Dignes dindons

Les périodes électorales se suivent et se ressemblent. Celle où nous entrons voit refleurir sans retard la rhétorique creuse et hypocrite des barons de la droite et de leurs comparses socialistes qui, tels les automates solidaires d’un ancien jacquemart, viennent alternativement asséner aux citoyens les coups de maillet de l’évangile libéral : « la crise », « la dette », « au-dessus de nos moyens », « la nécessaire rigueur », « l’unité des français », etc.

Le discours a déjà tellement servi qu’il en est tout éculé, et on s’étonne qu’il puisse encore faire usage. C’est sans compter avec l’analphabétisme politique qu’on retrouve intact et prêt à l’emploi à chaque nouvelle génération. Les électeurs débutants sont en effet – n’en déplaise à ceux qui croient que le peuple possède la science infuse – pourvus d’un viatique d’ignorance et de crédulité suffisant pour tenir leur rôle de figurants dans les comédies électorales à venir, le temps d’apprendre, s’ils le peuvent, qu’ils sont les dindons de la farce démocratique bourgeoise. Mais c’est alors trop tard : la génération suivante de dindons a déjà commencé à glouglouter, tout aussi disposée à se laisser plumer que la précédente. Tout est à refaire, ou plutôt tout continue, et ceux qui veulent mettre la nouvelle vague de citoyens en garde contre la manipulation font figure de vieux schnocks aigris et dépassés – quand ce n’est pas de dangereux terroristes.

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Pourquoi donc, alors que toute obtention d’un diplôme, toute délivrance d’une autorisation ou d’un permis, sanctionnent l’acquisition par l’impétrant d’une compétence particulière dûment vérifiée, et que personne ne concevrait sérieusement aujourd’hui de supprimer l’examen pour le permis de conduire, ou de chasser, ou de s’inscrire en fac, pourquoi donc, bien que s’occuper des affaires publiques et prendre part à la vie politique soit autrement plus difficile que de se mettre au volant, tirer le faisan ou préparer une licence de communication, le premier inculte politique venu se voit-il autorisé à prendre part à des élections dont les plus secrets ressorts généralement lui échappent, parce qu’ils relèvent des arcanes de la lutte des classes et qu’il faut avoir appris à y voir clair ? On connaît bien sûr la réponse : la république bourgeoise, loin de reposer sur la vertu de citoyens éclairés et responsables, a seulement besoin, pour se reproduire, d’une masse de semi-ilotes indéfiniment maintenus à l’état infantile et incapables de comprendre de quelle imposture leur bêtise les fait à la fois victimes et complices.

Platon fut le premier à distinguer le principe d’égalité et le principe de compétence, et il avait raison. Mais il avait tort de s’en servir pour invalider le régime démocratique. C’était là préjugé d’aristocrate monarchiste. Par essence, absolument rien n’empêche la démocratie de concilier égalité en droit et compétence de fait. Il faut seulement y mettre le prix. Pour cela, le législateur doit veiller à ce que la formation et l’information ne soient pas des marchandises et que les ressources publiques ne soient pas constamment détournées au profit de puissances privées. C’est même à ce critère qu’on devrait juger d’abord toute démocratie proclamée : met-elle réellement tout en œuvre, dans un souci permanent de justice, pour élever chacun de ses membres de l’état de mineur immature au rang de citoyen vraiment adulte, en mesure d’assumer de façon lucide et responsable sa part de souveraineté ? Pour les bourgeois friqués et sur-diplômés qui nous gouvernent, il est toujours bien trop coûteux, et risqué, d’instruire le peuple. Il est plus rentable de le divertir. Aujourd’hui, l’École s’étant prosternée devant les médias et les médias étant asservis par l’argent, l’abrutissement systématique des masses est devenu le sport par excellence d’une grande partie de nos « élites ».

Dans ces conditions, consulter le peuple sans lui avoir jamais fourni les moyens de comprendre les vrais enjeux et les règles d’un jeu truqué, c’est proprement se moquer du monde. Et c’est à cela que servent depuis trop longtemps nos campagnes électorales. Il paraît que quelques-uns commencent à s’en aviser et à s’en indigner. Sans blague !

Alain Accardo

Chronique initialement parue dans le journal La Décroissance, du mois de septembre 2011.
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Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien (2006), Le Petit Bourgeois Gentilhomme (2009), Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010) (2011).

   

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