L’industrie pharmaceutique et le médicament low cost:

recours à l’intérim et dégradation des conditions de travail

L’industrie pharmaceutique est surtout connue du grand public pour les scandales sanitaires et pour ses profits à toute épreuve. Innovation, haute technologie et salariés en blouse blanche : c’est l’image donnée par cette industrie. Mais quel est l’envers du décors ? Une enquête collective menée par dix chercheurs en sciences sociales dans des entreprises pharmaceutiques permet de mieux comprendre ce qui se passe dans les usines de fabrication de médicaments, mais aussi les hôpitaux, les entrepôts de grossistes, les pharmacies, etc. Les pouvoirs publics imposent une réduction des dépenses par le déremboursement progressif de médicaments de marque et par la promotion de produits génériques. Qu’à cela ne tienne, les multinationales constituées en oligopoles externalisent une partie de la fabrication de médicaments pour conserver un haut niveau de profitabilité. Elles se lancent dans le médicament low cost, de moindre qualité, pour surtout ne pas rogner sur la rente dont elles bénéficient et sur leurs profits. Pour les salariés, ça veut dire, ici comme ailleurs : développement de la sous-traitance et dégradation des conditions de travail et d’emploi.

Terrains de luttes publie un extrait de cette enquête qui porte sur la situation d’une usine (FAB) de fabrication de médicaments hormonaux et oncologiques qui, après avoir été créée par une multinationale allemande (MED), a été revendue à un sous-traitant (un « façonnier » dans le milieu), à la faveur d’un contrat de quasi-exclusivité. Devenu principal fournisseur de son ancienne maison mère, le site doit répondre à une demande diversifiée tandis que les salariés sont soumis à une dégradation rapide de leurs conditions de travail. Recours à l’intérim et augmentation de la productivité se conjuguent pour baisser les coûts et absorber les fluctuations de la demande.

Les ouvriers face aux menaces de l’intérim et du « tout venant »

Dans les ateliers, les effets du passage à la sous-traitance ne se font pas attendre. La productivité du travail diminue rapidement et les tableaux de bords indiquent clairement une baisse de régime. Le taux de rendement global (TRG), c’est-à-dire le temps de fonctionnement productif des ateliers rapporté à leur temps d’ouverture, passe de 40 % à 30 % en quelques mois. En fabrication et en conditionnement, le temps consacré au démarrage de nouvelles campagnes s’accompagne de pertes de produits et d’ajustements sur les machines. Les lots plus nombreux et portant sur de petits volumes entraînent une multiplication des vides de lignes, des phases de nettoyage et des réglages. Cela a pour effet d’accentuer les erreurs de formulation et les problèmes de qualité provoqués par des procédures mal maîtrisées. Les machines, davantage sollicitées, tombent fréquemment en panne comme j’ai pu le constater à plusieurs reprises :

(Notes d’observation de l’atelier de conditionnement secondaire). L’atelier est une vaste plate-forme dont les cloisons sont pourvues de baies vitrées donnant sur le couloir. Il y a cinq lignes de production. Deux d’entre-elles sont modernes et destinées aux grandes campagnes. Pour chacune, il y a normalement deux conducteurs de lignes (ce sont des femmes) et un conducteur régleur (des hommes). Les techniciens de maintenance sont visibles dans l’atelier d’en face. En tout une quinzaine d’ouvriers. Les deux lignes de gauche sont des machines moins récentes, qui sont approvisionnées manuellement. Celle du fond est à l’arrêt depuis ce matin. Chaque ligne est composée de plusieurs machines bruyantes et solidaires : thermoformeuse, trieuse visio-pondérale (pour vérifier la conformité des blisters : les emballages de comprimés), rotanotice, plieuse, encartonneuse, étiqueteuse, fardeleuse qui emballe sous plastique les colis par dix. Au bout de chaque ligne, un moniteur et un journal de lot […]. Je m’amuse du fort décalage provoqué par le discours du nouvel agent de maîtrise venu me rejoindre et qui évoque « la maîtrise absolue du process », « la fiabilité du système » au moment où deux machines sont en panne. Celle qui l’est depuis ce matin le sera sans doute jusqu’à la fin de journée puisque l’équipe de maintenance ne dispose pas de la pièce manquante. Sous nos yeux, une seconde se met à rejeter des blisters en série. Le tri des blisters fonctionne mal. Une ouvrière arrête la machine et intervient pour débloquer les blisters. Elle relance et contrôle en aval, rejetant des blisters au fur et à mesure dans un bac. Après deux minutes, la machine se bloque de nouveau. Nouvel essai selon la même procédure. Une fois, deux fois. Rapidement, elle fait appel à un régleur. L’agent de maîtrise : « Tant qu’ils peuvent intervenir sur la machine, ils le font. Si le problème revient trop souvent, elle fera appel à un technicien de maintenance. Il n’y a pas de règles pour les interventions ». […] Le problème se résout au bout de deux heures. Ils ont fait venir une jeune intérimaire d’un autre atelier, environ 25 ans qui, installée sur une table face au couloir, contrôle visuellement les centaines de blisters rejetés par la machine. Entre-temps, une autre machine a connu un arrêt, plus bref (bourrage de notices : 10 minutes).

 Si cette situation reste peu ordinaire, le personnel de production s’estime mal préparé et soumis à une pression productive inadaptée au contexte : lancement de campagnes, apprentissage de nouvelles procédures, incertitude et tâtonnements. […] Les ouvriers mettent en avant la diversité des tâches liées à la réglementation ou à l’amélioration des performances. Ils sont en effet tenus de renseigner les documents de lots et plus récemment le progiciel interne « d’Optimisation du Temps Opérationnel » baptisé OTOP et que certains ouvriers et agents de maîtrise s’ingénient à nommer POTO, plus conforme selon eux à la réalité productive du moment.

Les risques du recours à l’intérim

 Les salariés se soucient plus généralement des dérives du système productif qui représente une menace pour leurs conditions d’exercice et leurs statuts, comme le précise un ouvrier de conditionnement : « On était dans la maison mère avec les avantages sociaux qui vont avec. Là on devient la dernière roue du carrosse, un peu comme les équipementiers auto dans le coin. On voit bien comment ça se passe. On se sent plus fragilisés, on nous met plus la pression ». Ces dérives sont associées aux traits caractéristiques de la sous-traitance, d’autant que la direction annonce son intention de renforcer le contingent d’intérimaires. Du temps de MED, un plan de maîtrise qualité avait été défini dont l’un des objectifs était de limiter le recours à l’intérim. Seuls quatre à cinq intérimaires étaient employés en conformité avec les textes réglementaires spécifiant la nécessité de recourir à un personnel suffisamment formé. Dans une perspective de production plus imprévisible, le nombre annuel de travailleurs temporaires croît sensiblement, passant de 12 en 2006 à 114 en 2007 (avec une durée moyenne des contrats de 101 heures au lieu de 168 heures en 2006). Dans ce cadre, quinze à vingt-cinq intérimaires sont employés à la faveur d’une convention passée avec l’agence Manpower locale qui dispose d’un « auto-kit de formation » jugé suffisant pour les opérations manuelles. Les tâches auxquelles sont affectés ces intérimaires sont les tris manuels liés à des retraitements lorsque survient un incident de ligne ou lorsque le service d’assurance qualité estime qu’un lot produit ne correspond pas aux standards qualité du client. Ces cas sont logiquement plus fréquents dans le contexte étudié :

« On a des campagnes de 1 500 boîtes, ça correspond à un démarrage de série. Donc ça, on le fait en manuel. Là par exemple, on a une série de 850, donc, c’est typiquement en manuel. On a embauché des intérimaires. Quand on disait qu’on fait du flux tendu, ça peut être une conséquence, on est à la merci d’une erreur de planning. Mince, on a oublié de faire 1 500 boîtes ! Si les lignes sont occupées pour une autre campagne, on le passe en manuel, quitte à faire le pliage des notices sur machine. Ou alors, on n’a pas réussi à honorer la commande du client. Dans ce cas, dans les 15 jours on doit refaire la commande » (Agent de maîtrise, responsable TPM, Total Productive Management).

Le recours aux intérimaires, même s’il reste limité et ne représente pas une nouveauté dans l’industrie pharmaceutique, est un point de focalisation des titulaires qui redoutent de les voir arriver sur les lignes où ils travaillent. Cette opposition à leur venue est indirectement abordée sous l’angle de la menace qu’ils représenteraient pour atteindre les objectifs de productivité et de qualité assignés par la direction. Cette menace est exprimée à l’appui de cas exemplaires et notoirement connus en interne, d’autres usines du groupe MED. Le site d’Evron est opportunément cité car il a récemment fait l’objet d’une fermeture administrative suite à des incidents sanitaires à répétition et une non-conformité du système d’assurance qualité. Si Evron est « épinglé » par l’autorité de tutelle, c’est d’abord : « parce qu’ils manquent de personnel, ils se retrouvent à deux titulaires par ligne avec trop d’intérimaires. On ne peut pas faire n’importe quoi » (un conducteur régleur). Lors des discussions, on en profite pour faire un parallèle avec la situation ici : « Il faut savoir utiliser son personnel à bon escient sur les lignes, c’est-à-dire en fonction de ses compétences. Et plus il y a d’intérimaires, moins tu connais les équipes. C’est ce qu’il s’est passé à Evron, ils ont tiré sur la corde » (un agent de maîtrise).

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Réagir à la tentation du « tout venant »

Parce que les sous-traitants sont tenus de diversifier leurs débouchés, la tentation est grande de faire du « tout venant », c’est-à-dire des produits pharmaceutiques mais également de parapharmacie ou cosmétiques. Moins les sites sont dédiés à des productions de même catégorie et plus les procédures, changeantes, sont complexes à mettre en œuvre. Dans ce sens, les salariés établissent une hiérarchie de la qualité et du soin apporté à la fabrication des produits : en premier lieu, les produits de marque, aux principes hautement actifs et aux référentiels complexes qui exercent une forte contrainte sur l’organisation ; ensuite les produits génériques, pour lesquels la qualité est fonction du prix de vente ; les produits avec peu de principes actifs (somnifères) sont envisagés comme moins importants car « on ne joue pas avec la santé des gens » ; enfin, la parapharmacie et la cosmétique, cette dernière étant considérée comme un autre métier, très disqualifiée à ce titre mais dans laquelle les façonniers s’engagent car les contraintes réglementaires sont moindres et les débouchés réels.

Cette hiérarchisation proposée par les salariés lors des discussions sur le travail ou sur l’usage qu’ils font des indicateurs d’activité dessine les contours de ce qu’ils estiment être admissible ou non de faire sur la base de critères d’innocuité sanitaire, de destination et de gammes de produits plus ou moins éloignés des standards. Dès lors, les salariés se situent et situent encore leur usine au sommet de la pyramide, se définissant comme les garants de la qualité sanitaire par leurs pratiques, toujours en comparaison avec ce qui se fait ailleurs. S’ils expriment ne pas souhaiter faire du « tout venant », c’est bien parce qu’il est un indicateur de dégradation de l’intérêt porté à la qualité et subséquemment qu’ils tiennent à conserver autant que faire se peut un cadre d’activité et des conditions d’emploi acceptables. Les salariés des ateliers font ainsi l’expérience concrète des tensions entre les impératifs productifs et de qualité qui ne s’accordent qu’imparfaitement. Le recours à l’intérim est problématique car, au-delà de la menace qu’il représente sur le plan statutaire, son emploi actuel apparaît finalement contradictoire avec la sophistication des procédures réglementaires.

Extraits de Pierre Fournier, Cédric Lomba, Séverin Muller (dir.), Les travailleurs du médicament. L’industrie pharmaceutique sous observation, Paris, Erès, 2014. Avec la participation de A.-M. Arborio, I. Feroni, J. Greffion, A. Labrousse, Q. Ravelli, D. Subramanian, L. de Verdalle.

Voir également le site qui accompagne l’ouvrage et propose des documents de recherche complémentaires : http://medicament.hypotheses.org/1

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