« Il est plus facile de dire qui n’a pas été sanctionné »

La répression anti-syndicale chez BlueLink, filiale d’Air France (épisode 1)

L’Observatoire de la répression et de la discrimination syndicales vient de publier un rapport qui dresse un bilan du problème en France. Terrains de luttes en donne une illustration à travers le cas édifiant de BlueLink, filiale d’Air France.

Grande compagnie française, Air France délègue certaines activités à l’une de ses filiales, BlueLink, en charge de la relation clientèle. BlueLink emploie plus de 500 salarié-e-s à Ivry-sur-Seine, dont une majorité de conseillers et conseillères clientèle en centre d’appel. La stratégie de filialisation masque la volonté bien réelle de recourir à des salarié-e-s qui sont privés de certains droits élémentaires, dont le droit de s’organiser syndicalement. Depuis la création d’une section syndicale SUD Aérien à BlueLink en 2009, ce ne sont pas moins de quatre licenciements qui ont directement visés des syndicalistes ou sympathisants. Huit délégué-e-s, sur la dizaine que compte la section SUD Aérien, ont également été frappés par de lourdes sanctions disciplinaires, sans autre motif que celui de leur activité syndicale. Et si une déléguée licenciée a pu être réintégrée suite à une décision de justice, c’est bien de stratégie patronale de répression anti-syndicale dont il faut parler. Nous revenons dans cet entretien avec Frédéric, représentant syndical de la section SUD Aérien de BlueLink, sur les modalités de la répression anti-syndicale.

Un élu SUD Aérien poussé à bout

 À partir des élections de 2009, la direction a essayé de vous attaquer. Comment est-ce qu’elle a procédé, avec quelles différentes méthodes ?

Frédéric : Alors, en décembre 2009, nous n’avions qu’un seul élu au Comité d’Entreprise (CE) et deux élus Délégués du personnel, donc la direction avait peu apprécié, face à ce bon résultat, mais elle n’était pas non plus trop inquiète, puisque nous étions encore minoritaires. L’élu CE, c’était Mohammed, mais lors des premières réunions du CE, la direction a tout de suite vu que nous n’étions pas là pour rigoler, puisque nous nous sommes très vite formés, nous avons commencé à mettre sur la table les dossiers pertinents, qui dérangeaient la direction. Elle a senti que l’époque des CE bâclés, avec peu de questions, était révolue. Avec notre arrivé elle a commencé à redécouvrir les CE qui duraient. Parce que nous cherchions à savoir comment tout cela fonctionnait et nous posions des questions de plus en plus nombreuses. Déjà, là, cela les gênait. Ce qui s’est passé également, c’est qu’en mars ou avril 2010, il y a eu les élections du Conseil d’Administration d’Air France, qui concernent toutes les entreprises du groupe Air France et là, à BlueLink, SUD Aérien a fait 42 % des voix. La direction s’est rendu compte que nous commencions à prendre de l’ampleur. C’est le déclic qui va pousser la DRH de l’époque à s’attaquer à SUD Aérien pour enrayer notre développement. C’est à ce moment-là qu’elle commence par s’attaquer à Mohammed. À partir de là, Mohammed a été convoqué tous les mois, pour des coups de pression, puis la DRH a commencé à monter des dossiers contre lui. Son attitude a été mise en cause, alors que jusque-là c’était un salarié modèle. […] Donc le premier cas d’attaque contre SUD Aérien. […] En novembre 2010, Mohammed revenait de deux mois d’arrêt de travail pour dépression, il venait de perdre son père, notamment, par erreur, il avait adressé la copie de l’arrêt indiquant le motif de celui-ci à BlueLink. La direction en a eu écho et elle a communiqué auprès de tous les responsables de BlueLink. Ceux-ci savaient que Mohammed était fragile. D’ailleurs, ils ont eu raison, malheureusement, puisque deux jours après son retour, Mohammed a été poussé à bout par un superviseur qui appartenait à FO (qui était à la botte de la direction). Là, la direction de BlueLink a mis à pied Mohammed, puis a monté un dossier pour demander son licenciement. Au mois de février 2011, l’inspecteur du travail a refusé le licenciement. Mais il y a eu un recours de BlueLink et en juillet 2011, Mohammed a finalement été licencié.

 Avertissements, blâmes et mises à pied : la répression continue

 La direction s’en est-elle prise à d’autres militants, en essayant de vous attaquer personne par personne ?

 Frédéric : Ensuite, il y a eu Lionel, Ursula, Loïc, qui ont commencé à avoir des entretiens disciplinaires. La direction a mis des jours de mise à pied à Ursula et à Lionel, entre 2011 et 2012. En 2012, la direction a continué avec notamment une volonté forte de nous « casser ». Il y avait une formation syndicale avec SUD PTT et une grève, au mois d’avril 2012, lors du colloque international des centres d’appel. Il y a eu à cette occasion une manifestation, porte de Versailles, au salon de la relation clientèle. Nous y avons participé et lors de la manifestation, nous sommes tombés sur le stand de BlueLink et nous avons échangé avec le personnel de BlueLink qui était sur place, ce qui n’a pas plu du tout à la direction, qui a décidé de nous sanctionner, Lionel et moi, avec un blâme. La direction avait même comme intention de nous licencier, parce qu’elle voulait jouer sur le fait que nous étions en grève lors d’une formation syndicale. Les deux autres salariées [qui étaient sur le stand de BlueLink] ont eu un avertissement. L’une des deux, à qui la direction a réussi à faire peur, a cherché à se faire pardonner. L’autre salariée, c’était Coumba. Pour elle, pour le coup, cela a été une révélation, car elle a tout de suite été scandalisée et elle a fait savoir lors de son entretien que c’était une attaque contre SUD Aérien et qu’elle ne craignait rien, car c’était des procédures bidon, juste faites pour atteindre SUD Aérien. Cela a été le déclic pour qu’elle rejoigne notre équipe syndicale. Donc, elle a eu son avertissement, cela a été son baptême du feu. C’est ainsi que Coumba s’est inscrite sur nos listes pour les élections prévues en décembre 2012.

 Est-ce que les actions de la direction, cela visait à vous faire partir, à travers une répression anti-syndicale directe ? Ou bien est-ce que cela consistait à vous faire perdre un temps fou, pendant que vous iriez voir les avocats, vous ne vous occuperiez pas d’autres dossiers ?

 Frédéric : C’est vrai, mais surtout aujourd’hui, car à l’époque, nous n’étions pas assez importants pour les gêner autant dans leur politique. Mais certes, le temps passé à nous défendre, c’est un temps que nous ne passons pas à défendre les salarié-e-s ou à travailler sur des dossiers qui concerneraient directement les salarié-e-s. C’est évident. Mais ce n’était pas leur première préoccupation à l’époque. Leur première préoccupation était de nous dénigrer et de bien montrer à tous ceux et celles qui nous soutenaient que ceux qui s’approchaient de SUD Aérien ne feraient pas long feu à BlueLink. Le but était de dissuader tout salarié-e de nous soutenir et de répandre l’idée que SUD Aérien est un syndicat dangereux pour les projets de BlueLink, donc c’est un syndicat dangereux pour l’emploi à BlueLink, donc c’est un syndicat dangereux pour l’intérêt des salarié-e-s. C’était cela la politique. Effectivement, lorsque nous sommes attaqués personnellement, surtout pour des motifs aussi bidon, nous avons moins la tête à nous occuper des dossiers syndicaux. […]

Exif_JPEG_PICTUREUne campagne de la direction contre SUD Aérien

 Comment s’est positionné le personnel de l’entreprise pendant ces trois années ? Est-ce que la tactique de la direction a marché et que les salarié-e-s se sont éloigné-e-s de vous, quitte à vous soutenir discrètement ? Ou bien est-ce que malgré tout, il y a eu de la solidarité ?

 Frédéric : Il y a de la solidarité, d’ailleurs le meilleur moyen de s’en rendre compte, ce sont les résultats que nous avons réalisés aux élections. Les élections de décembre 2012 ont été marquées par une campagne anti-SUD Aérien, c’était l’élément central des élections. Tous étaient unis contre SUD Aérien, que ce soit les autres syndicats ou la direction, puisqu’il y avait des syndicats qui allaient sur les plateaux de travail et qui terrorisaient les salarié-e-s. Vu qu’il s’agissait de vote électronique, ils disaient aux salarié-e-s que la direction saurait qui a voté pour qui et donc que si les gens votaient pour SUD Aérien, cela se saurait et ces personnes seraient dans le collimateur de la direction. Ils disaient de même aux gens que s’ils voulaient continuer à travailler à BlueLink, il ne fallait pas voter SUD Aérien. C’est ce qu’ont surtout fait FO et la CFDT et un peu moins la CGT. Les élections de décembre 2012 ont été annulées à cause de la discrimination opérée par le directeur général de BlueLink, et suivies d’élections au mois de juin 2013. Elles ont démontré que nous avons un noyau d’électeurs fidèles, autour de 85 personnes. Nous avons de la solidarité autour de nous, mais ce qui est certain, c’est qu’il y a des salarié-e-s silencieux, qui craignent pour la sécurité de leurs emplois. […] Même durant les élections de décembre 2012 et de juin 2013, nous n’avions pas trop communiqué sur cette répression, car nous nous disions que nous nous devions d’assumer ce combat. Les salarié-e-s eux et elles-mêmes étaient choqué-e-s par les réunions organisées par le DRH, qui étaient des réunions portant soi-disant sur la stratégie, mais à chaque réunion, il parlait de SUD Aérien. C’était étonnant, puisque les salarié-e-s se rendaient par groupe à ces réunions, ils et elles étaient reçu-e-s par le DRH et chaque salarié-e avait très bien reçu le message de la direction, qui souhaitait s’attaquer à SUD Aérien. Les gens nous connaissaient, ils savaient que nous étions des personnes intègres, sérieuses, ils ont bien vu que nous travaillons avec le code du travail, même si le code du travail n’est pas forcément à notre avantage. En tout cas, nous nous efforçons de rester dans les limites du droit, tandis que de l’autre côté, la direction et les autres syndicats ne sont pas aussi respectueux du droit. Les salarié-e-s savaient qu’ils et elles pouvaient compter sur nous, puisque nous, nous savons nous mettre en avant et nous ne craignons pas de prendre des coups. Donc, il y avait un décalage entre le discours de la direction et la réalité. La tentative de calomnier SUD Aérien a abouti à un effet inverse et c’est ce qui nous a en partie servi, cela a joué en notre faveur.

 Le vote électronique, une tentative de pression lors des élections

Les élections ont l’air d’être un gros enjeu pour la direction. Est-ce que, au-delà de faire campagne contre vous, elle a essayé de manipuler les élections ?

 Frédéric : Oui, bien sûr, puisque suite à l’annulation des élections de décembre 2012, il fallait remettre en place un protocole et ce protocole n’était pas dans le respect du droit électoral et du droit du travail. D’ailleurs nous avons été défendre au tribunal d’instance d’Ivry-sur-Seine le fait que nous exigions le vote à bulletin secret sur papier, car l’entreprise voulait avoir pour seul moyen le vote électronique. Nous avons dit sur le fond que le vote papier ne pouvait être écarté, en nous fondant sur ce qui avait été indiqué au tribunal à propos des élections de décembre 2012, marquées par une volonté de mettre de la pression sur les salarié-e-s. Nous avons gagné, nous avons réussi à remettre en place le vote papier, ce qui a gêné fortement la direction et cela c’est surtout avéré juste, puisqu’il y a eu une plus grande participation. Car, du fait que les autres syndicats avaient fait une propagande au sujet du vote électronique, qui ne serait pas vraiment secret, pour effrayer les salarié-e-s, cela les a desservi et en ayant obtenu gain de cause au tribunal d’instance pour instaurer le vote papier à bulletin secret, les salarié-e-s se sont dit que puisque les autres syndicats disent que le vote électronique est pourri et que puisque maintenant, grâce à SUD Aérien, nous avons la possibilité de voter papier, nous allons voter par vote papier. Il y a eu un pourcentage écrasant de vote par papier et cela nous a fait plaisir lors du dépouillement, car il y avait beaucoup de bulletins SUD Aérien.

 Est-ce que la direction a tenté de réduire le nombre de personnes qui pouvaient voter, en embauchant des gens sur des contrats précaires, qui n’avaient pas l’ancienneté requise pour voter, ou en ayant recours à des intérimaires, etc. ?

 Frédéric : Nous avons fait valoir le droit des personnels mis à disposition au sein de BlueLink, comme le personnel de ménage, qui travaille pour l’entreprise ONET. D’ailleurs, lors des élections de décembre 2012, nous avons mis sur notre liste une femme de ménage de l’entreprise ONET pour les élections de DP, puisque le personnel mis à disposition ne peut pas être élu au comité d’entreprise, dans le droit privé. Étrangement, cette personne a été sous la pression de BlueLink et ils ont fait en sorte qu’elle quitte BlueLink, pour qu’elle ne soit plus sur nos listes. Également, ils ont mis la pression sur les salarié-e-s pour qu’ils et elles ne viennent pas sur nos listes, cela a été difficile de faire des listes, mais heureusement, il y a eu des personnes courageuses qui nous ont rejoints, comme Coumba et aussi deux autres qui ont quitté FO. […]

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Un bilan lourd : 4 licenciements et 8 délégué-e-s sanctionné-e-s

 Un certain nombre d’entre vous ont été sanctionné-e-s, aujourd’hui, quel est le résultat ? Combien il y en a qui ont été licencié-e-s ou lourdement sanctionné-e-s ? Combien où cela a échoué ?

Frédéric : En délégués, on a deux licencié-e-s, Mohammed et Coumba, il y a deux sympathisants, Abdelak et Kamel, qui ont été licenciés. Au niveau des sanctions, il est plus facile de dire qui n’a pas été sanctionné. Il n’y a que trois personnes au sein de notre équipe syndicale, sur une dizaine, qui n’ont pas été sanctionnées. Autrement, nous avons tous et toutes été sanctionné-e-s. Nous avons eu huit délégué-e-s sanctionné-e-s. L’ensemble des sanctions contre les représentants de SUD Aérien est lié strictement à l’activité syndicale. Même si pour Coumba, la direction a parlé d’une procédure [de travail] qui n’aurait pas été respectée, ce qui en fait ne s’est pas produit[1]. Cela a toujours été l’activité syndicale le motif de sanction ou de licenciement.

 Donc la direction semble vouloir vous licencier ou vous sanctionner dès qu’elle peut, mais en plus en vous reprochant de faire votre activité syndicale. Est-ce qu’elle n’essaye même pas de trouver des excuses, de monter de fausses affaires ?

Frédéric : Non, c’est tout à fait cela. Elle nous demande de revoir notre manière de nous comporter en tant que syndicalistes. Elle souhaite carrément nous dire comment en tant que syndicalistes nous devons nous organiser, comment nous devons travailler. C’est ce qu’elle avait réussi à faire avec les autres syndicats avant l’arrivée de SUD Aérien […]. Les syndicats présents avant l’arrivée de SUD Aérien ont écouté la voix de leur maître pour savoir comment il fallait faire pour faire du syndicalisme selon la direction.

Propos recueillis par B. Mellow, Union Locale Solidaires des 5e-13e arrondissements de Paris et d’Ivry-sur-Seine (janvier 2014).

Version longue de l’entretien à lire ici

[1] Le 18 septembre 2014, la cour d’appel de Paris a prononcé la réintégration de Coumba, en annulant son licenciement, car BlueLink n’a pas respecté son statut de salariée protégée. Elle a repris le travail au début du mois d’octobre.

   

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