et écharpe obligatoire, carte à l’UMP en option[23].

photo_groupe_evian_spring_campus_croissance_plusUn condensé de ce que réclament les capitalistes du Web

Vivant d’un business model qui suppose beaucoup de marketing et une revente immédiate de leur fonds de commerce, les cadres de Croissance Plus sont un bon indicateur de ce que réclament aujourd’hui les capitalistes de l’économie numérique mais aussi de certains secteurs dits à la pointe de « l’innovation technologique ». La main d’œuvre qualifiée doit pouvoir être exploitée (idéalement « 39 heures payées 35 »[24]), les stock-options défiscalisées (pour permettre d’intéresser au projet les quelques ingénieurs au savoir rare), la fiscalité allégée et surtout les crédits publics de la recherche directement orientées vers le privé.

Si pour les chômeurs actuels, les allocations chômage doivent être réduites[25], pour ces « entrepreneurs innovants » les allocations chômage doivent être créées et des voyages dans la Silicon Valley organisés. Des propositions que les salariés licenciés de ThePhoneHouse apprécieront sans doute à leur juste valeur.

Patrick N’Golin et Emilie Wright

Le dernier voyage de Croissance Plus dans la Silicon Valley

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[1] Le Point du 3 mai 2007, p. 82

[2] Comme le précise dans Stratégies la directrice générale Édith Henrion d’Aubert. directrice générale de l’association Management, Numéro du 1er septembre 2005, p. 44

[3] Idem.

[4] Ecole supérieure des sciences économiques et commerciales

[5] Le Monde du 3 décembre 2013.

[6] Le Monde, Idem.

[7] Denis Payre dans Le Figaro Économie, 19 septembre 1997, p. 10

[8] Le Figaro du 19 septembre 1987.

[9] Idem.

[10] La Croix du 30 août 2000, p. 12

[11] Ariane Chemin, La Promo. Sciences-Po 86, Editions Stock, 2004.

[12] Les Echos du 25 juin 2004, p. 13

[13] Stratégie septembre 2005

[14] Et chargé depuis 2009 de lutter contre la fraude fiscale pour l’OCDE

[15] Le Monde du 11 juin 2008, p. 15

[16] Et président de l’AFIC, Association Française des investisseurs en Capital

[17] Le Point du 3 mai 2007, p. 82

[18] Le Monde du 11 avril 2006, p.12

[19] Le Monde du 11 juin 2008, p. 15

[20] Les Echos du 5 juillet 2013, p. 3 Gonzague est d’ailleurs toujours aujourd’hui le bras droit de Gattaz au Medef.

[21] Libération du 24 mars 2009, p. 4

[22] Le Figaro du 23 septembre 2008.

[23] L’actuelle directrice générale de Croissance Plus est une ancienne membre du cabinet de Xavier Bertrand.

[24] La Croix du 28 février 2012, p. 3. Article « Il faut travailler 39 heures payées 35 ».

[25] Voir le communiqué de presse de Croissance Plus le 28 mai 2014 « Le chômage une opportunité pour rebondir ».

   

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