Chicago, vers une défaite des néolibéraux ?

Qui aurait pu prédire une telle défaite ? Le 24 février dernier, Rahm Emanuel, maire démocrate sortant de Chicago, n’a pas réussi à obtenir les 51% nécessaires à sa réélection. Le 7 avril, un second tour opposera donc le très médiatique maire de la troisième plus grande ville américaine, qui a fait l’objet d’une série documentaire produite par CNN et est apparu en couverture du prestigieux Time Magazine, à un homme politique local, Jesus Garcia, dont peu de gens soupçonnaient l’existence mais qui bénéficie du soutien des mouvements sociaux locaux.

 « Rahm », comme l’appellent les habitant-e-s de Chicago, est une figure démocrate de premier plan au niveau national : conseiller politique de Bill Clinton, ancien membre du Congrès américain et président de l’influent comité de campagne démocrate au Congrès (Democratic Congressional Campaign Committee), chef de cabinet de la Maison Blanche entre 2008 et 2010. Malgré un budget de campagne estimé à environ 30 millions de dollars (dont 7 millions ont été dépensés en spots télévisuels), et malgré le soutien officiel de Barack Obama, Rahm n’a réussi à remporter que 45,4 % des voix.

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Face à lui, l’ancien conseiller municipal Jesus « Chuy » Garcia a obtenu 33,8 % des voix. Peu connu en dehors de la communauté hispanique, Garcia fut pourtant l’un des principaux soutiens latinos au maire progressiste Harold Washington. Washington fut le premier maire noir de Chicago, ville fréquemment présentée comme l’une des plus ségréguées des Etats-Unis.

 Exit « Mayor 1 % » ?

 A bien des égards, ces résultats ont quelque chose d’historique. D’abord parce que c’est la première fois en 20 ans qu’un second tour a lieu aux élections municipales. En effet, Chicago est contrôlée par la « machine » démocrate depuis près d’un siècle. Entre 1955 et 2011, Richard J. Daley puis son fils, Richard M. Daley, ont régné sur l’une des plus importantes villes américaines, ancien bastion industriel devenu plateforme financière à dimension internationale [1]. Grâce à sa position géographique stratégique et à des politiques publiques de développement économique agressives, la dynastie Daley et, derrière elle, la « machine » dans son ensemble ont fait de Chicago l’une des villes les plus prospères du monde, derrière Londres, New York et Tokyo. Bien qu’il ait rompu avec les pratiques clientélistes traditionnellement associées aux Daley – qui s’assuraient un soutien électoral en échange d’emplois publics ou de grands projets immobiliers –, Rahm s’inscrit dans la continuité d’un jeu politique de plus en plus favorable aux élites économiques.

 Appelé « Mayor 1 % » en référence à l’opposition popularisée par le mouvement Occupy Wall Street entre les 1 % les plus riches des Etats-Unis et les 99 % restants, Rahm a placé son mandat sous le signe d’attaques répétées contre les classes populaires et les classes moyennes, dont l’objectif est de privatiser à tout va. En matière de santé, il a fait fermer 6 des 12 hôpitaux psychiatriques publics de la ville, malgré un mouvement de contestation militant qui s’est notamment traduit par l’occupation de plusieurs cliniques. Mais c’est sans doute ses attaques répétées contre le système d’enseignement public qui ont le plus marqué les esprits. Il a favorisé l’expansion des charter schools, écoles privées opérant sur des fonds publics. Et il a surtout fermé 50 écoles publiques, quasiment toutes situées dans les ghettos noirs du West Side et du South Side, et renvoyé des milliers d’enseignants syndiqués.

 Cette attaque contre un système d’enseignement public déjà miné par des problèmes structurels a fait d’autant plus de bruit qu’il a suivi l’exceptionnel mouvement de grève de septembre 2012 mené par le syndicat Chicago Teachers Union (CTU). Pour la première fois depuis près de 30 ans, plus de 25 000 enseignant-e-s se sont mis en grève et ont manifesté dans les rues de Chicago pour s’opposer à la privatisation du système éducatif, la fermeture de nombreux établissements dans les quartiers populaires à forte majorité afro-américaine et/ou latino, les réductions budgétaires drastiques et la dégradation des conditions de travail, redonnant vie au syndicalisme en rompant avec ses routines bureaucratiques et gestionnaires. La grève des enseignant-e-s de Chicago a remporté une victoire décisive contre les politiques austéritaires néolibérales de Rahm, qui cherchait à mettre en place une rémunération au mérite ou licencier des enseignants récalcitrants.

La grève de la CTU a fait de Karen Lewis, présidente du syndicat, une figure politique incontournable. L’annonce de sa candidature aux élections municipales a fait déferler une puissante vague d’espoir sur toute la gauche de Chicago. Mais en novembre dernier, Lewis s’est retirée pour graves problèmes de santé. Cherchant à faire vivre l’espoir, la CTU a officiellement accordé son soutien à Garcia. La défaite de Rahm est non seulement une preuve de soutien à la grève de la CTU mais également une victoire personnelle pour Karen Lewis, qui s’opposa publiquement au maire de manière frontale pendant la grève.

Certes, Garcia ne bénéficie pas de la légitimité d’avoir mené l’un des plus importants mouvements sociaux de masse qu’ont connu les Etats-Unis depuis des années. Pour de nombreux militants et sympathisants de gauche, il n’est guère qu’un moindre mal, au mieux, un terne pis-aller électoral. Même s’il a été proche de Washington, il ne mobilise pas les foules comme a pu le faire « Harold ». Mais il ne déclenche pas non plus la profonde haine raciste qui avait déferlé sur Chicago au moment de la campagne de 1983. Néanmoins, il représente la plus sérieuse opposition à Rahm. En ce sens, cette défaite au premier tour offre à la gauche progressiste une possibilité historique de remporter les élections et de construire une alternative aux politiques néolibérales.

Jesus "Chuy" Garcia

 Violences policières et politiques sociales au cœur de la campagne

 Mardi 24 février, jour des élections, de nombreux bénévoles sont partis quadriller (canvassing) les différentes circonscriptions afin de mobiliser les électeurs. Armés de listes des potentiels soutiens à « Chuy » constituées à partir d’une campagne d’appels téléphoniques, dans le froid et sous la neige, les bénévoles frappaient aux portes et demandaient à celles et ceux qui acceptaient de leur parler (une petite minorité) : « Avez-vous voté aujourd’hui ? Avez-vous l’intention de le faire ? Nous espérons que vous avez voté pour Chuy, ou en tout cas que vous avez voté contre Rahm ! » Car le mot d’ordre qui circulait dans les rues de Chicago était bien de se débarrasser de « Mayor 1 % » : « anybody but Rahm » (tout sauf Rahm), pouvait-on lire ou entendre au détour de conversations informelles sur internet, dans les bars ou même aux arrêts de bus. La défaite de Rahm témoigne de la popularité du slogan. Mais pour transformer en véritable souffle progressiste ce soufflet électoral, les forces de gauche vont devoir surmonter un certain nombre d’obstacles.

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 Trop peu de commentateurs ont insisté sur le taux d’abstention. Seuls 33 % des inscrits sont effectivement allés voter. Par ailleurs, comme le souligne la journaliste Marilyn Katz, les résultats sont en réalité assez peu surprenants : Garcia arrive en tête dans les circonscriptions à forte majorité hispanique ; Emanuel emporte une légère majorité des circonscriptions blanches ; et dans les circonscription noires, aucun candidat n’a réussi à récolter la majorité.

 Pour étendre sa base électorale, Garcia va donc devoir clarifier son programme de campagne et prendre des positions progressistes sur un certain nombre de sujets, notamment la question des violences policières. Lors de la campagne pour le premier tour, les 5 candidats ont promis d’augmenter les effectifs des forces de police. Dans son seul spot télévisuel, Garcia a annoncé qu’il engagerait 1 000 policiers supplémentaires. Or, quelques jours avant les élections, un journaliste du Guardian a révélé l’existence en plein cœur du ghetto noir du West Side du site secret de Homan Square, où la police de Chicago a mené des interrogatoires illégaux pendant plus de 15 ans. La révélation au grand jour de pratiques de torture s’inscrit dans une tradition plus large de pratiques policières extrêmement violentes à Chicago, qui ont récemment été condamnées par l’ONU à la suite d’un rapport déposé en novembre dernier par le groupe We Charge Genocide. Tout cela dans un contexte où le meurtre de Mike Brown à Ferguson, d’Eric Garner à New York et de très nombreux autres Afro-américains a remis sur le devant de la scène médiatico-politique l’extrême violence de l’institution policière américaine et du racisme structurel sur lequel elle repose.

 Au moment où ils votaient pour le futur maire et pour leurs conseillers municipaux, les électeurs/trices de Chicago ont également été appelés à se prononcer, par référendum consultatif, sur le droit aux arrêts maladie. 82 % des électeurs/trices ont répondu par l’affirmative, avec plus de 90 % dans les circonscriptions afro-américaines [2]. Selon l’institut de recherche Institute for Women’s Policy Research, à Chicago près de la moitié des employé-e-s du privé gagnent moins de 20 000 $ par an, et 77 % d’entre eux n’ont pas accès aux arrêts maladie. En effet, aux Etats-Unis, les arrêts maladie ne sont pas encadrés par la loi fédérale, seulement au niveau local. Jusqu’à présent, seules 17 villes et 3 Etats ont adopté des lois accordant des congés maladie.

 Ce soutien massif des électeurs/trices à une législation sociale plus favorable aux employé-e-s s’inscrit dans le prolongement direct de la grève des enseignant-e-s de 2012, mais aussi aux luttes dans les fast-foods pour un salaire minimum de 15$ de l’heure. La coalition Raise Chicago, qui regroupe des syndicats et des community organizations [3], a réussi à obtenir de Rahm une augmentation du salaire minimum, qui passera à 13 $ de l’heure d’ici 2018. Si les luttes pour le salaire minimum ont réussi à déborder Rahm sur sa gauche, elles ne comptent pas s’arrêter là, et continuent d’exiger 15 $ de l’heure – une augmentation que la ville de Seattle et sa désormais célèbre conseillère municipale trotskiste, Kshama Sawant, ont déjà inscrite dans la loi.

chicago_1Outre le rejet profond de Rahm et de sa politique, le succès de Chuy dépend des différents mouvements sociaux sans qui sa campagne n’aurait jamais vu le jour. Les principales forces du mouvement social sont donc en relative position de force pour peser sur la stratégie de Chuy. Paradoxalement, le handicap du quasi-anonymat peut s’avérer être un atout pour les forces progressistes.

Mais outre ces questionnements tactiques, la défaite de Rahm remet sur la table la question stratégique qui taraude la gauche américaine : celle de la construction d’une réelle alternative politique au Parti démocrate.

 Construire une alternative à gauche ?

 Malgré l’atmosphère de victoire qui régnait sur la ville au soir du 24 février, la tâche est particulièrement ardue à Chicago compte tenu des paramètres du jeu politique local. Il est certain que dans les semaines à venir Rahm va tout faire pour reprendre la main. L’establishement politico-économique va faire bloc derrière son candidat pour empêcher toute remise en cause de son pouvoir. Ainsi, l’élu au Sénat de l’Illinois Mark Kirk a récemment brandi le spectre de Detroit pour rappeler les électeurs/trices à la raison. « La réélection de Rahm est essentielle pour maintenir la valeur du marché obligataire de Chicago. Nous avons besoin d’un dirigeant fort et compétent. Je serais inquiet pour la valeur de la dette de Chicago si Rahm n’était pas réélu. […] Je pense que la dette de Chicago chuterait rapidement, comme ça a été le cas à Detroit, si quelqu’un de vraiment inexpérimenté et irresponsable venait à remplacer Rahm. »[4]

 Par ailleurs, depuis novembre 2014, l’Illinois est gouverné par l’ancien homme d’affaires conservateur Bruce Rauner, qui a promis d’opérer des coupes franches dans le système de retraites, l’éducation, la santé ainsi que de lancer une nouvelle attaque contre les syndicats et le (maigre) droit du travail américain. Il y a quelques semaines, Rauner a signé un décret interdisant aux syndicats du secteur public de collecter les cotisations « fair share ». Obligatoires même pour ceux/celles des employé-e-s qui refusent de se syndiquer, ces cotisations sont la garantie pour les syndicats que ceux/celles qui bénéficient de la convention collective signée avec l’employeur mettent la main à la patte.

La construction d’une alternative de gauche à Chicago passe aussi, et peut-être surtout, par la constitution d’une force politique véritablement indépendante du Parti démocrate, qui jouit à Chicago d’un monopole de fait sur la vie politique.

 Après la grève de 2012, la CTU, la branche SEIU Healthcare Illinois et de puissantes community organizations telles qu’Action Now ont créé une coalition électorale, United Working Families (UWF), visant à construire une infrastructure politique indépendante de la « machine ». Parmi les objectifs affichés par UWF, augmenter le salaire minimum, lutter contre la privatisation des écoles publiques, et remettre en place une commission scolaire municipale élue et non plus nommée par le maire, comme c’est le cas actuellement.

 Aux élections de février, UWF a soutenu financièrement la campagne de Chuy, mais également 16 candidats au conseil municipal, dont 7 ont été élus dès le premier tour et 6 ont provoqué un second tour, sur un total de 50 sièges. C’est également grâce à la pression d’UWF que des questions consultatives telles que celle concernant les arrêts maladie ont été ajoutées aux bulletins de vote [5].

L’indépendance politique qu’elle affiche n’est pour l’instant guère plus qu’un slogan, dans la mesure où SEIU a été le premier syndicat à soutenir officiellement Obama en 2012. Et si Chuy est considéré comme un opposant progressiste, il n’a rien d’un radical. Une victoire en avril n’aurait rien de comparable à l’élection de Washington en 1983. Malgré le récent soutien de Jesse Jackson, Chuy ne peut pas reproduire l’alliance historique entre Afro-américains, progressistes blancs de classe moyenne et Latinos qui porta Washington au pouvoir.

 « Mayor 1 % » a été mis au tapis le 24 février. Si la gauche veut le mettre KO au prochain round, elle va devoir pousser Garcia à infléchir sa stratégie. Verdict le 7 avril.

 Clément Petitjean

[1] Diamond Andrew Jay et Ndiaye Pap, Histoire de Chicago, Paris, Fayard, 2013, pp. 373‑435.

[2] http://inthesetimes.com/working/entry/17705/chicago_paid_sick_leave

[3] Les community organizations sont des organisations à but non-lucratif dont l’objectif est de mobiliser les classes populaires sur un certain nombre de problèmes qui les affectent directement (logement, santé, violences policières, éducation, offres d’emploi, etc). Bénéficiant souvent d’implantations fortes dans les communities, elles peuvent compter plusieurs milliers de membres.

[4] http://chicago.suntimes.com/chicago-politics/7/71/407760/sen-kirk-re-elect-rahm-chicago-end-like-detroit

[5] http://inthesetimes.com/working/entry/17712/chicago_grassroots_movements

   

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