La guerre du Vietnam, les Pentagon Papers et les mensonges de l’Etat américain

Témoignage d’Howard Zinn au procès Ellsberg

À l’été 1971, le New York Times fit sensation en commençant à publier des extraits d’une histoire top-secrète de la guerre du Vietnam, sept mille pages compilées par la Rand Corporation pour le compte du département de la Défense. Ces documents, plus connus sous le nom de Pentagon Papers, avaient été communiqués au Times par un certain Daniel Ellsberg, qui avait travaillé dessus.

Rendu célèbre par cette affaire, Daniel Ellsberg a créé la Freedom of the Press Foundation, où ont notamment travaillé Glenn Greenwald et Laura Poitras, les journalistes qui, en avril 2013, ont recueilli le témoignage d’Edward Snowden et les données qu’il avait récupérées sur la surveillance massive et illégale pratiquée par les services de sécurité américains, lançant l’« affaire Snowden ».

D’abord chercheur à Harvard, Ellsberg avait occupé plusieurs postes importants dans la haute-fonction publique et combattu au Vietnam dans les marines. Avec Anthony Russo, ancien collègue de la Rand Corporation devenu comme lui opposant à la guerre, ils dupliquèrent en secret les Pentagon Papers pour révéler au public les mensonges de l’État américain pendant la guerre. Ils finirent par être arrêtés et jugés à Los Angeles en vertu de la loi sur l’espionnage qui punit la diffusion d’informations portant atteinte à la sécurité nationale. Les nombreux chefs d’accusation rendaient Ellsberg passible de cent ans de prison et Russo de quarante ans 1.

Les problèmes de notre époque sont trop massifs pour être dissimulés, mais il est toujours possible de les enterrer. Et, chose commode, c’est aussi une époque dont le produit national brut d’inepties est si gigantesque que quelques habiles coups de pelles suffisent. Les pelleteurs de gauche et les pelleteurs de droite peuvent rester invisibles les uns aux autres, et même se montrer les dents de temps à autre, tout en s’employant à faire disparaître le même objet.

L’affaire des Pentagon Papers fonctionne selon ce principe. Les formalités de l’audience sont parvenues à ensevelir, sous des procédures assommantes et des interruptions savamment orchestrées, […] les enjeux de vie et de mort, les cris et chuchotements de la guerre et de la trahison, tout ce qui a amené Ellsberg et Russo à passer chacune de leurs soirées, pendant un an, à photocopier clandestinement sept mille pages de documents classés secret-défense.

Et, de l’autre côté (en excluant un nombre très important de sympathisants radicaux ou libéraux et les gens de cœur, inclassables), se trouvent des journalistes, professionnels du persiflage et de la raillerie, et des puristes révolutionnaires qui voient dans cette affaire (puisque la réalité d’aujourd’hui est un hyper-supermarché où l’on trouve tout) un produit que les accusés pourront revendre contre de l’argent ou des bons points politiques. Que voient-ils ? Une défense à plus d’un million de dollars, où l’on compense la fatigue des bilans stratégiques tardifs par des bains matinaux dans la piscine olympique et des week-ends sur les plages de Malibu. Un accusé qui constitue une cible facile pour les commentaires niais des portraitistes prétentieux, lesquels ont réussi à s’accorder sur trois faits accablants : Ellsberg et sa femme ont de l’argent ; il a endossé avec enthousiasme les fonctions de marine, d’étudiant boursier à Harvard, d’analyste pour le département de la Défense puis de jeune prodige de la Rand Corporation ; et surtout, il a du tempérament. […]

Sur le plan juridique, deux types de témoins interviennent dans cette affaire. Il y a d’une part les témoins « sur les faits » qui déclarent, par exemple en tant que témoins de l’État, que les accusés ont volé les documents et tentent d’expliquer en quoi il s’agit bel et bien d’un vol, même si Ellsberg, en tant qu’employé de la Rand, avait accès à ces documents et les a dûment rapportés chaque matin au bureau après les avoir photocopiés pendant la nuit. Et il y a d’autre part les témoins « experts », qui certifient pour le compte de l’État avoir lu les dix-huit volumes des dossiers du Pentagone sélectionnés pour constituer l’accusation (moins de la moitié de ce qu’ont photocopié Ellsberg et Russo au total), et déclarent que s’ils avaient été divulgués en 1969 (année de leur duplication), ils auraient porté préjudice à la défense nationale ou servi les intérêts d’une puissance étrangère. Enfin, il y a les témoins « sur les faits » et « experts » de la défense, qui disent le contraire.

Cité comme « expert », j’étais le « premier témoin contestataire », comme l’annonça le reporter du New York Times le premier jour de mon intervention. Puisque j’ai « fait bonne impression au jury », explique-t-il, d’autres témoins contestataires seront cités. La citation de ce genre de témoins aurait selon lui provoqué des remous dans l’équipe de la défense, entre Ellsberg et Russo. Sur ce point, le journaliste est à peu près aussi loin de la vérité que lorsqu’il me décrit comme « un professeur surplombant la salle d’audience du haut de son mètre quatre-vingt-dix-huit ». C’est-à-dire qu’il se trompe de dix bons centimètres.

En fait, Ellsberg et Russo, comme toute l’équipe de la défense, sont tombés d’accord sur le fait que leurs premiers témoins (Schlesinger, Sorenson, Bundy, Galbraith) pouvaient jouer un rôle utile en déclarant clairement que ce qu’ils avaient lu dans les dossiers du Pentagone n’avait pas trait à la défense nationale et ne pouvait porter préjudice aux États-Unis. Mais ils ont aussi estimé que ces témoins ne mettaient pas le jury et le public face à la réalité incontestable et à l’urgence de cette guerre scélérate menée par des Occidentaux blancs contre des paysans asiatiques, qui seules pouvaient rendre le comportement d’Ellsberg et de Russo compréhensible d’un point de vue moral.

Et si le but des accusés est l’acquittement, il y a quelque chose de plus important à leurs yeux : il faut que ces austères rapports officiels enseignent au public américain ce qui s’est réellement tramé, à Washington et à Saigon, derrière les portes closes et les esprits opaques des planificateurs des massacres. Aussi ont-ils jugé qu’il fallait faire succéder aux témoins de la Maison-blanche des individus qui, en tant qu’opposants à la guerre, pourraient transmettre leurs réflexions et sentiments au jury ; des gens comme Noam Chomsky, Tom Hayden, Ernest Gruening, Wayne Morse, Don Luce, Richard Falk, ainsi que les accusés eux-mêmes. Le seul désaccord portait sur le nombre de témoins et sur le choix de personnalités contestataires plus ou moins radicales du mouvement contre la guerre. Ils étaient tombés d’accord pour que j’ouvre le bal.

À la barre, j’avais devant moi cinq des dix-huit volumes cités dans l’acte d’accusation. « Voulez-vous dire à la Cour ce qui se trouve dans ces volumes ? », demanda Leonard Weinglass, l’un des cinq avocats de la défense. Je me trouvais à environ un mètre du jury : sur douze, dix sont des femmes dont trois sont noires et une a immigré depuis l’Australie. L’un des deux hommes, noir, est représentant syndical dans une entreprise automobile locale ; un autre est un ancien marine blessé au Vietnam. Le procureur est assis et prend des notes. Le juge, Matthew Byrne, a une allure juvénile, lisse, dispensateur consommé de décisions « équitables » dans un procès dont l’existence même est une injustice monstrueuse : Ellsberg et Russo risquent respectivement cent trente et quarante ans de prison pour avoir révélé au peuple américain ce que l’État a fait derrière son dos. À la table de la défense, avocats et accusés se tiennent un peu en avant sur leurs sièges, comme des supporters de baseball à la tribune qui essaieraient de faire entrer une flèche dans les gradins.

Je me tourne vers le jury et commence à exposer ce que contiennent ces cinq volumes, lisant une citation de temps à autre. L’essor du mouvement vietnamien pendant la Seconde Guerre mondiale, après quatre-vingts ans de règne colonial français pendant lequel les paysans souffraient de la famine huit mois sur douze. L’arrivée à la tête du mouvement de Ho Chi Minh, que tous (Français et Américains compris) décrivent comme un homme intelligent, sincère, charmant, doux, aimé du peuple vietnamien. Le fait que, malgré les engagements solennels de Roosevelt et Churchill dans la charte de l’Atlantique, qui promettait la liberté aux peuples coloniaux après la défaite de Hitler, les États-Unis, après avoir gagné la Seconde Guerre mondiale, aident la France à reprendre le contrôle du Vietnam. Et le choc que cela produit chez les Vietnamiens qui, dès le 2 septembre 1945, avaient adopté une déclaration d’indépendance disant que « Les hommes naissent libres et égaux en droits », etc.

Je raconte que Ho Chi Minh a multiplié les courriers à la Maison-blanche, demandant que les engagements soient tenus, que les Français restent hors de l’Indochine, que soit reconnu le droit des Vietnamiens à se gouverner eux-mêmes. Pas une seule de ces lettres – quatorze au total – n’a reçu de réponse de l’État américain. J’en lis une au jury : la sécheresse et la famine sévissent, écrit Ho Chi Minh à Truman, les Français ont accaparé le riz, deux millions de Vietnamiens sont morts, le peuple américain va-t-il leur venir en aide ? Pas de réponse.

Puis, de 1946 à 1954, c’est la guerre entre les Français et le Viet-Minh, coalition de Vietnamiens indépendantistes dirigée par Ho Chi Minh et d’autres leaders communistes. À la fin du conflit, les États-Unis sont les principaux fournisseurs d’armes et d’argent de la France. Cette dernière est vaincue et contrainte de signer un traité de paix à Genève, où elle s’engage à organiser des élections pour créer un Vietnam uni dans les deux ans ; mais les États-Unis s’en mêlent et propulsent à la tête de l’État, à Saigon, M. Ngo Dinh Diem (les volumes évoquent son « style mandarin ») qui s’oppose à la tenue du scrutin.

Les premiers volumes des Pentagon Papers expliquent pourquoi les États-Unis sont intervenus au Vietnam, pourquoi nous avons aidé la France à revenir, pourquoi nous nous sommes opposés à l’autodétermination et à la Charte de l’Atlantique, et pourquoi nous avons remplacé les Français en 1954 par un homme à nous, Diem, fraîchement débarqué du New Jersey. Ils expliquent pourquoi l’Indochine était si importante pour nous. Les rapports officiels l’indiquent à plusieurs reprises : caoutchouc, étain, pétrole, riz. Nous en avons besoin. Le Japon aussi, et nous ne voulons pas que le Japon s’approvisionne auprès d’un pays communiste et non chez nous. Sans oublier la question de la sécurité. L’Indochine perdue, les autres dominos tomberont les uns derrière les autres : Malaisie occidentale, Indonésie, Philippines, Japon. Etc.

Je fais remarquer au jury qu’aucun haut-fonctionnaire d’État n’a jamais expliqué, même en interne, comment la conversion d’un pays au communisme entraînerait mécaniquement l’apparition d’un autre pays communiste, ni en quoi cela nuirait à la sécurité nationale des États-Unis. Je fais également valoir que le concept d’endiguement, dont la fonction initiale était d’empêcher la Russie d’agresser ses voisins, avait fini par justifier l’agression par les États-Unis de tout pays au monde ayant opté pour le communisme.

Enfin, le renversement du régime de Diem par ses propres généraux, avec la complicité des États-Unis. Après neuf ans de collaboration, Diem comptait sur le soutien américain. Mais il n’obéissait pas aux ordres. Il attaquait les pagodes, jetait les gens en prison. Les moines s’immolaient au centre de Saigon pour protester contre la cruauté du régime. Pendant ce temps, la popularité et le succès des Vietcong allaient croissant.

La CIA rencontra les généraux de Saigon. La Maison-blanche gardait ses distances, et Kennedy disait : « Nous ne ferons rien ouvertement, mais vous pouvez agir en sous-main. » Et Henry Cabot Lodge, notre nouvel ambassadeur, fervent partisan du coup d’État et lié aux conspirateurs. Lodge qui, entre deux rencontres avec ces derniers, accepta de passer un week-end de vacances avec Diem une semaine avant l’assaut du palais et l’exécution de Diem et de son frère Nhu. Lodge, qui assurera plus tard au New York Times : « Nous n’avons absolument rien à voir là-dedans. »

Sans être interrompu, j’ai donc pu retracer pour le jury les vingt premières années de la guerre dans un exposé d’une heure le vendredi après-midi, et d’une heure le lundi matin suivant. C’est très rare pour un procès politique, mais il aurait été difficile, d’un point de vue juridique, de m’en empêcher étant donné que je ne faisais que restituer – avec mes mots et parfois par des citations – ce qui figurait dans ces dossiers tenus pour la matière première d’un crime odieux.

« Avez-vous terminé ?, demanda Len Weinglass.
— Oui.
Maintenant, la grande question.
— Ayant lu ces dossiers, diriez-vous que, s’ils avaient été rendus publics en 1969, ils auraient nui à la sécurité nationale ?
— Non.
— Et sur quoi votre opinion est-elle fondée ? »

Quatre points. Un, ces dossiers ne contiennent aucune information militaire ; c’est de l’histoire politique, et rien d’autre. Deux, s’ils contenaient des informations militaires, il faudrait distinguer entre : les activités militaires liées à la défense de notre pays et les autres, qui consistent à intervenir dans les affaires des autres pays et qui n’ont rien à voir avec la défense nationale, comme la guerre du Vietnam.

Troisième point. La sécurité nationale d’un pays repose en partie sur la puissance militaire, mais surtout sur le bien-être de la société, la confiance des gouvernés envers leurs gouvernants, le sentiment de vivre ensemble, le sentiment que les principes de la nations sont respectés. La somme de tout ceci constitue le moral du peuple, crucial pour la défense nationale. L’histoire nous donne des exemples de nations dont la principale défense résidait dans leur moral et non leurs armes. Comment était le moral du peuple américain en 1969 ? Très bas. Trente mille morts. La honte de savoir nos soldats en train de détruire des villages de paysans. L’opposition à la guerre qui va croissant. On dépense cent milliards de dollars pour se battre au Vietnam, alors que nos villes sont dans un tel état d’abandon que les noirs se soulèvent partout dans le pays, en 1967 et 1969. (J’avais dépassé les bornes ; le juge m’interrompit : « Maître Weinglass, posez une question au témoin. »)

Quatrième point. La défense nationale signifie la défense de la nation, du peuple entier, pas la défense d’intérêts particuliers. En 1969, certaines révélations auraient pu nuire à des intérêts particuliers, mettre des politiciens dans l’embarras, diminuer les bénéfices des entreprises exploitant l’étain, le caoutchouc ou le pétrole dans des contrées reculées. Mais ce n’est pas la même chose que porter préjudice à la nation, c’est-à-dire au peuple.

Mon témoignage était terminé. Le procureur renonça à procéder à un contre-interrogatoire sur les documents. Il demanda comment j’avais fait la connaissance de Dan Ellsberg et Tony Russo, brandit une photographie d’Ellsberg et moi prise par la police pendant une manifestation devant le bâtiment fédéral de Boston, le 6 mai 1971. « Je n’ai plus de questions », conclut-il.

On en dira plus sur la guerre à la barre des témoins au cours des semaines à venir. Les médias de masse minimiseront l’importance du procès d’Anthony Russo et Daniel Ellsberg. Certains le tourneront en dérision. Mais ces hommes ont fait une chose remarquable. Et ils l’ont accomplie, comme toujours quand nous obéissons à notre conscience, en partant du décor vieillot et inepte de ce monde. Il faut bien commencer quelque part.

Howard Zinn

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Extrait de Se révolter si nécessaire. Textes & discours (1952-2010), « Mémoires sociales », Agone, 2014, p. 373 et suiv.
Traduit de l’anglais par Celia Izoard.
Parution initiale dans The Real Paper, avril 1973, sous le titre « Testifying at the Ellsberg Trial », rééd. The Zinn Reader, Writings on Disobedience and Democracy, Seven Stories Press, New York, 1997.

1 Zinn avait sympathisé avec Ellsberg, qui lui avait donné accès à certains documents avant qu’ils ne deviennent publics. Il précise : « Je suis allé à Los Angeles pour témoigner à son procès, et ai rédigé cet article pour un journal alternatif de Boston, The Real Paper. Pendant le délibéré, le scandale du Watergate éclata dans tout le pays. On découvrit alors que l’administration Nixon avait projeté d’entrer par effraction dans le cabinet du psychiatre de Daniel Ellsberg pour chercher des informations compromettantes sur ce dernier, si bien que le juge de l’affaire des Pentagon Papers annula le procès pour cause de vice de procédure. »

   

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