En solidarité avec Pinar Selek (2)

Comment des efforts pour comprendre et guérir une société malade ont été tranformés en une menace pour des militant-e-s et des sociologues

À travers cet acharnement, l’État turc cherche à mettre fin aux travaux de cette militante. Après avoir travaillé sur (et avec) des travestis, des transexuelles et des enfants des rues à Istanbul, Pinar Selek finissait une enquête sur le PKK (parti des travailleurs du Kurdistan) lorsqu’elle a été arrêté en 1998. L’appareil répressif se serait mis en marche à la suite de son refus de donner les noms de ses contacts. Non seulement Pinar Selek n’a pas cédé à la répression mais elle a cofondé en 2001 la coopérative féministe Amargi. Ses dernières recherches portent sur le service militaire et la construction de la masculinité.

« En ce qui me concerne, que s’est-il passé ? »

J’ai appris que telle était la règle du jeu : si tu tentes de révéler le mot de passe à haute voix, tu es déclaré coupable. Mais tu n’es pas puni d’avoir révélé le mot de passe à voix haute ; tu es plutôt rendu coupable d’une chose contre laquelle tu as passé ta vie entière à lutter et à te battre. Par exemple, si tu es une bonne sœur, on t’accuse de prostitution. Si tu as voué ta vie à perpétuer les valeurs de l’islam, on te stigmatise comme vendeur d’alcool ou de drogues. Et si tu es antimilitariste, on t’accuse d’être un terroriste. Tout cela d’une façon si insidieuse que tu n’as pas d’autre choix que de te réagir. Tu deviens donc progressivement le centre de l’attention. Petit à petit, tu es contraint de te focaliser sur toi-même. Les accusations se succèdent et se répètent encore et encore. Elles ne sont bien sûr que des insinuations. Mais la boue qu’on t’a jetée au visage laisse son empreinte et tous ceux qui te regardent se souviennent des accusations. Alors il t’est impossible de conserver ton ancienne identité. Tu n’es pas accusé d’un crime prémédité, non. Tu n’es pas non plus déclaré « criminel de guerre ». L’organisation pro-guerre te « terrorise », te transforme en terroriste et te présente à des millions de gens sous cette nouvelle identité.

J’ai également été piégée par les règles du jeu. Je m’attendais à avoir des problèmes, comme être mise en cause pour les recherches que j’avais menées. Et j’ai pris ce risque consciemment. Mais je n’aurais jamais imaginé me retrouver au milieu d’une conspiration si terrible et inhumaine.

Quand j’ai été placée en garde à vue, la première chose qu’ils ont voulu savoir fut les noms de toutes les personnes que j’avais eues en entretien au cours de mes recherches. J’ai refusé de répondre à leurs exigences car j’avais effectué mes enquêtes sur des personnes qu’on avait poussées au crime pendant des années, et que je n’avais encore jamais révélé à la police aucune information à leur propos. Entre temps, ils ont passé mes recherches au peigne fin. Puis, tout à coup, ils ont fait disparaître ma thèse et l’ont remaniée pour en faire un sujet explosif. Ils ont déclaré que j’avais aidé des militants à cacher leurs bombes pendant que je menais mes enquêtes. C’est ainsi qu’ils ont fait de ma thèse antimilitariste une bombe. Ils ont intensifié la torture, arguant qu’ils avaient trouvé des explosifs sur moi ainsi que dans l’atelier, qu’ils soupçonnaient être mon « atelier de fabrication ».

Il est extrêmement pénible pour quiconque de raconter la torture qu’il a dû supporter. Mais je suppose que je suis obligée de la mentionner ici : si vous vous souvenez tout simplement de ce que vous ressentez quand vous vous coupez à la main ou quand vous vous foulez la cheville, vous commencez alors à saisir ce que l’on endure sous la torture. J’ai été soumise à une torture particulièrement intense et insupportable. J’ai eu le bras déboîté alors que j’étais suspendue par les mains et ils l’ont remis en place d’une manière réellement horrible. J’ai été quasiment privée de sommeil. La façon dont ils m’ont torturé le cerveau en criant des choses comme « On va en faire de la bouillie ! » n’était pas sans rappeler la lobotomie que subissent les malades mentaux dans les hôpitaux psychiatriques. Cela ressemble peut-être à une histoire tout droit sortie d’un roman de science-fiction, qu’une femme qui serait extrêmement documentée à propos des questions de santé mentale et de folie aurait pu utiliser afin de choquer. Mais c’est en réalité une chose extrêmement difficile à endurer. Le plus grand des supplices a été de menacer de torturer les enfants des rues et les travestis, et de les livrer en pâture aux médias si je ne faisais pas ce qu’ils me demandaient.

Et donc, afin d’être débarrassée d’eux et de pouvoir poursuivre ma lutte dans des conditions plus saines aussi vite que possible. Et, plus que tout, pour éviter que quiconque dans mon entourage ne soit blessé, j’ai signé une déposition. Cette déposition était uniquement à ma charge, déclarant que j’avais aidé les personnes sur lesquelles j’avais effectué mes recherches ; et l’absurdité de cette déposition était telle que je savais que cela se remarquerait.

Je me souviens vaguement avoir été emmenée en prison puis devant le procureur ; mais j’ai toujours présent à l’esprit ce sentiment qui me submergeait alors : « J’ai enfin échappé à leurs griffes ! » Parce que la totale absurdité des accusations qui continuaient de peser sur moi était aussi limpide que la lumière du jour, j’avais totalement confiance dans le fait que la vérité finirait par éclater au grand jour. L’Atelier d’art n’était pas mon « atelier de fabrication ». Il était impossible qu’une bombe se soit trouvée là. D’ailleurs, dans un assez bref laps de temps, on révéla que les explosifs qui avaient soi-disant été retrouvés là avaient été auparavant en la possession de la police. Mais les conspirateurs étaient acharnés. Un mois après mon incarcération, alors que j’étais occupée à penser que je serais bientôt relâchée, je me suis soudain vue à la télé. Le scénario s’étoffait et j’en étais devenue l’actrice principale. Apparemment, l’explosion dans le Bazar à épices avait été causée par une bombe et cette bombe avait été posée par Pinar Selek. Je me souviens comment, alors que je me regardais à l’écran, je me suis sentie comme suspendue au-dessus du néant.

Ensuite, les allégations se sont enchaînées et de nombreuses accusations se sont accumulées. Du fait de témoignages extorqués à diverses personnes, on tenta de m’accuser de nombreux crimes. Par exemple un meurtre mafieux qui avait eu lieu alors que j’étais en prison, ou d’autres explosions, etc. Les personnes qui ont signé ces dépositions contre leur volonté, sous la torture, ont expliqué au tribunal de quelle façon on les y avait contraintes. Mais cela ne m’a pas empêché de devoir faire face à un imbroglio total d’accusations. Cependant, la partie la plus pitoyable du scénario a été la tragédie qu’ont subie ces témoins. Nous avons tous suivi ce qui est advenu de ces personnes au cours de l’instruction. Je crois que ce sont les principales victimes de tout ce processus.

Cela m’a fait de la peine de voir ma thèse détruite. Mais le pire est qu’une telle punition face à une démarche, qui avait pour simple ambition de tenter d’apaiser les plaies béantes de la société, est devenue également une menace contre toute tentative de diagnostic ou de soin encore à inventer. Au travers de ma personne, un signal d’alarme a été envoyé à tous les hommes et toutes les femmes en recherche d’une indépendance d’esprit. Les sociologues, les chercheurs en sciences sociales et les militants ont été pointés du doigt. Et j’ai été choisie comme emblème.

« Comment ai-je pu résister ? Comment ai-je pu me défendre ? »

Les policiers qui m’ont conduite en prison me rabâchaient sans cesse que je me suiciderais bientôt et que ma mère allait mourir. Enfermée entre ces quatre murs, j’ai longtemps réfléchi à ce que cela signifiait. A posteriori, tous les événements qui s’ensuivirent ont dévoilé très clairement les intentions derrière les mots. À ce moment-là, pourtant, ma mère et moi nous accrochions à la vie de toutes nos forces. J’avais été mêlée à tant d’accusations, tant d’affaires criminelles que, si je creusais trop profondément, je me noierai à coup sûr. Donc, je me suis abstenue. Lors de la première audience, je me suis expliquée : « Si l’explosion dans le Bazar à ép
ices a été causée par une bombe, il s’agit d’un crime contre l’humanité. Mais les accusations dont je fais l’objet constituent elles aussi un crime contre l’humanité ? » Aussi, j’ai refusé toutes ces accusations et ai poursuivi mon travail bien que j’étais prisonnière. Je suis parvenue à survivre sans m’effondrer sous la pression psychologique de ce procès et des questions afférentes. Je n’ai aucune idée de la façon dont quiconque pourrait expliquer à quoi ressemblent deux années et demi d’emprisonnement dans le quartier des femmes. Je me souviens de mes nombreux face-à-face avec moi-même ; ce dont j’avais besoin et ce que je voulais devenir m’apparaissait de plus en plus clairement ; j’expérimentais la confusion psychique et émotionnelle, et, dans le même temps, la clarification et la simplification intérieure.

J’ai mis à profit mes deux ans et demi de captivité. Même si je n’ai pu faire parvenir à l’extérieur que peu d’écrits réalisés en prison et ne sais même pas ce qu’il en est advenu, écrire m’a permis de me recentrer et de devenir plus forte. Je sais les affres par lesquelles sont passés de nombreux philosophes et penseurs. Parfois, il faut être puni pour avoir révélé la vérité. Et il faut prendre ce risque, au nom de la vérité !

L’Éminente Cour se rappellera que, dans les premières audiences, je me suis comparée aux femmes qu’on a brûlées au Moyen Age. C’est une chose vraiment horrible pour un pacifiste et qui a voué sa vie à la lutte contre la violence, le militarisme et toutes les guerres, d’être présenté à la société comme le responsable d’un massacre. Pire que tout, je suis devenue un personnage médiatique. Devoir constamment se justifier détruit notre liberté, notre authenticité et notre rapport à la vérité. Malheureusement, en ce qui me concerne, ce genre de destruction s’est produit…

À ma sortie de prison, je ne me suis pas mise à jouer à la « gentille fille » par culpabilité. J’ai empêché ce procès d’atteindre ma vie. Dès que j’ai été relâchée, aux portes même de la prison, j’ai déclaré que je continuerai ma lutte pour la paix. Si ma petite contribution pour la paix avait été punie de la sorte, je devais intensifier et amplifier cet effort pour le rendre encore plus grand, avant tout par respect personnel. Le chemin que j’avais pris dans la vie était façonné par les quêtes que j’avais poursuivies avant que ce complot ne m’atteigne.

Cette fois, ils sont venus à moi avec des menaces directes et indirectes. Quand on a révélé, au tribunal, que toutes les accusations qu’ils me faisaient porter étaient totalement infondées, la passion qui les animait de me confondre d’une façon ou d’une autre a décuplé malgré tout. Le dernier exemple en est qu’ils ont placé de fausses informations contenues dans le journal Milliyet dans mon dossier. Pourtant, ce même journal a publié un article conséquent qui dévoilait la falsification de ces mêmes informations, et le rédacteur en chef lui-même s’est excusé de ne pas s’en être rendu compte. Vous savez mieux que moi de quelle manière ces informations sont fabriquées. Et ce dernier fait a rendu le peu de fondement de cette conspiration encore plus évidente.

Pourtant, malgré tout cela, je ne cédai toujours pas dans l’affaire du complot du Bazar à épices. Mon secret était l’amour. Tout d’abord, ma famille s’est toujours tenue à mes côtés, faisant preuve d’une confiance et d’un soutien sans faille. Mon père, toujours la pipe à la main, a travaillé tel un détective dès le premier jour. J’imagine que la détresse ressentie par les chirurgiens qui doivent opérer leur propre fille a aussi pesé sur lui, mais jamais il n’en a montré aucun signe. J’ai toujours senti sa main sur mon épaule, m’apportant réconfort et soutien. Ma mère était une femme typique de la période républicaine et c’est la raison exacte pour laquelle ce qui m’est arrivé l’a touchée si profondément. Comme ils nous avaient mis sur écoute téléphonique, ils connaissaient l’état de santé de ma mère et c’est pourquoi ils m’avaient dit qu’elle allait bientôt mourir. En dépit de sa grave maladie de cœur, elle n’a jamais cessé de protéger sa fille contre cet assaut dévastateur. Elle est allée de porte en porte, devenant un relais entre la société et sa fille en prison. Cependant, sa maladie cardiaque l’a emportée sur elle et elle est morte juste après ma libération. Pourtant, elle n’était pas triste quand elle nous a quitté et avait plutôt le sentiment que justice avait finalement été rendue, parce qu’elle n’avait pas entendu les derniers échos sur le procès. D’un autre côté, ma sœur, qui était une cadre réputée, a changé totalement de vie pour moi. Dès qu’elle a eu vent des accusations à propos du Bazar à épices, elle m’a rendu visite en prison et m’a annoncé : « Je vais prendre part à ta bataille juridique. Je serai ton avocate. » Et elle a réellement abandonné son emploi dans lequel elle avait considérablement réussi ; elle a repassé l’examen d’entrée à l’université, a étudié le droit, a obtenu son diplôme et est devenue avocate. Le pouvoir de l’amour nous donne la force de résister même dans les pires difficultés qu’on puisse imaginer. J’ai été en capacité de continuer à résister avant tout grâce à ma famille. Mais n’y avait-il que ma famille à mes côtés ? Mon père n’est jamais resté seul au cours de cette bataille juridique. Les avocats qui m’avaient défendue pendant sept ans se sont battus avec énormément de dévotion personnelle et ont gardé intacte ma foi dans le système judiciaire. Par dessus tout, j’ai toujours ressenti la présence d’un réseau protecteur autour de moi, composé avant tout de mes amies et de tout ceux qui m’ont soutenue. La solidarité dont j’ai été l’objet était si incroyable que ma foi en l’humanité est toujours demeurée inébranlable. Même mes professeurs ont fait part de leur impression sur moi à la Cour. Après le dernier procès, des centaines de personnes, dont des artistes et des penseurs très célèbres en Turquie, ont fait des déclarations telles que : « Nous témoignons que Pinar Selek est contre la violence. »

Par la présente, j’exprime ma gratitude envers ma famille, mes avocats, mes amis, les femmes, et envers toutes les personnes honnêtes qui m’ont aidé à traverser ces huit dernières années.

Je me suis protégée, j’ai défendu mon existence contre la cabale et le châtiment dont j’ai fait l’objet. Ce complot ne m’a pas affaiblie mais, au regard de ce pays, il s’agit d’une récurrence historique. La thèse qu’on m’a subtilisée consistait, malgré toutes ces imperfections, une recherche de moyens et une formulation des perspectives d’analyse de nos difficultés différents de ceux poursuivis par les politiques nationales sécuritaires. Avoir tort ou raison n’est pas la question. Mais si un phénomène est réel, l’important est de décrire cette réalité en profondeur. On ne devrait jamais oublier cette maxime « Si tout était limpide, la science ne serait pas nécessaire ». D’un point de vue scientifique, ce qui, au premier abord, ressemble simplement à la chute d’une pomme, se réfère à de nombreuses réalités, des racines de l’arbre, au vent et à la terre. De façon analogique, nous devons gérer l’ambiance de violence dans laquelle nous vivons depuis vingt ans. Pour surmonter les difficultés, nous devons tout d’abord les comprendre ; et, pour les comprendre, nous devons effectuer des recherches et mener des études. Je crois que nous pouvons cicatriser et nous rétablir, même grâce à la plus modeste des contributions, tant qu’elle est porteuse de bonnes intentions. Mais nous ne sommes pas encore en capacité d’y parvenir. Nous ne faisons encore qu’attendre et regarder l’eau s’assombrir, lentement dépourv
us d’air jusqu’à suffocation.

Les événements qui ont eu lieu les 6 et 7 septembre sont encore présents dans nos esprits [1]. À cette époque, on a blâmé les communistes ; partout dans le pays, des communistes ont été arrêtés. À cause de cela, même Aziz Nesin a été arrêté [2]. On a compris plus tard, pendant les procès de Yassiada [3], que ces exactions avaient été orchestrées par les pouvoirs politiques de l’époque. Et on a révélé que le poseur de bombe était Oktay Engin, un membre de l’Organisation de l’intelligence nationale ( Milli Istihbarat Teskilari, MIT). Que s’est-il donc passé ? Les opposants ont d’abord été contraints au silence ; puis obligés de se défendre. À chaque fois, c’est ce qui arrive. Les groupes d’opposition sont constamment stigmatisés et accusés à tort, de façon à être tenus pour responsables. Ils ont toujours été forcés de se justifier, de se défendre, pour être considérés. Comme l’a écrit [le poète turc] Orhan Veli : « Tu parles de famine. / Alors, tu es un communiste. / C’est toi, alors, qui incendies tous les immeubles. / Ceux d’Istanbul, c’est toi. / Et ceux d’Ankara, c’est toi. / Ah quel salaud tu fais… »

Avec mon profond respect,

Pinar Selek

Traduction du turc vers l’anglais par Begum Acar, Derya Bayraktaroglu, Feride Eralp et Yelda Sahin Akilli ; édité par Emek Ergun et Feride Eralp ; traduction de l’anglais vers le français par Julie Mills.
——

Texte initialement publié sur le blog d’Agone
Nos remerciements au comité de soutien qui a permis la diffusion de ce texte. Sur le travail de sociologue de Pinar Selek et la répression qu’elle a subie, lire l’entretien réalisé par Sylvain Laurens et Frédéric Neyrat (Enquêter, de quel droit ? Menaces sur l’enquête en sciences sociales, Éditions du Croquant, 2010). Pour l’actualité des mobilisations, voir le site du comité de soutien français à Pinar Selek.

Notes

[1] Il s’agit des événements de 1955 au cours desquels des minorités non-musulmanes (surtout les Grecs) ont été violentés.

[2] Écrivain turc né en 1915, Aziz Nesin a subi de constantes pressions des pouvoirs politiques à cause de ses écrits. [ndt]

[3] Procès consécutif à un coup d’État militaire ; les responsables du parti politique en place furent jugés et trois d’entre eux, dont le Premier Ministre de l’époque, pendus. [ndt]

   

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