Néo-cléricalisme

Si Voltaire avait pu assister à l’engouement soudain de ces derniers jours pour ses œuvres, il se serait sans doute félicité de ce regain d’intérêt. Mais peut-être se serait-il interrogé sur l’ampleur du malentendu sous-jacent…

« Eh quoi, parce que vous êtes sous le coup d’une émotion passagère causée par des crimes d’inspiration prétendument religieuse, vous m’appelez à la rescousse pour cautionner, les uns une entreprise de stigmatisation de l’islam, les autres une entreprise de réhabilitation des mahométans, sous prétexte que j’ai été, de mon vivant, le plus constant pourfendeur du fanatisme religieux en même temps que le champion de la tolérance, et que tout en appelant à “écraser l’Infâme” je défendais la liberté de conscience et d’expression. Permettez-moi une rapide mise au point.

À mon époque, l’Église que je souhaitais voir “écraser” était, sinon l’État lui-même, du moins un formidable État dans l’État. Présente partout, dans les institutions comme dans les cœurs, elle s’opposait par tous les moyens, même les plus barbares, à tout changement des idées et des mœurs. Ah, ce n’était pas de tout repos, en ce temps-là, d’être un partisan des Lumières ! Les droits de l’Homme et du Citoyen commençaient à peine à se formuler dans quelques bons esprits, comme un Montesquieu, un Rousseau ou mes amis de l’Encyclopédie, et ces grands principes n’avaient jamais encore été gravés dans une Constitution. L’État, monarchique, absolutiste et de droit divin, était cadenassé ; deux princes de l’Église l’avaient dirigé pendant des décennies ; le parti religieux accaparait les postes de commande ; les représentants du clergé, spécialement les Jésuites, nos plus enragés procureurs, sous couvert de servir les desseins de la Providence, s’occupaient surtout de défendre leurs privilèges et plus largement ceux de la noblesse dont le haut clergé était issu. Il fallait donc se battre en permanence contre ce clergé hégémonique et parasitaire, c’est-à-dire contre l’incarnation d’un despotisme religieux dont la puissance matérielle et symbolique gouvernait directement ou indirectement toutes les affaires publiques et privées.

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Aujourd’hui, en France, et d’une façon générale dans les “démocraties” occidentales, la situation est sans commune mesure avec celle que j’ai connue : malgré tous les efforts de vos gouvernants pour ressusciter une question religieuse (toujours commode pour éclipser la question sociale), en dépit de la persistance de formes religieuses encore capables de faire illusion, il n’y a plus vraiment de problème religieux. Pour le meilleur et pour le pire, les multiples effets de la modernisation du monde dans tous les domaines (démocratisation politique, élévation du niveau de vie, welfare, instruction publique, laïcisation des mœurs, émancipation féminine, individualisme, désacralisation de toute autorité, etc.), ont porté chez nous un coup fatal aux religions anciennes en les ravalant au rang de simples mythologies. Il n’en reste que des coquilles presque vides, où les nostalgiques de l’ordre théocratique peuvent certes encore trouver matière à revivifier leur intégrisme. Des désordres graves, bien sûr, peuvent en découler. Mais cela ne suffit pas à redonner à la religion, du moins en Occident, le poids et le rôle qu’elle avait encore de mon temps. Du coup, vous croyez être devenus de vrais laïques. Laissez-moi rire !

Ce dont vous ne semblez pas avoir conscience – il est vrai que vos élites ne vous y aident pas beaucoup –, c’est que, s’il n’y a plus vraiment de question religieuse, c’est parce que le système capitaliste l’a réglée radicalement en organisant, pour la première fois dans l’histoire, le culte mondial d’une nouvelle divinité : l’Argent, auquel toutes les populations se sont converties, à l’exception de quelques poignées d’hérétiques. La voilà, la nouvelle Église universelle, la nouvelle Infâme. Et c’est elle qui écrase le monde. Ses temples sont les Bourses et les Banques, sa Curie est à Wall Street, sa Kaaba à la City, ses médersas et ses grands séminaires sont des IEP et des écoles de commerce, ses cardinaux occupent les fauteuils ministériels, ses évêques enseignent à la Harvard BS et à la London SE, ses théologiens ont le prix Nobel, ses prédicateurs sont journalistes et économistes, ses bedeaux et ses sacristains sont députés, ses révérends s’appellent Hollande, Cameron ou Merkel, entre autres. Je vous laisse poursuivre le parallèle.

Mais il semble que vous ne vouliez pas voir la réalité. Sans doute parce que vous pressentez qu’il faudrait vous remettre vous-mêmes en question, car c’est vous qui êtes à la fois les fidèles soumis et le clergé dévoué du capitalisme, vous les classes moyennes, avec les classes populaires que vous entraînez dans la soumission servile à la Finance et à ses grands pontifes. Pour n’être pas bénéficiaires de tous les avantages du capitalisme, vous n’en êtes pas moins solidaires et complices de tous ses crimes. En face d’un drame, il ne convient pas de chercher des boucs émissaires, mais il importe de comprendre les causes profondes et de situer les responsabilités.

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C’est avec votre assentiment intéressé et votre collaboration plus que complaisante que le culte de la Raison a été réduit à celui de la rationalité gestionnaire et au seul calcul économique, et que les écrits des Docteurs de l’Église libérale ont été transformés ex cathedra en nouvelles Écritures saintes. Vous croyez vous être émancipés de la religion de vos ancêtres quand vous n’avez fait que changer de superstition. Vous invoquez la tolérance et la fraternité (le “vivre ensemble”, le “partage”, le “commun”, et bla-bla-bla) mais vous êtes toujours disposés à envoyer un corps expéditionnaire participer à quelque obscure saint-barthélemy déguisée en opération civilisatrice comme le furent naguère vos expéditions coloniales. Votre dénonciation du terrorisme djihadiste serait plus crédible si vous combattiez, avec la même énergie, le terrorisme des grands prédateurs capitalistes qui souillent et dépècent la planète, y compris notre pays. Le dévoiement de votre soi-disant esprit laïque a fait de vous des idolâtres pires encore que ceux d’autrefois. Franchement, je trouve votre monde aussi misérable intellectuellement que répugnant moralement.

Pardonnez-moi de vous le dire, du fond de mon mausolée panthéonien, si je devais remonter au créneau aujourd’hui, il est sûr que ma cible principale, ça ne serait pas les tonsurés ni les barbus qui ne savent plus de quel pape ou de quel mufti baiser la babouche. Ma cible serait bien plutôt ce néo-clergé, toute cette cléricaille laïque de petits-bourgeois obsédés d’eux-mêmes, ratiocineurs et inconsistants, dont tout l’idéal est de servir la messe œcuménique libéro-sociale-démocrate pour en tirer quelque bénéfice. Vertudieu, ce n’est quand même pas pour en arriver à ces pantalonnades que je me suis fait bastonner par les laquais du chevalier de Rohan et embastiller par le Régent ! »

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en mars 2015

   

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